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274 § 95. DUALITÉ d'ames dans l'hommb.

distincts ? Et pourquoi cette intelligence, substantiellement une, ne saurait-elle s'entretenir avec elle-uiênie, en elle-même ? Si ces théologiens de magasin et de théâtre anatomique n'entendent rien à ce grand mystère de l'homme, fidèle reflet du plus grand des mystères de Dieu, ce nest pas parce que l'Écriture sainte n'en a rien dit, ou qu'elle dit ce qu'ils lui font dire; mais bien plutôt, parce que, peut-être, tout éclairé qu'il soit jjar les lumières du ciel, leur esprit rampe encore trop lourdement sur la terre.

La théologie dualiste a fait une découverte plus merveilleuse encore: «La préposition cum (avec), nous dit-elle, marque évi- « demment une dualité intelligente, ou l'action de deux opérac teurs. Donc rien que le mot conscicntia (conscience), composé a de cum et scientia, et Iç mot conlrilio ( contrition), formé de « cutn et trituratio , deux termes du langage chrétien, sont une « preuve évidente que dans l'honune il y a deux esprits ou a deux âmes distinctes, qui savent ensemble, cum sciunt, et qui, « toutes deux coupables, se brisent ensemble le cœur, conterunt, « ou se repentent ensemble. »

0 l'étonnant raisonnement! ô le rude coup que, par ce raisonnement, le double dynamisme porte à ses ignorants antagonistes! Voilà donc le système ayant raison de leurs chicanes rien qu'avec une préposition, avec trois lettres, avec une syllabe bien comprise ! On ne s'est jamais débarrassé, à moins de frais et avec de plus faibles moyens, d'un incommode adversaire ! C'est un nouveau Samson, terrassant avec la mâchoire d'un âne de nouveaux Philistins.

Cependant ces nouveaux Philistins, abattus, ne sont pas, comme les anciens, restés sur le carreau. Us se relèvent de leur chute, et les voilà qui se redressent plus audacieux que jamais, et reviennent à la charge, encouragés et soutenus par leur saint Thomas, qui, se trouvant placé trop haut, n'a pu être atteint dans la mêlée.

Voulant prouver que la conscience n'est pas même une puissance, mais un acte, saint Thomas dit positivement : « D'après « l'étymologie du mot, conscience signifie Vordre de ta science « vers une chose: car on dit conscience, comme voulant dire la « science avec une autre chose: Conscienlia, secundum proprie- « tatan vocubuli, importai ordinem scientix ad aliquid, nam

l'espkit et l'ame sont la même chose. 275

a conscientia dicitur scientia cum aliquo (ablatif neutre, c?(;/î c( aliqua ré). » ([ p., q. 80, a. 13.)

Saint Paul n'a-t-il pas dit que la conscience de l'homme rend témoignage à rhonime : l'estimonium illis reddente conscienlia ipsorum? Lq, conscience ne rappelle-t-elle pas à l'homme ce qu'il doit ou ne doit pas faire? Ne lui suggère-t-elle pas le bien, ne lui reproche-t-elle pas ce qu'il a fait de contraire à la loi de Dieu? C'est pourquoi saint Basile la nomme «le tribunal naturel, ncilu^ i-ale judicalorlum; ei saint Jean de Danias «la loi de notre entendement, hx inlellectus nostri.ï) La conscience n'est-elle pas l'intelligence, éclairée par la vérité, et éclairant h son tour la volonté, puissance aveugle qui ne se détermine que par la connaissance : Nihil toUtuiii, quiii prœcognitiDii?

La conscience n'est donc que la raison de l'homme, parlant à sa volonté; l'intelligence delhomme, commandant à son cœur. La conscience est donc un acte; et «cela est manifeste, continue saint Tliomas, par les fondions que, d'après la manière conmumc de parler, on attribue à la conscience. Car on dit, par exemple : 1" que la conscience Iciiioigne, et c'est lorsque nous reconnaissons avoir fait une chose ; 2° que la conscience lie, et c'est lorsque nous croyons pouvoir ou ne pas pouvoir faire quelque chose; 3° que la conscience accuse, condamne par le remords, ou bien absout et rassure, et c'est lorsque nous sentons que ce que nous avons fait est bien ou mal. Or tontes ces fonctions de la conscience sont le résultat de l'application d'une autre connaissance (la connaissance de la loi) aux choses que nous faisons : Patet ex fus qux, secundum comnmneni loquendî usum, conscienliss iribuunlur. Dicitur enim conscientia teslificari, tiyare, accusare vel remurdere, et hxc omnia conseqiiuntur applicationem alicujus cogtiitionis vel scienlix ad ea qux agimus.t)

Dans le langage commun, la conscience ne signifie donc pas évidemment une dualité intelligente de deux opérateurs, mais l'action d'un seul et même operateur, opérant avkc la connaissance de la règle des actes humains. Et la préposition cum, unie au mot scientia, signifie évidemment rapport, non pas à une autre intelligence, mais à une autre chose.

iMais, par l'étrange signilication qu'elle a donnée au mot conscience, l'école dualiste doit craindre de se brouiller non-seule-

276 §9j- dualité d'ames dans l'homme.

ment avec tous les théologiens et tous les moralistes, qui n'ont donné à ce mot que la signitication que lui a attribuée saint Thomas; mais aussi avec tous les grammairiens de l'univers, dont les colères valent bien celles des théologiens. Car ils sont tous d'accord que le nyn des Grecs, Vavec des Français, le con des Italiens et des Espagnols, le ivith des Anglais, le cum des Latins, uni à un substantif ou à un verbe, signilie non-seulement la compagnie d'une personne, mais aussi le moyen, l'instrument et même les simples circonstances concomitantes de l'opération, et que le mot conscience en particulier ne signifie pas une dualité de personnes agissantes, mais l'opération intelligente d'un même esprit, agissant avec scie7ice, cum scientia, ou d'après les lumières de la raison pratique.

