NEUVIEME CHAPITRE
DE LA TBOTSIÈME PROPRIÉTÉ, COMMUNE AUX DIVERSES ESPÈCES d'aMES : DÊTBE DES SUBSTANCES IMMATÉRIELLES; ET DE l'aME DES PLANTES EN PARTICULIER.
§ 98. Importavce de la thèse de V immatérialité dex âmes, par rapport à la spirilualilc de Vâme humaine. — Les matérialistes n'ont nié cette spiritualilé, que parce qu'ils ont pliilosop/ié par leur imagination. — On se propose de prouver l'immatérialité des âmes par la raison. — Vraie signification du mot corporel; ce qui est corporel n'est pas corps, — Toute âme est corporelle sans être corps.
JJains l'ordre purement naturel , si l'immatérialité' n'est pas , à elle seule, une garantie suffisante contre la mort, elle est, au moins, une condition indispensable de l'immortalité. Tout ce qui est immatériel n'est pas immortel; mais rien n'est et ne peut être natvrellement immortel, s'il n'est j^as immatériel. Si, après la résurrection, l'homme ne doit plus mourir, ce ne sera, d'après saint Paul, que parce que, tout en conservant la réalité de la matière, le corps aura subi une transformation qui l'aura, en quelque sorte, spiritualisé : Seminatur corpus animale , nurget corpus spiritale{l Corinth., xv, M).
Si donc l'âme humaine était une substance matérielle, elle ne serait ni ne saurait être immortelle. Ce qui est corps ne peut survivre au corps, et doit finir avec le corps. C'est pourquoi, pour les philosophes anciens et modernes, qui ne veulent pas de l'innnortalité de l'âme, l'âme n'est, connne on l'a vu, qu'une étincelle de feu,, ou une goutte de sang, ou une monade de la matière subtile; et, pour en finir avec l'âme immortelle, ils ont commencé par la dépouiller de sa spiritualité.
BEMABQUES PRELIMINAIRES 293
Dans ce siècle, dont le prétendu spiritualisme n'est que dans les mots et où le pur matérialisme fait le fond de toutes les doctrines et la règle unique de la vie, on ne saurait assez insister sur le dogme de la spiritualité de l'âme, dans l'intérêt de son immortalité. C'est la tâche que nous nous proposons de remplir dans ce chapitre et dans les suivants. Seulement, avec le secours des principes de la philosophie chrétienne, que nous avons établis et développés dans les chapitres précédents, nous prendrons de plus loin qu'on ne le fait ordinairement notre point de départ, pour arriver à la démonstration complète de cette grande vérité.
Nous avons prouvé que toute âme, par cela même qu'elle est âme^ est : 1° forme substantielle de son corps (chap. 5* et 6^), et 2" forme unique dans son corps (chap. 7« et 8"^). Maintenant, atin d'achever la théorie de la philosophie chrétienne touchant les propriétés communes à toutes les espèces d'âmes, nous devons faire voir que toute âme est, en troisième lieu, forme immatébielle , d'une nature essentiellement différente de celle du corps. Nous devons, par conséquent, revendiquer le priv-lége de Vimmatérialité pour 1 ame des brutes et même pour l'âme des plantes. Cet épisode ne peut tourner qu'au grand avantage de la thèse de la spiritualité de l'âme humaine. 11 est facile de comprendre qu'en établissant, par les arguments philosophiques, Vimmatérialilé de toutes les âmes, même de celle des brutes, même de celle des plantes, nous aurons assis sur une base plus large, sur un piédestal plus splendide, l'immatérialité de 1 ame de l'homme. Car le moyen de refuser à l'âme intellective une propriété que, par l'évidence de la raison, on est obligé de reconnaître même à l'âme sensitive, même à l'âme végéiatice? Et nous aurons porté le dernier coup au matérialisme rationnel. Nous n'avons pas besoin d'ajouter un seul mot de plus, pour faire sentir à notre lecteur l'importance et l'intérêt de la discussion à laquelle il va assister.
Nous avons fait plusieurs fois remarquer, d'après saint Thomas, que les philosophes anciens et modernes, qui ont prétendu philosopher en dehors de la vraie religion, des traditions et du sens commun de l'humanité, n'ont été que des hommes d'imagination, imagiaationi indulgentes. Or, avec l'imagination, on peut
^94 § 98. IMMÀTÉBTALITÉ DES AHKS.
bien faire de la poésie, de l'art, mais non de la science et de la philosophie; et, si l'on fait de la philosophie, ce n'est qu'une philosophie sans suite, sans base, et qui n'a de raisonnable que la déraison.
C'est ce qui est arrivé aux prétendus philosophes de l'école matérialiste en particulier. Ils ont prétendu se rendre compte de l'âme par leur imagination, pkitôt (|ue par leur raison ; et, ne pouvant imaginer une substance mimatérielle, car l'iuimatériel se comprend mais ne s'imagine pas, ils ont refusé à lânie humaine son immatérialité qui est la base de son immortalité, et ils ont appelé cela de la haute raison; tandis que rien n'est plus déraisonnable ni plus contraire à la raison que de faire de Tàme humaine une substance matérielle, puisqu'il est évident, par la simple raison, que même l'âme sensitive des brutes, même l'âme végétative des plantes, et toute âme enfin, n'est et ne peut être qu'immatérielle. Et voici^ en confirmation de cette importante thèse, trois grands arguments de pure raison, qu'on ne peut méconnaître sans reni( r toute raison ; et que nous ne faisons que formuler ici, après les avoir déduits des principes de la philosophie chrétienne , et particulièrement des doctrines de saint Thomas.
