‹ La philosophie chrétienneChapitre 99 sur 249 · ANCIENNES OBJECTIONS RÉFUTÉES · texte numérisé non relu

ANCIENNES OBJECTIONS RÉFUTÉES

cipes essentiellement distincts qu'il y a de vies et de manières d'être; outre les trois principes distincts, de son intelligence, de sa sensibilité et de sa vie végétative, on devrait lui attribuer encore un principe formel, distinct des autres, et il ne serait pas seulement double ow triple, mais quadruple, car il aurait nonseulement deux ou trois,, maisquatre principes d'êtres différents, quatre âmes.

Ce n'est pas tout, et nos adversaires n'ont pas le droit de s'arrêter en si beau chemin. Pour être du même ordre, les trois actes de la vie végétative n'en sont pas moins des actes essentiellement différents ; car la nutrition est essentiellement différente de l'accroissement et de la génération. 11 en est de même des trois actes de la vie sensitive ; car sentir ou percevoir les objets matériels sans la matière n'a rien à faire avec la vertu estimative, et celle-ci non plus n'a rien de commun avec la faculté de locomotion.. Les trois actes de la vie intellective diffèrent aussi essentiellement entre eux; car se former les idées est une fonction tout à fait différente de celle de raisonner et de vouloir. Si donc des actes différents supposaient non-seulement des puissances et des facultés différentes dans la môme substance, mais des principes et des substances différents dans le même composé, il faudrait augmenter encore le nombre des âmes dans l'homme, et, en voulant être conséquent, au lieu de quatre, il faudrait lui attribuer une douzaine complète dames et de principes : ce que même les esprits les plus fanatiques pour le morcellement des êtres uns en plusieurs êtres, ne sauraient admettre.

En second lieu, même en ne s'arrêtant qu'à la doctrine' de M. Lordat, des deux principes ou des deux âmes, on ne pourrait jamais, comme nous l'avons si souvent observé, se rendre compte du pourquoi le principe intellectif se trouve affublé du principe végétatif dans l'homme, ni du pourquoi Dieu aurait uni le principe intellectif au principe végétatif, l'ange avec la plante, fonctionnant indépendamment l'un de l'autre, dans le même composé, dans le même être. Pour trouver une raison de cette création bizarre on serait obligé, nous le répétons encore, d'en revenir à la doctrine des anciens pythagoriciens, renouvelée plus tard par les manichéens et pai' les origénistes : Que des

248 § 91. UNICITÉ DE l'AME HUMAINE.

esprits ne se trouvent unis à la matière corporelle , dans ce monde, qu'en punition de fautes qu'ils auraient commises dans un autre monde ; ou à l'hypothèse, aussi extravagante qu'impie, de Michel Vintras : Que les hommes ne sont que des prisons animées, vivantes, que Dieu, voulant se montrer miséricordieux, à l'égard des Anges déchus, aurait bâties pour eux, afin qu'ils pussent y expier le crime de leur rébellion et en mériter le pardon.

Enfin l'objection à laquelle nous répondons trahit,' de la part de ceux qui l'ont formulée, une extrême grossièreté d'esprit et une profonde ignorance de la nature, des facultés des êtres, et des principes les plus élémentaires de la philosophie. Car ils n'ont inventé leur principe vital, comme étant la cause spéciale et à part de tous les phénomènes de la vie corporelle de l'homme, que parce qu'ils trouvent incompatibles, inconciliables, dans le même principe substantiel, dans la même âme, les fonctions de la vie intellective et celles de la vie animale. Eh bien ! loin qu'il répugne à la nature spirituelle de produire des phénomènes corporels, tout phénomène de cette espèce ne peut, au contraire, être produit, en dernière analyse, que par une nature spirituelle. Car tout phénomène corporel ne s'opère que par le mouvement, et la substance corporelle , étant essentiellement inerte par sa nature, est absolument incapable de se mouvoir elle-même et plus encore de mouvoir d'autres corps. Le mouvement n'est donc et ne peut être que l'œuvre de l'esprit. C'est pourquoi tous les philosophes, les matérialistes exceptés, ont reconnu Dieu comme la cause première de tout mouvement, et l'ont nommé le

GBAND MOTEUB.