Il en est de même du mot contrition, formé des mots latins cum et iero; car contererc, c'est briser, broyer, piler, écraser, opprimer, non pas m compagnie d'une autre personne, mais tout seul, seulement avec colère, avec rage, avec obstination. C'est en s'autorisant de cette signification du mot confcro que saint Augustin a formé , lui le premier, le beau mot chrétien contrition, pour exprimer le sentiment du pécheur converti , et qui, par un regret profond de ses fautes, brise avec force, avec colère son cœur : le mot ne désigne donc que la force et la colère avec lesquelles toute âme vraiment pénitente se punit, dans son propre cœur, des torts qu'elle s'est donnés vis-à-vis de Dieu. C'est le résumé heureux de cette belle parole de Tertuliien: « Le pé- « nitent est l'homme en colère avec lui-même : Pœnitcns est « homo irascens sibi.n

Dire donc que le mot contrition exprime une substance partagée entre deux et désigne deux coupables dans l'homme, et conclure de ce mot que nous avons eu nous un esprit céleste déchu, associé à notre âme spirituelle, ou une âme sensitive, distincte de l'âme intelligente, c'est se révolter contre toutes les idées reçues; c'est se mettre en guerre, en même temps, avec le sens commun, la tliéologie, la logique et la grammaire; c'est se mo/itrer niais, en voulant être profond ; c'est exposer à la risée de la foule la cause que l'on veut soutenir, et la perdre, lors même que, par d'autres raisons, elle ne serait pas déjà perdue. Car rien n'est plus ridicule que de vouloir faire accepter connue dé-

EXPLICATION d'un PASSAGE DE SAINT PAUL. 277

monstration, des conceptions, des rêves d'esprits malades, conceptions et rêves contre lesquels protestent la conscience et le langage de l'humanité.

§ 96. Vrai sens du passage de saint Paul, sw' lequel on a prétendu fonder l'orthodoxie de l'hérésie du double dynamisme.

Les textes que nous venons d'expliquer ne sont colportés par les adeptes des sectes dualistes qu'en contirmation et à l'appui de la doctrine de la pluralité des âmes df.ns l'homme. Quant à la base de cette doctrine, on est allé la chercher et on a cru la trouver dans ce passage de \a Première Epître de saint Paul aux Thessaloniciens: « Que le même Dieu de paix vous sanctifie en « tout : afin que votre esprit, ainsi que votre âme et votre corps, se « conserve entier et sans reproche, pour l'avènement de Notre- « Seigneur Jésus-Christ : Ipse aulem Dcus pacis sanctijicet vos « per omnia, ut integer spiritus vester, et anima et corpus, sine « querela, in adventum Domini Nosfri Jesu Chrisli servetur.n [Cap. y, V. 23). C'est, ce texte à la main, qu'à Montpellier et à Paris, comme à Tilly, les dualistes chantent victoire, et reprochent aux prêtres, aux évêques, aux Papes, à l'Église, de faire preuve d'ignorance et d'injustice, en condamnant comme erronée la doctrine de la distinction substantielle entre l'esprit et l'âme de l'homme, qui, aies entendre, «se trouve formulée d'une « manière si claire, si nette et si précise dans ces paroles de la « Bible ! »

Mais rien n'est plus étrange ni plus faux qu'une pareille interprétation, donnée à ces belles paroles de saint Paul. Dans ce passage , tout en distinguant Vespril, l'âme et \e corps, le grand apôtre ne s'adresse pas moins à Vhomme, ne donne pas moins à entendre qu'il prend à cœur l'intérêt de l'homme, ne considère pas moins l'homme comme un seul individu, une seule personne, un seul suppôt, disposant, lui seul, en maître, de son intelligence, de sa volonté et de son corps. Car, dans les deux versets qui précèdent ces paroles, le même Apôtre avait dit: «Exact minez tout, et retenez ce qui est bon; abstenez-vous de toute « apparence de mal : Omnia probafe, quod bonum est retinefe. « Abitinete vos ab omni specie uiali. » Loin donc d'avoir, par ce texte, établi que l'esprit de l'homme est, connue on l'a affirmé à

278 § 96. DUALITÉ d'AMES DANS l'HOMME.

Tilly, une substance distinrte do l'Ame, un ange déchu, ou que l'âme, comme on le soutient à ISIontpellier et à Paris, est une substance à part et indépendante de l'esprit, saint Paul a également exclu ces deux plates et dangereuses erreurs.

On chicane sur le mot entier, integer, que saint Paul aurait appliqué à l'âme et au corps, aussi bien qu'à l'esprit. Mais, ainsi qu'il est évident par tout le contexte, à cet endroit, saint Paul n'a pas fait de la philosophie , mais de la haute morale chrétienne ; il n'a point parlé de Yintégrilê de différentes natures, mais de l'intégrité de différentes opérations, de différentes qualités de la même nature, de tout l'homme, en supj)Osant que dans l'homme tout dépende d'un même principe, d'un même agent, et que l'intelligence, la volonté, les sens, ne soient que des facultés d'un même être, les parties d'un tout essentiellement et substantiellement UN.

