PBEMIER ARGUMENT TIRÉ DE LEUR INDIVISIBILITÉ
comme nous l'avons dit plus haut, d'après saint Thomas, pour indiquer plutôt ce qu'elles étaient que ce qu'elles sont. La branche n'est plus que du bois, que ce bois, mais elle n'est plus une branche d'arbre ; le pied et la main sont de la chair, des os, de la peau, sont, si vous le voulez, cette chair, ces os, cette peau; mais ni la branche n"est plus une branche, ni le pied n'est plus un pied, ni la main n'est plus une main. C'est pourquoi, dans le langage universel de l'humanité, qui est si philosophique et si vrai, toute branche détachée d'un arbre se dit branche morte ( 1 ), et tout membre séparé d'un corps se dit membre mort aussi.
Or on sait déjà que nulle chose n'est telle chose, n'est telle chose et non pas une autre chose, n'a telle ou telle autre qualité , et ne produit tel ou tel autre effet , que par sa FORxME. Il est donc évident que, si votre parcelle de mêlai, de pierre, de bois, et vos gouttes de vin ou d'eau, conservent leurs qualités essentielles, et sont toujours vraiment ce métal , ce bois, ce vin et cette eau, même après que vous les avez séparées de leur tout; la forme substantielle du même métal, du même bois, du même vin, de la même eau, est restée inhérente à ces parcelles, les a suivies, même dans leur séparation du tout.
Il est évident aussi que, si la branche, le pied, la main, coupés du corps de la plante, de la brute, de l'homme, ne sont plus ni branche, ni pied, ni main, ils ont perdu, par la coupure, la forme substantielle par laquelle ils étaient une branche capable de végéter, un pied capable de marcher, une main capable d'agir ; ils ont conservé des formes subalternes, parce qu'ils demeurent pendant quelque temps le bois de cet arbre,
(I) Quant à certains arbres, qui viennent de bnuture et pr-nnent facilement racine, ce n'est point [larce que i'àrne de ces plantes peut être mise en plusieurs lambeaux, et que l'un d'eux suit la branche qu'on en a détachée; mais c'est parce que la génération étant, comme Ou va le voir, la fonction permanenle de la vie végétative, la vertu générative ou la semence delà pliinte (chose bien différente de sa forme ou de son âme) ne se trouve pas seulement dans la racine, dans le fruit ou dans unt» |iarli.' de'erminée du corps , mais dans toutes les parties du corps, dans toutes les branches de certaines plantes. Dès lors cette germination [)ar bouture est une génération comme une autr.', accx)mplie, non I ar une parcelle de l'àme végétale, mais par la vertu générative répandue dans toute la plante.
298 § 99. IMUATÉBIÂLITÉ DES ÂMES.
la chair et l'os de cet animal ou de cet homme ; mais, quant à la forme première, à la forme suprême, qui en faisait une branche, un pied, une main en acte, et qui leur donnait cet être et celte opération, il n'y en est pas resté la moindre trace.
Mais, si la lorme substantielle reste toujours attachée aux plus petites parties dans lesquelles on a divisé un composé inanimé, tandis qu'elle abandonne les parties qu'on a détachées d'un composé animé; il est évident que la forme substantielle ne réside pas de la même manière dans ces deux espèces de composés, et que la forme substantielle des composés inorganiques et inanimés s'étend matériellement dans toutes les plus petites portions de la matière dont elle est forme C'est pourquoi on la rencontre toujours la même dans chacune de ces portions de sa matière. Et il est évident aussi, comme nous l'avons établi dans le chapitre qui précède, que la forme substantielle des composés organiques et animés est tout entière dans le corps et tout entière en chaque partie du corps quelle anime; comme, eh quelque sorte, la souveraineté se trouve tout entière dans tout un État, et tout entière dans chaque partie du même Etat; et que la forme substantielle des composés de cette dernière espèce se trouve dans chaque partie du corps, non pas matériellement, ct)nmie une chose contenue dans le lieu et par le lieu, mais virtuel lement , comme un principe agissant dans un même lieu. En sorte que, de même qu'en détachant une ville ou une province d'un État, on ne fait qu'enlever cette ville, cette province, à la juridiction de la souveraineté de cet État, sans porter atteinte à 1 autorité souveraine du même État; de même, en arrachant une partie, un membre, à un composé animé, on ne fait que soustraire cette p;ulie, ce membre, à l'action de la forme substantielle d'un tel composé, sans rien ôler à l'unité de celte forme.
Mais, si la manière dont la forme substantielle se trouve dans ces composés de deux espèces est si diflerente, il est évident que la forme substantielle du composé inanimé, et la forme substantielle du composé animé, sont aussi d'une nature tout à fait différente, et que la forme du composé inanimé est divisible en autant de parties que sa matière : tandis que la forme du corps animé n'est pas divisible en parties, mais s'éteint, disparait ou
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s'éloigne tout entière, de l'instant où on a morcelé le corps qu'elle animait.
Mais ce qui est divisible en parties réelles est matériel ; et, au contraire, l'immatérialité ou la simplicité est la spécialité exclusive, la propriété essentielle de l'indivisible physique. Si donc la forme des composés inanimés est divisible en parties réelles, elle est nécessairement matérielle ; et, au contraire, la forme des composés animés est nécessairement simple et immatérielle, par cela même qu'elle est physiquement indivisible.
Or la forme de tout composé animé est âme; l"âme de tout composé animé est donc simple et immatérielle. Mais, non-seulement l'homme et la brute, mais tous les végétaux aussi, s'écrie saint Thomas, sont des composés animés, parce qu'ils se nourrissent et vivent, et tout ce qui se nourrit et vit est animé, ou a une âme : Quœcmnque nuiriuntur viiunt et siint animata. Vegelabilia omnia vivunt et sunt animata. Il est donc vrai, dans toute la rigueur de la logique, que non-seulement l'âme intelleciive et l'àme sensitive, mais l'âme végétative aussi, est simple et immatérielle, et que la simplicité ou l'immatérialité est l'une des propriétés communes à toutes les âmes.
Développons encore davantage cette belle thèse. Qu'on se rappelle la doctrine que nous avons exposée ailleurs, sur les différentes manières dont une chose peut se trouver dans une autre. Considérez, nous a dit saint Thomas, comment les formes accide/itelles se trouvent dans leur sujet, et vous comprendrez comment les formes substantielles se trouvent dans leur matière.
La blancheur n'est qu'une qualité des corps. La blancheur est ce par quoi un corps est plutôt blanc que rouge ou noir; mais le pourquoi une chose est telle chose et non pas une autre, est la forme de la chose ; donc la blancheur est une forme. Mais il n'existe que des corps blancs; quant à la blancheur elle-n)ênie, elle n'existe pas en elle-même; elle n'existe que dans les corps, conmie dans son sujet ; elle n'est qu'une qualité du corps; elle n'est donc qu'une forme accidentelle-^ car les qualités des corps ne sont que des accidents.
Eh bien, dans une superficie blanche, dans une toile, par exemple, d'un mètre carré , la blancheur se trouve tout entière et dans toute la toile et dans chaque partie de la toile, mais sous