Cette vérité a été connue et proclamée, même par le plus grand des philosophes païens; car, dans un passage, cité par saint Thomas, et qu'on a lu plus haut, Aristote a dit : « Le premier instrument de la vertu motrice est l'esprit : Primum inslnimentum virtutis moiricis est qnritua. » Pourquoi donc l'esprit humain ne pourrait-il accomplir des mouvements corporels ou les phénomènes de la vie animale de l'homme ?

« Vous ne comprenez pas, » disait saint Thomas aux partisans de la doctrine de la pluralité des âmes, « vous ne comprenez pas comment la môme âme intellective de l'homme peut

ANCIENNES OBJECTIONS BKFUTÉES. 249

accomplir les fonctions de la vie sensitive de la brute, et de la vie nutritive ou végétative de la plante ; cependant rien n'est plus facile à comprendre, pourvu qu'on fasse attention aux différences propres aux diverses espèces des êtres et des formes. Les espèces des êtres et des formes diffèrent entre elles, comme le plus parfait diffère du moins parfait. Ainsi, dans l'ordre de la nature, les êtres animés sont plus parfaits que les êtres inanimés, et les animaux sont plus parfaits que les plantes, et les formes de chacune de ces espèces d'êtres ont des degrés différents de perfection. Aristote a donc eu raison de dire que les formes des choses ressemblent aux nombres ; car, comme, en ajoutant ou en soustrayant une unité à un nombre, on forme un nombre d'espèce différente, de même, selon qu'une forme a un degré plus ou moins grand de perfection, elle appartient à une espèce différente de formes. Le même philosophe a comparé aussi les différentes espèces d'âmes aux différentes espèces de figures géométriques. Cette comparaison sert aussi admirablement à faire comprendre le mystère d'une seule et même âme intellective, accomplissant, par surcroît, les actes de la vie animale. Car toute figure géométrique renferme en elle-même tout entière la figure plus petite et la dépasse dans la grandeur de l'étendue, comme le pentagone, par exemple, renferme en luimêm.e le tétragone et le dépasse. De même, toute forme substantielle du composé vivant renferme en elle-même virtuellement la forme inférieure et la dépasse, dans la grandeur de la puissance. C'est ainsi que l'âme intellective possède, à elle seule, toute la vertu de l'âme sensitive des brutes et de l'âme végétative des plantes, et que, de plus, elle accomplit ses fonctions intellectives. Comme donc une superficie à cinq côtés est en même temps, et par la même figure, un tétragone et un pentagone ; de même l'âme intellective est en même temps, et par la même vertu, intellective, sensitive et végétative. Et comme il serait superflu de tracer, dans un pentagone, un tétragone à part, puisqu'il y est contenu ; de même il est vain de supposer dans l'homme une âme sensitive et végétative à part et distincte de l'âme intellective, puisque, en vertu de sa perfection, Pâme intellective renferme dans sa nature la vertu sensitive et la vertu végétative. Ainsi donc l'homme n'est pas raisonnable par une

250 § 91. UNICITÉ DE l'AME HUMAINE.

âme, sensible par une seconde, et végétatif par une troisième âme, mais par une seule; par une même et unique âme il est en même temps être végétatif, être sensible, être raisonnable, il est l'homme (1). Nous n'avons besoin de rien ajouter à cette magnifique explication du doctour Angélique ; c'est le langage simple et clair de la vérité, justifiée en elle-même et par elle-même.

Enfin voici une autre belle explication, déduite toujours des principes de saint Thomas, du triple ordre de piiénomènes accomplis par une seule et même âme dans l'homme, et qui coupe court au sophisme dont nous nous occupons.