En effet, au point de vue moral, le seul dont il s'agit ici, Vintégrité de l'esprit, c'est la possession de la vraie foi; car, comme l'a dit saint Augustin, la vraie foi est la santé de l'esprit : Fidea est sanitas mentis. L'intégrité de l'âme est l'amourde Dieu et l'abnégation de soi-même; et rintégrité du corps, c'est la pureté des mœurs. En disant donc : « Je désire que Dieu vous sanc- « tifie EN TOUT , per ornnia, de manière à ce que vous conserviez « l'intégrité de l'esprit, de l'âme et du corps, » saint Paul a rappelé aux fidèles que la profession de la vraie foi, sans la répression des mauvais désirs et sans la pureté des mœurs, ne suftit pas plus que la pureté des mœurs et la répression des mauvais désirs ne suffisent, sans la profession de la vraie foi ; que la sainteté complète et parfaite, per umnia , n'est que dans la réunion pratique de tout cela, et qu'à cette seule condition nous n'aurons à craindre aucun reproche, sine querela , le joiu' de la seconde venue du Seigneur, aujugenient dernier.

C'est donc la même exhortation que le Docteur des nations avait adressée à ïite en ces termes : « La grâce de Dieu notre « Sauveur a enfin apparu à tous les honunes, en nous apprenant « que nous devons : 4' renier l'impiété, 2" renoncer aux désirs « de ce siècle, et 3° vivre dans ce monde dans la sobriété , dans « la justice et dans la piété, en attendant l'espérance heureuse et « l'avénemenl de la gloire du grand Dieu et de notre Sauveur

EXPLICATION d'un PASSAGE DE SAINT PAUL. 279

« Jésus-Christ : Apparuit gratia Salvatoris nosfri Dei omnibus « hominihuR, ervdiens nos, ut, ahnegantes impîrtatem et ssecti- 0 laria desiderîa, sobrie et juste et pie vivamus in hoc sseculo, « exspectantes beatam sppin, et adventnm glorix magni Dei, et « Salvatoris iiostriJesu Christi. » {Tit. II.)

On le voit donc : c'est toujours la même instruction sur la nécessité de nous sanctifier par la sujétion de notre intellect en hommage de la foi, par la pureté de nos sentiments, et par la sévérité de notre conduite extérieure. Il est donc évident que V esprit, Vâme et le corps du passage en question, ne sont pas pour saint Paul trois substances, trois êtres distincts, plusieurs âmes avec un corps dans l'homme, ou l'homme triple : mais que ce sont trois facultés, trois manières différentes d'agir de la même substance, du même être; que c'est une seule et même âme incorporée, l'homme, substantiellement un dans sa nature, et triple seulement dans ses opérations.

C'est ainsi que, comme on peut le voir chez Cornélius de la Pierre {in hune locum), les Pères, les Docteurs et les interprètes ont toujours et partout entendu ce passage de saint Paul. Nous n'en citerons que deux qui , à eux seuls, valent bien tous les autres.

Saint Augustin a dit : « On a appelé esprit non une âme tout en- « tière, mais une partie d'elle, conformément à ce qu'a dit l'A- « pôtre : Afin que votre esprit, ainsi que l'âme et le corps, se « conserve entier : Quawvis proprie dicatur spiritus, non aniunm universa, sed aliquid ipsius : sicut Apostolus dicit : Ut « integer spiritus vester et anima et corpus servelur, etc. » (Édit, MiGNE, tom. X, p. I, pag. 55-i.) Ainsi, pour saint Augustin, dans le passage en question, par le mot entier saint Paul n'a pas voulu signifier une intelligence complète, distincte de l'âme, mais quelque chose, c'est-à-dire une faculté, une puissance de l'unique et même âme, sed aliquid ipsius animx ; et, toujours pour saint Augustin, Yesprit dont a parlé saint Paul n'est pas plus Vange déchu de Yintras, que l'âme n'est le principe vital de M. Lordat.

Saint Thomas est encore plus explicite ; en commentant ce même passage de l'Apôtre, il a dit : <(Ces paroles ont fourni à « quelques-uns l'occasion d'affu'mer qu'autre chose est l'esprit,

280 § 96. DUALITÉ D'aMES DANS l'HOMME,

«et autre chose Vdme^ et qu'ainsi il y a deux âmes dans «l'homme, l'une, qui anime, vivifie et perfectionne le corps, « et l'autre, douée de l'intellect par lequel nous comprenons; « mais ce sont là des erreurs réprouvées dans le livre Des dogames ecclésiastiques (I). Il faut donc admettre que l'esprit « et l'âme ne sont pas en nous deux choses différentes entre « elles par V essence, mais ùevw puissances différentes de la même « chose : Dicunt aliqui guod innobis aliud est spiritns et aliud « anima; ponentes sic duos animas in homine : unam sciiicet a quœ animât, perficit et vi^ificat corpus; aliam vero habentcm « inteUectum,quo intelligimiis. Sed h^c sunt beprobata in Lift BRO DE EccLESiASTicis DOGMATiBUS. Vnde, scicndum quod hxc « non differuiit secundum essentiam, sed secundum poteistiam.d {In cap. V, epist. I, ad Thcssalonic.)

Nous appelons l'attention des dualistes catholiques de bonne foi sur ces lignes du Docteur angélique, si admirables de simplicité, de clarté et de force. Nous y trouvons non-seulement le vrai sens des paroles de saint Paul, dont leurs maîtres ont si scandaleusement abusé, mais aussi la doctrine du double dynamisme, formulé dans les mêmes termes qu'on la professe à Montpellier, et stigmatisée comme une grande erreur depuis six siècles.

On nous cite aussi, comme preuve de l'existence d'un double dynamisme dans l'homme, les luttes, les duels dont parle saint Paul, qui ont lieu entre notre esprit et notre chair, entre nos membres et notre intelligence ; mais ces luttes, ces duels, comme la Revue MEDICALE l'a observé en réfutant M. Lordat, ces luttes, ces duels, ne se passent-ils donc qu'entre la raison et la chair? Ne sont-ils pas aussi manifestes entre l'intellect et la volonté? Dirat-on pour cela que l'intellect et la volonté sont deux esprits ou deux âmes? Ces luttes et ces duels ne sont-ils pas évidents, même entre tel et tel organe du corps? Ferons-nous donc des dualités à

(1) Nous avons cité plus Iiaul (p. 2G7) le passage entier <lu livre des docmes Ecci.ÉsiASTioi i;s, au(iuel l'ail ici alliLsioii saint Tlmnias; nous ferons seuleiiu-nt ri'uiarquer qu'en donnant, comme dûment réprouvé et (ondamné, ce que ce livre reprend et co)idiimne, saiiit Tlioma^ lui attribue l'autorité d'un formulaire de foi, considéré connue tel dans l'Église.