Mais, avant d'entrer en matière, nous devons faire une observation importante sur le mot corporelle, propre à toute âme, et duquel des esprits grossiers ont conclu que, par cela même que toute âme se dit et est corporelle, toute âme est corps.
Qui dit « âme » dit une substance animant un corps, destinée par la nature à être unie à un corps, à vivre avec ou dans un corps. Toute âme a donc un rapport intrinsèque , essentiel, avec le corps; et, soit que, par son imperiVciion, elle ne puisse, connue l'âme des brutes, subsister sans le corps, soit qu'elle ait, comme l'âme humaine , une subsistance à elle, une subsistance propre et indépendanle du corj)» , toujours est-il qu'il est de la nature de toute âme d être la forme subslauliclle d'un corps. Voilà sous quel rapport toute âme se dit et est effectivement corporelle. Les auges sont nommés des esprits incorporels, non-seulement parce qu'ils n'ont pas de corps, mais encore parce que, substances séparées oujonnes complètes et parfaites SANS la matière , ils n'ont aucune aptitude, aucun rapport avec le corps.
BEMABQUES PBÉLIMINÀIBES. 29S
Mais l'âme humaine, tout indépendante qu'elle soit du corps par rapport à son être, a besoin du corps par rapport à son opération; elle n'est complète , respectivement à sa nature , que dans le corps et par le corps; et nous répétons, toujours avec saint Thomas, que c'est pour son plus grand avantage qu'elle est unie au corps : Propter melim anhnœ est ut yit corpori imita. Elle se rapporte donc naturellement au corps, elle a une affinité naturelle avec le corps, et n'est dans son état naturel qu'unie au corps.
Mais, de ce que toute âme est corporelle, dans ce sens et à cette condition , il ne s'ensuit pas qu'elle soit corps. Le mot cor/is signifie tout ce qui, par son essence, est corps; mais le mot corporel ne signifie pas ce qui est corps par son essence, mais bien ce qui, dans son être, a un rapport quelconque avea le corps. Comme le terme spirituel n'indique pas ce qui est eS' sentiellement esprit, mais bien ce qui, dans son être ou dans sa manière dêtre, a un rapport quelconque avec l'esprit ; ainsi ce qui se dit corporel n'est pas plus corps que ce qui se dit spirituel n'est esprit.
Saint Thomas a dit : « Ce par quoi le corps vit est plus noble « que le corps. Le corps vivant ne vit pas en tant qu'il est corps, « parce que, dans ce cas, tout corps vivrait (ce qui est faux). On « doit donc absolument admettre que tout corps vivant vit en « vertu d'un principe tout à fait différent du corps ;d'un principe R qui n'est pas corps), comme notre corps vit par la vertu de « lâine (1). » Mais saint Thomas nous a appris aussi que le corps de la plante rit, aussi bien que le corps de la brute et que le corps de l'homme. Donc le corps de la plante, aussi bien que le corps de la brute et le corps de l'homme, vit, lui aussi, en vertu d'un principe qui n'est pas le corps. Donc l'àme de la plante, qui est le principe par lequel elle vit, n'est pas corps. Donc nulle âme n'est corps, nulle âme n'est matière; mais toute âme, par cela même qu'elle est âme, ou principe de la vie du corps, est
(1; « ïd per quod \ivit corpus , est nobilius corpore. Corpus vivum non vivit « in qu.intum coriius, quia sic onine corpus viveret. Oportet igitur quod vivat « per aliquid aliud: sicut corpus noslrum vivit per animam (l p., q. 73,
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immatérielle. Voilà pourquoi, en principe général, toute âme est et doit être immatérielle.
Mais, indépendamment de cet argument sans réplique, la philosophie chrétienne a trouvé trois autres arguments en faveur de Yimmatérialité des âmes.\o\c\\e. premier de ces arguments, résultant de la première propriétété essentielle de toute âme : d'être indivisible.
§ 99. Premier argument en faveur de l'immatérialité de toutes les espèces d'âmes, tiré de leur indivisibilité. — Preuves que nulle âme, pas même celle des plantes, n'est ni ne peut être divisée par la division de son corps.
Coupez en plusieurs parties un morceau d'or; quelque petite qu'elle soit, chacune de ces parties conserve le poids spécifique, l'éclat et les propriétés essentielles de l'or. Séparée d'une masse d'or, cette partie a beaucoup perdu par rapport à la quantité : mais elle n'a rien perdu par rapport aux qualités par lesquelles un corps est de l'or, et non pas de l'argent ou du fer ; elle est, ni plus ni moins qu'elle était auparavant, de l'or véritable.
Il en est de même des parcelles de tout autre minéral détachées de la masse d'un minéral quelconque, des parcelles de bois tranchées d'un grand morceau de bois, et même des simples gouttes de vin tirées d'un tonneau et de simples gouttes d'eau prises dans une rivière. En les séparant de leur tout, vous les avez rendues plus petites, mais vous ne leur avez pas enlevé une seule de leurs qualités: elles sont toujours et exactement le même minéral, le môme bois, le même vin, la même eau qu'auparavant ; et, diminuées par rapport à la grandeur, elles ont conservé leur ancienne nature et leurs anciennes propriétés.
Il en est bien autrement si vous roupez une branche à un arbre, un pied à un animal, une main à un homme : dès l'instant où elles sont séparées du corps auquel elles appartiennent, ces parties perdent toutes les qualités essentielles par lesquelles elles étaient la branche d'un arbre, le pied d'un animal, la main d'un homme. La branche ne peut plus produire ni feuilles, ni fleurs, ni fruits; le pied ne peut plus marcher ; la main ne peut plus agir. Si l'on continue à les appeler branche, pied, main, c'est,