L'objet de l'opération de l'âme est triple, car il peut être : ou 1° le corps seul auquel elle est unie; ou 2" tous les êtres corporels; ou 3" tous les êtres corporels et spirituels sans exception. L'objet de l'opération de l'âme végétative n'est que le corps seul auquel elle est unie : car ses opérations ne se rapportent qu'à ce corps ; elle n'exerce sa puissance que sur ce corps et dans ce corps, et elle n'a pas de rapports actifs avec les autres corps. L'objet de l'opération de l'âme scnsifive est tout cf)rps sensible ; car son action peut s'exercer non-seulement sur son propre corps, mais aussi sur tous les êtres corporels. Ainsi la puissance de l'âme sensitive est plus étendue que la puissance de 1 ame végétative, parce qu'elle embrasse toute la nature physique. L'objet de l'opération de l'âme intellecdve, enfin, ce sont tous les êtres de toute nature. Car elle peut se mettre en raj)port immédiat et direct avec tous les êtres physiques et

(1) « Quomodo autcm lioc contin?it de facili considerari potest, si quis dif- « teicntias specierum et l'onnaruni attendat. Iii\ eiiiuntur enim reruin spocics et « forma' diffcrre ab invicein secundiini per/rc/ius et minus pc rfccl um ; ^icut I. iii rcrum ordine , animât i perfecliora Riint inaniinalis, et animalia plantis, et « liominesanimalil)us lirulis ; et in siiii;ulis iiorum «^enerum simt ;;radus di\( rsi. n Et ideo Aristoteles assimilât species renim numoris, «pii dil'ferunt sperie secun- « dum additionem vel suhlractionem nnitatis; et comi)aiat di versas animas « speciehus figurarum quariim unacontinct aliain, sicut pcnlajioiiuin continet " telragoauni et excedit : sic ij^itiir anima intollectiva continet in sua virtute '< qnidipiid liabet anima sensitiva liruloruni et nutritiva planlarum. Sicut ergo » superficies qiiae liabet (i^uram penta^onam , non per aliam (ijinrani est tetra- « gona et per aliam pentajiona (quia supertlueiet figura tetragona ex quo in penn tagona cuntinetiir), ita nec per aliam animatn Socrates e.st lionio et per aliam '< animal, sed per unam et eamdem {I p., q. 70, a. 3). »

ANCIENNES OBJECTIONS BÉFUTÉES. 251

avec tous les êtres purement intellectuels; avec les corps et avec les esprits; avec tous les composés inanimés et avec tous les composés animés; avec les hommes et avec les anges; avec le fini et avec l'infini, avec tout ce que Dieu a fait et avec Dieu luimême. Sa puissance s'étend donc infiniment, elle est universelle, elle comprend tout être.

Mais comme, par cela même que la puissance de Tâme sensitive embrasse non-seulement son propre corps, mais aussi tous les corps, elle doit jouir non-seulement de la vertu sensitive proprement dite, pour sentir tous les corps, mais aussi de la vertu végétative, pour agir sur son propre corps; ainsi, par cela même que la puissance de l'âme intellective s'étend à tout ce qui est ou peut être, à son propre corps, à tous les corps et à tous les esprits, elle doit posséder non-seulement la vertu infellective, proprement dite, propre aux anges, pour comprendre tous les êtres intellectuels, mais aussi la vertu sensitive de l'âme des brutes pour sentir et connaître tous les corps, et la vertu végétative de l'âme des plantes, pour être en rapport réel avec son propre corps. Elle doit, en un mot, être à la fois intellective, sensitive et végétative. Par conséquent, de même que, pour expliquer Tordre des phénomènes végétatifs et sensilifs qui ont lieu dans le composé animal, il n'est pas nécessaire de supposer deux âmes dans la brute, mais qu'il suffit de reconnaître que son âme est en même temps sensitive et végétative : de même, pour se rendre compte des phénomènes végétatifs, sensilifs et intellecl(ifs qui s'accomplissent dans le composé humam, il n'est pas non plus nécessaire d'imaginer trois âmes dans l'homme; il suffit d'admettre que son âme est, en même temps, végétative, sensitive et intellective. Quoi de plus clair?

§ 92. Examen de la principale objection des dualistes, tirée de ce fait : « Que les fonctions de la vie animale se font dans l'homme, à Vinsii de "■ l'âme intellective. » — La réponse de la Revue médicale de pahis à celte objection est bien concluante, mais elle est insuffisante. — On la complète par la doctrine de saint Paul, stir la manière dont l'homme est, se meut et vit en Dieu.

La dernière objection que les dualistes modernes répètent, à chaque instant, contre la thèse de Vnnicité de Tàme humaine,

Page 1