EXPLICATION d'un PASSAGE DE SATNT PAUL. 281

n'en plus finir de cette créature déchue où tout est en guerre, si Dieu n'y vient mettre la paix?

Enfin, d'après la nmnière de s'exprimer de tous les Pères de l'Église, de tous les théologiens , de tous les moralistes, de tous les ascétiques et de tous les écrivains ecclésiastiques, quelques hérétiques exceptés, ces guerres intestines ne sont qu'entre l'homme spirituel et l'homme animal; entre ce qu'ils appellent la ;;a/'f/e supérieure et la /ya///e inférieure delatnême âme; entre l'âme, en tant qu'elle est assujettie aux sens, et la même âme , en tant qu'elle est éclairée par la raison, et non entre des esprits ou des âmes différentes ; et c'est dans ce sens qu'il faut entendre saint Paul. Or nous avons la simplicité de croire que les Pères de l'Église, les théologiens, les moralistes, les ascétiques et les écrivains ecclésiastiques connaissent mieux la nature humaine, les rapports entre l'âme et le corps, les différentes fonctions de l'intelligence, et que surtout ils comprennent mieux l'Écriture sainte et saint Paul que de pauvres esprits qui ont passé leur vie à coller des cartons ou à examiner la nature des substances dont se nourrit et se débarrasse le corps.

§ 97. Passage de saint Augustin^ allégué par les Dualistes à l'appui de leur doctrine. — On démontre que, dans ce passage, saint Augustin a dit précisément le contraire de ce qu'on lui a fuit dire. — Magnifique interprétation donnée par le même Docteur, d'un obscur passage de l'Écriture.— Belle doctrine sur riNTELi.r.CT, ati sens ascétique. — Autres textes de iévéque d'Hippone en faveur de l'Unicité de l'dme dans l'homme.— Cest aussi la vraie pensée des Pères cités contre la même

thèse Les modernes Dualistes sont évidemment dans le faux, et n'ont

pas droit à la parole dans cette discussion.

Mais, tout en interprétant, en vrais protestants, d'après les sombres lumières de leur raison particulière, les paroles de la Bible, nosadversairesn'ontpuse débarrasserentièrementde leur instinct catholique et ne pas rendre hommage à ce grand principe de la vraie science de la foi : «Que le seul interprète légitime des textes « sacrés est la Tradition, dont les témoins sont les Pères, et le « juge, l'Église. » Ainsi donc, après la Bible, ils se sont hâtés de citer les Pères pour justifier, par l'autorité de la tradition, les interprétations impies ou ridicules qu'ils ont données de la Bible, à l'appui de la doctrine dn principe vital et de la pluralité des âmes.

282 § 97. UNICITÉ BE l'AME HUMAINE.

De tous les passages des Porcs qu'ils ont. entassés dans ce but, nous ne nous arrêterons qu'à un seul, qu'ils ont pris dans saint Augustin, et nous ferons à nos lecteurs grAce du reste, d'abord, parce que c'est le passage qui paraît favoriser le plus l'erreur que nous combattons, et que les dualistes de toutes les nuances font résonner plus baut; ensuite, parce que les autres citations portent toutes sur le même sophisme, et, dans les passages qu'on nous objecte, leurs auteurs ont parlé, ni plus ni moins, dans le même sens que le docteur africain. En détruisant donc ce sophisme dans un seul endroit, nous l'aurons détruit partout ailleurs ; et, en donnant l'explication véritable du passage de saint Augustin, nous aurons donné aussi la véritable explication des passages des autres Pères.

« Trois choses, a dit saint Augustin, composent l'homme : l'es- « prit, l'âme et le corps. On les résume en deux, parce que souvent « l'âme est nommée en même temps que l'espiit ; car sa partie « intelligente, dont sont privées les brutes, eH appelée l'esprit. « C'est lui qui est le principal en nous; ensuite la vie, par lace quelle nous aimons et nous sommes unis à un corps, s'appelle « âme. Enfin le corps, cette partie de nous qui est visible, occupe « le dernier rang. L'esprit s'appelle encore intelligence ^nicîis), « à laquelle fait allusion l'Apôtre lorsqu'il dit : «C'est par mon « esprit que je suis attaché à la loi de Dieu; mais par ma chair « je suis attaché à la loi du péché. » L'âme a sa perfection ou « recouvre sa nature primitive, lorsqu'elle est soumise à son « esprit, et le suit, en suivant Dieu. Néanmoins l'âme ne se sou- « met pas plutôt à l'esprit, pour bien agir, que celui-ci à Dieu « par la foi vraie et une bonne et etTicace volonté. Mais, comme a elle est ensuite purifiée, en recouvrant la fixité de sa première « nature par la domination de l'esprit, qui est son chef, ainsi que « J.-C. l'est de celui-ci, il ne faut point désespérer que le corps « soit rendu à sa première destination ; ce ne sera pas sans « doute aussitôt que l'âme, ni l'âme ausitôt que l'esprit, mais « toutefois au temps opportun, au son de la trompette. »

Voilà, tel qu'il se trouve traduit au Livme d'oh, le fameux texte de saint Augustin que les dualistes du Nord et du Midi répètent sans cesse, chantent sur tous les tons, et proclament, d'un commun accord, comme une autorité péremptuire, triomphante en

faveur de l'orthodoxie du dynamisme ; mais on n'a qu'à le lire attentivement, et expliquer saint Augustin par saint Augustin luimême, pour se convaincre que, loin de favoriser cette hérésie, ce texte l'exclut formellement et la condamne.

Tl est vrai que le grand Docteur dit que trois choses composevt rhomme: Y esprit, Vàme et le corps. Mais ne dit-il pas aussi positivement que l'esprit n'est que la PARTIE intelligente de cette même âme, et dont sont privées les brutes : Pars qvxdam ejusdcmrationalis aspiritusr) dicitnr qna care7it bestiœ ? \o\\k donc saint Augustin reconnaissant, dans ce passage, de la manière la plus explicite que, dans l'homme, l'esprit n'est pas une substance à part, un être séparé, distinct de l'âme, mais une partie ou une focultéde l'unique et même âme de l'homme; la partie intelligente delà mêmenature, de la même substance, delamême entité, du même être que l'âme; caria piartie d'une chose est une avec la même chose; et c'est parce que l'esprit et l'âme sont une et même chose, que saint Augustin remarque aussi que Vàme est nommée en même temps que l'esprit, et qu^on résume en deux les trois parties dont l'homme est composé; car on appelle simplement l'homme « im composé d'âme et de corps. »

Saint Augustin ajoute que Vesprit s'appelle encore intelligence {mens), et que c'est à elle que saint Paul fait allusion lorsqu'il dit : « C'est par mon intelligence et mon esprit que je suis alla- « ché à la loi de Dieu; mais par ma chair Je suis attaché à la loi « du péché. » Encore une fois donc, pour saint Augustin comme pour saint Paul, l'esprit et l'intelligence, l'espnt et l'âme de l'homme sont la même chose, le même être, la même âme, la même entité, la même substance, qui, par la partie supérieure, connaît, accepte la loi de Dieu, et, par la partie inférieure, paraît la repousser et sympathise avec le péché.

Saint Augustin dit encore dans le même passage «que l'âme recouvre sa nature primitive, sa perfection, lorsqu'elle se soumet à son esprit et le suit, en suivant Dieu, ou les iiDpulsions de Dieu; que, pur cette soumission de l'dine à son esprit et à son Dieu, elle est purifiée et recouvre la fixité de sa première nature; que cette restauration de l'âme est un gage pour que l'homtne puisse espérer aussi la restauration, l'immortalité de son corps qui est sa destination première; que celte restauration du corps ne

284 § 97. UNICITÉ DE l'aME HUMAÏ>E.

précède pas la restauration de Vnme, pas plvs que la restauration de l'âme celte de l'esprit, 7nais qu'elle arrivera, infailliblement, en temps opportun. Or tout cela n'est évideniment qu'un magnifique commentaire de ce que saint Paul avait dit en trois mots sur la nécessité de se sanctifier complètement {per omnia) par rapport à l'intellect (esprit) par la foi en Dieu ; par rapport à la volonté,(à l'âme), par l'amour de Dieu; par rapport au corps, par la pureté et la mortification de l'Homme-Dieu (1) , afin d'être entier et parfait et de pouvoir se présenter sans craindre aucun reproche {sine querelai au tribunal de Dieu.

Saint Augustin insiste enfin sur cette pensée que Vesprit est le principal et le chef dans lliomme, et qu'il doit dominer l'homme comme Jesus-Christ est le chef de l'esprit ^ et doit dominer l'esprit. En vérité, rien n'est ni plus logique ni plus juste ; car, ainsi que nous venons de l'observer, c'est la partie intelligente qui dirige, en l'éclairant, la partie sentimentale, lame, par laquelle nous aimons; et c'est la raison, illuminée par la vérité de Dieu, qui doit régler les affections de l'homme.

C'est la même pensée que le grand Docteur africain a développée dans un autre endroit. Qu'il nous soit permis, à nous aussi, afin de mieux faire comprendre saint Augustin par saint Augustin lui-même, de citer cet autre texte du même Père, par lequel il a expliqué l'un des passages les plus obscurs de l'Évangile.

Lorsque le divin Sauveur dit à la Samaritaine: «Va chercher « ton époux et reviens ici : Vade, voca virum tuum, et veni hue « {Joan. iv); » il voulut lui prouver d'abord qu'il était le Dieu aux yeux duquel rien n'est caché; car, la femme ayant répondu : «Je «n'ai pas d'époux ; A'o;i habeu virum;)} le Seigneur repartit: « Femme, tu n'es pas sincère en affirmant que tu n'as pas d'é- « poux; tu en as eu cinq jusqu'ici; et celui que tu as présente- « ment n'est pas ton époux: li(7ie dijcisli : Quia non habco vi- « mm. Quinque viras habuisti; et nunc, quem habes, non est luus « vir. » A ces paroles qui rappelaient à la Samaritaine toutes ses turpitudes passées et présenles, confondue, humiliée, terrassée, elle reconnut et confessa (jue Jésus-Christ était Seigneur et

(I) Saint Paul a dit ailleurs : Semper mor/ificalionem Jesu in corpore vestro circum/eienles... Glorificate, et portate Deum incorpore vestro.

Prophète : Domine, video quia propheta es tu. Mais^ comme toutes les paroles de l'Évangile, ces paroles : « Va chercher ton mari et « reviens ici, » indépendamment du sens littéral que nous venons d'indiquer, renferment en même temps un sens tropologique ; et le voilà ce sens, aussi important que profond, que saint Augustin y a vu, et qu'à sa suite, y ont vu les interprètes de l'Évangile.

Les cinq premiers époux dont parle ici le Seigneur, dit saint Augustin, sont les cinq sens du corps auxquels l'âme est unie , comme une femme à différents maris : Quinque prioi-es viros animœ , possumus accipere quinque corporis sensus [laJoan.). Mais ce sont des maris illégitimes, adultères pour Tàme, si elle les suit et s'y abandonne ; car l'âme qui ne vit qu'avec les sens et pour les sens est corrompue, dégradée par les sens ; elle ne vit pas de la vie pure, de la vie légitime de l'esprit. Le sixième époux est l'entendement, et lui seul est l'époux légitime, le vrai et le chaste époux de l'âme : Intellectus est vir aniinœ. Car ce n'est qu'en répudiant les sens, en se refusant à leurs coupables exigences, et en suivant les inspirations de l'entendement et de la droite raison, qu'elle coordonne bien toutes ses actions et se tourne et s'élève vers Dieu : Cum enim orditiala fueril vita, intellectus animam reyit. En disant donc à la Samaritaine : « Je ne « puis te donner de l'eau vivante que tu me demandes, à moins « que tu n'aies appelé ton époux et ne reviennes ici ensacompa- « gnie, » le Dieu Sauveur voulut lui dire, d'après saint Augustin : « Pour bien comprendre la révélation que je vais te faire, et rece- « voir les grâces que je vais t'accorder, il est nécessaire que tu « renonces aux jouissances charnelles, et qu'en s'abstrayant des « sens, ton âme revienne à la seule société permise, au seulma- « riage légitime de l'âme, à l'union avec ton entendement, et « que tu ne prennes conseil que de lui. Ce n'est qu'en suivant ses « inspirations et ses ordres que tu pourras comprendre ma doc- « trine, partager mon eau vive de la grâce, et régler ta conduite, « ta vie : Voeu virvm tuum; id est prxsenla intelleciuin tuum: « adhibe inlellectum tuum : virum qui me intelliyat, per queni « doceariset regarts. Et ne dis pas que tu ne l'as pas, ce sixième « époux, ce véritable et légitime époux : Non hubeo virum. Dans « ce même instant où je te pcirle, lu Tas dcjà, cet entendement ;

286 § 97. UNICITÉ DE l'aME HUMAINE.

a je viens de te donner cet époux qui ne te trompe pas, qui ne a te trahit pas : Nunc, quem habes, est hais vir. »

Ainsi, au sens philosophique, pour saint Augustin, Vesprit n'est que l'intelligence, mens n'est que la partie de lame humaine qui connaît et raisonne, et, au sens moral, n'est quel'intellect-époux, ce guide, ce régulateur de 1 aine, que saint Paul nous exhorte de captiver en hommage de la foi : Captivantes intcllectnm in obsequiumjidei. C'est cet intellect, soumis et docile, qui donne linteUigence des choses divines, et que le prophète demandait incessamment à Dieu, afin de bien comprendre la loi de Dieu: Da mihi inlfllcctum et scrufabor legem tuani. C'est cet intellect, l'un des dons du Saint-Esprit et que Dieu donne à ceux qui, parleurhumilité, descendent jusqu'àla siniplicité des enfants: In(ellectumda(parvnlis.C'es,l cet intellect, qu'il ne refuse jamais, qu'il a promis d'accorder à ceux qui le lui demandent parle désir, par la prière ; qui indique le chemin qu'on doit suivre pendant cette vie, et qui attire sur nous les regards et les complaisances de Dieu: intellectuel libi clabo et instruam teinvià hâc qua yradieris; firmabo super teoculos meos. C'est cet intellecl, que le même prophète nous reconunande de conserver avec soin, dans la crainte de devenir, en le perdant, semblable aux brutes qui n'ont pas d'intellect: ISoHte fieri sicut equus et mulus quibus non est intelleclus. C'est enfin cet intellect, auquel l'homme ne renonce que parce qu'il ne veut pas être gêné par sa lumière qui lui apprend le devoir, ni troublé par ses reproches qui répandent l'amertume sur les désordres de sa vie : Noluerunl inttlligcre ut bene agerent.

Voilà les sublimes pensées, les instructions précieuses que, en interprétant saint Paul, saint Augustin a renfermées dans ce passage, qu'on a rapetissé, altéré, ravalé, en le faisant servir à l'appui de stupides et grossières erreurs. Et voilà aussi le véritable sens , le sens simple, naturel, logique, et conforme à la tradition de l'Eglise et aux croyances universelles, des textes de saint Paul et de saint Augustin (ju'on nous objecte. La distinction que, dans un but éminemment moral, font ces deux grands génies de l'esprit et de l'âme, c'est une distinction métaphysique de deux puissances, de deux facultés, de deux parties de la même nature, de la même substance, de la même âme, du même

être; et non de deux intelligences, de deux êtres, de deux principes indépendants, dans le même homme.

On nous oppose cet autre passage de saint Augustin :

« Il est vrai que saint Paul fait mention d'un autre esprit de « l'homme, qu'il distingue tout à fait de son intelligence, lorsce qu'il dit : Si enim oravero liriyuà, spiritus meus orat, mens « autem mea infructuosa est. (I Corinth., iv, 14.) Mais nous ne « parlons pas, dans ce moment, de cet esprit distinct de rin- « teliigence {a mmte distinct u»); il est l'objet d'une questio7i à « part, et assez difficile. ^T. X, p. I, col. 544, édit. }liyne.)n

« Or n'est-il pas évident, » reprennent nos adversaires, en citant ce texte, « n'est-il pas évident, par ces paroles, qu'en s'ap- « puyant sur l'autoiité de saint Paul, saint Augustin a aduiis, lui « aussi, que l'esprit est un être réellement distinct de Tintelli- « gence, à mente distinctus, et qu'il a reconnu l'existence de « deux principes, de deux, moteurs dans l'homme? n

«Mais, avant d'attribuer une telle fylie à un si grand docteur, » leur répond le savant théologien M. l'abbé Buix (1), « que « n'allaient-ils (les théologiens de Tilly) lire l'endroit où saint « Augustin a [vnïié celte question à part? Ils y auraient vu ce « que saint Augustin entend par cet esprit distinct de l'intelli- « gence, mentionné dans le texte de saint Paul. »

Le voici donc, cet endroit, que nos antagonistes auraient dû consulter s"ils voulaient être ti'.lèles dans leur citation de la pensée de saint Augustin, et qu'ils se sont bien gardes de consulter, parce que cela n'aurait pas fait leur compte.

C'est aux chapitres 7*= et 8"= du XII'= livre de la Genèse, selon LA lettre, que saint Augustin a traité à part la question, difficile, soulevée par les paroles de saint Paul. A cet endroit, après avoir distingué trois espèces de visions : la vision corporelle, la vision spirituelle et la vision irtellectucUe^ il s'exprime ainsi : « Le mot esprit se prend en différents sens : 1" l'Apôtre « appelle spirituel le corps qu'auront les Saints après la résur-

(1) Voyez sa courte, mais 9ul)stanlielle et solide n'^fulatioa des délires de Miclid Vinlras. N'ayant pas sous uolre luain le grand ouvrage de Labbe , nous avons emprunté, à l'excellent travail de M. Buix, les citations des conciles qu'on vient de lire ci-dessus, au 96* paragraplie.

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« rection ; 2" on donne pareillement le nom d'esprii à l'air et au « mouvement de l'air; 3° on désigne aussi par ce mot l'AME, « tant de la brute que de Tliomme, selon ces paroles de l'Écri- « ture : Quis scit spiritus fiUorum hotninum, si ascenderit ipse « sursum, et spiritus pecndis, ai descendat ipse deorsum in, ter- « rain ? {EccL, III^ 21 .) On nonmie encore (?5;jnY l'intelligence raic( sonnable, en tant qu'elle est comme l'œil de l'àme, et qu'en a elle est l'image et la connaissance de Dieu ; ce qui a fait dire à « l'Apôtre : Henovamini spiritu mentis vestrx. Enfin, on atfri- « bue ce même mot à Dieu, suivant cette parole de l'Évangile : « Spiri/us est Deus. »

Puis, venant au sens plus caché, dans lequel saint Paul a employé ce même mot, dans le passage où il distingue l'esprit de ïi?itellif/ence, saint Augustin continue ainsi : a Ce n'est dans « aucun des sens dont nous venons de parler que nous avons « employé le mot esprit, quand nous nous en sonuiies servis pour « désigner la seconde espèce de vision, dont nous avons à traiter « maintenant; mais nous l'avons pris uniquement dans le sens « qu'il se trouve avoir dans l'Épître aux Corinthiens, et dans le- « quel res[)rit est, de la manière la plus évidente, distingué de « rintelligence; car saint Paul dit, dans ce passage : Si cnim « oravero linyuâ, spiritus meus oral; mens autem mea injruc- « tiiosa est.

« Or, par le mot langue, saint Paul entend, dans cet endroit, « les symboles obscurs et mystérieux. Si l'on n'a pas l'intelli- « gence de ces symboles, leur énoncé n'édiliera personne, parce « qu'on ne les comprend pas; c'est pourquoi saint Paul ajoute : « Qui enim loquitw likgua, non hominibus loquitur, sed Deo, « nenw enim audit; spiritus autem loquiturmysleria. L'Apôlrc « indique donc assez que, par le mot langue, il entend, dans ce « passage, l'énoncé des emblèmes ou images des choses, les- « quelles, pour être comprises, ont besoin que l'intelligence en « ait la perception. Tant que ces symboles ne sont pas compris, « ils sont, d'ajji'ès saint Paul, dans l'esprit et non dans l'intelli- « gence; ce qu'il explique plus clairement par ces paioles : Si « benedixerit spiritu, qui supplet locum idiotx, quomodo dicit (i Amen super tuani benvdirtionem , quandoquideni ncscit n quid dicas? Puisque les mouvements de la langue dans la

« bouche sont les signes des choses et non pas les choses elles- « mêmes, saint Paul appelle langue, par métaphore, tout énoncé « symbolique, avant qu'on ait l'intelligence de ce qu'il signifie. « Il paraît donc que le nom d'esprit est donné, dans un sens spé- « cial, à une CERTAINE VERTU DE L'AME, inférieure à l'intel- (■< ligence, et dans laquelle se produisent les images des choses « corporelles: Modo quodam proprio vocatur spiritus visanimx « qvœdam, mente inferior, ubi corporalium rerum imagines ex- (.{ primuntur (t. III, p. I, col. 459, édit. Migné).r>

On le voit donc: Vesprit que saint Paul a, de la manière la plus évidente, distingué de VinteUigence, et dont la distinction réelle de l'intelligence a été reconnue et admise par saint Augustin, n'est tout simplement, pour saint Augustin et pour saint Paul lui-même, qu'une certaine force, une certaine vertu, une certaine faculté de l'âme, force, vertu, faculté inférieure à l'intelligence : Est vis animœ qvœdam, mente injerior. Pour saint Augustin et pour saint Paul lui-même, Vesprit n'est que l'Ame, n'ayant pas la langue des mystères ou la connaissance des emblèmes,des signes qui donnent l'intelligence des mystères, et qui, par conséquent, peut s'en entretenir vaguement avec Dieu, mais non pas fructueusement avec elle-même et avec les autres. Viatelligence n'est que Pâme même, en tant qu'elle possède le sf-ns des mystères, et peut, par l'énoncé de ce sens, s'édifier ellemême et les autres. Pour saint Augustin et pour saint Paul luimême, Vesprit et VintelUgence diffèrent donc réellement, il est vrai, mais intentionnellement, et non physiquement ; diffèrent comme deux états divers, deux conditions, dans lesquelles peut se trouver notre âme, et non comme deux substances, deux êtres, deux principes vitaux, se trouvant dans le même homme. Qu'on remarque encore que le passage de l'Apôtre, que saint Augustin vient de nous expliquer, est l'un des passages les plus obscurs des épîtres de saint Paul, et que les interprètes ne sont pas d'accord sur la signification des mots langue, esprit et inte'Hgence [mens), qu'il y a employés. Pour quelques-uns, cet esprit à nous qui prie, spiritus meus orat, n'est que l'Esprit saint, dont le même apôtre a dit ailleurs qu'il prie en nous en poussant des gémissements inénarrables. Pour d'autres interprètes c'est autre chose ; mais aucun interprète n'a dit que c'est un

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esprit créé, distinct de Vàme de l'homme. Saint Augustin luimême a formellement exclu cette dernière interprétation, ayant dit, en toutes lettres, que, dans l'explication du texte en question, il n'a employé le. mot esprit dans aucun des sens que l'on donne à ce tnot, mais seulement dans le sens tout mystérieux, ascétique, exceptionnel, qu'à cet endroit lui donne saint Paul. Et, sous ce rapport, saint Augustin se trouve complètement d'accord avec tous les interprètes ( a lapide in epist. S. Paul.).

Quant au mot mens {grec, voti;) que nos adversaires ont traduit par le mot intelligrnce, et auquel ils ont attribué la signification d'indiquer un être intelligent, pour les interprètes, cités par Cornélius de la Pierre (ibid.), aussi bien que pour saint Augustin, ne signifie pas, dans ce lieu, l intellect qui comprend, mais bien la chose comprise, ou la manière dont on la comprend. C'est la signification que ce mot a dans ces expressions de la langue latine et même de la langue grecque : Aperire inrntem suam, juxta vel contra mentern loqui, etc. ; dans lesquels le mot tnens ne signifie pas l'intellect, mais l'opinion, l'avis, l'intention, le sens que l'intellect s'est formé d'une chose. Ainsi donc, en affirmant que, dans le passage dont il s'agit, saint Augustin a distingué l'esprit et l'intelligence, et en a fait deux principes substantiels de l'homme, messieurs les dualistes nonseulement n'ont fait que du roman, ils ont encore montré une grande ignorance du langage des livres saints et même du latin du collège. Aussi personne ne les obligeait à aborder de pareils sujets.

Ailleurs saint Augustin a dit : « L'homme, tout le monde en (« convient , n'est que le composé d'une âme et d'un corps : « Homo, quod nemo umbigil , constat ex anima et cor pore {Serm.AO, « t. V,pag. 820;. » Et plus loin, au même endroit, il a dit encore: « IL N'Y A RIEN dans l'homme qui appartienne à sa substance et « à sa nature, que le corps et l'âme : NUIIL EST in homine, « quodad ejus substanliatn perlineatatquenalurain ,2)rœler corpus 0 et animani. » On pourrait citer mille autres passages dans lesquels le même docteur a parlé de l'homme dans les mêmes termes. Voilà donc comment ^'esl exprimé saint Augustin, lorsqu'il s'est agi des parties essentiellement et physiquement différentes

de l'homme, et des principes, des substances constitutives de la nature humaine. L'homme n'est qu'une âme intellective unie à un corps, et pas autre chose; et c'est aussi ce que dit, ce que pense, ce que croit l'Église et même l'humanité tout entière.

C'est aussi la pensée de saint Irénée, de saint Hilaire, de saint Césaire, de Lactance et des autres écrivains ecclésiastiques; cités à tort et à travers par l'école dualiste, à l'appui de la prétendue orthodoxie de ses doctrines. Ces auteurs aussi n'ont parlé de l'homme que comme d'un composé d'une seule et même âme rationnelle unie à un corps; et la distinction qu'ils ont faite entre l'esprit ou la raison et l'âme, dans les passages qu'on nous objecte, ne se rapporte, comme celle de saint Augustin, qu'à la diversité des forces, des vertus, des puissances, des facultés, ou, si l'on veut, des parties de la même âme intellective, et non à la pluralité de formes ou de principes substantiels différents dans le même homme.

Ainsi donc, ou la raison n'a aucune autorité, et la démonstration ne démontie pas, ou il évident, ce nous semble, d'après ce qu'on vient de lire dans ce long chapitre, que la doctrine catholique : «que toute âme est forme unique de son corps; que l'âme « intellective, en paniculier, est le principe vital, la seule force « dynamique, la seule forme substantielle du corps humain, » est une doctrine-vérité, fondée sur l'autorité de toute espèce de rai.sons, et sur la raison de toute espèce d'autorités; et qu'au contraire la doctrine «d'un double être intellectif ou d'un double « dynamisme dans l'homme,» n'est qu'une doctrine-erreur, une doctrine-hérésie, une doctrine-extravagance, n'ayant pour elle que l'autorité de toute espèce de sophismes, et le sophisme de toute espèce de fausses autorités.

Il est heureux, pour messieurs les dualistes, de vivre dans un siècle où il est permis à l'ignorance, à l'orgueil, à l'esprit d'erreur, de blasphémer et cîe délirer impunément. En d'autres temps, leur outrecuidance n'aurait pu tenir en face du ridicule. Le siècle, par exemple, qui ne pardonnait pas au laboureur changé en orateur, ex aralore orator factus, ne se serait pas fait scrupule de se moquer, jusqu'à la brutalité, de nos pauvres fabricants de cartons ou de nos docteurs en médecine, transformés en théologiens et en

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