IMMATÉRIALITÉ DKS AMES. LA GÉNÉRATION
puissent être toujours occupées de l'œuvre, en dehors de laquelle elles n'ont rien de plus noble à faire (l). »
« ÎMais^ par rapport aux animaux parfaits, il est conforme à leur nature que, chez eux, la vertu active de la génération réside dans l'individu du sexe masculin, et la vertu passive dans l'individu du sexe féminin. Parce que les animaux, ayant à accomplir une fonction vitale bien différente , plus noble que celle de la génération , et qui est plus particulièrement la lin de leur existence, ils ne doivent pas s'occuper toujours de la multiplication de 1 espèce, et par conséquent les deux sexes ne doivent pas, chez eux, être en tout temps ensemble, mais seulement dans le temps de l'union (2). »
«Quant à l'homme, étant destiné à une œuvre vitale encore plus noble que celle des animaux, à l'œuvre de comprendre; la distinction des deux vertus de la génération et des deux sexes doit, chez lui, être plus tranchée; il a fallu, par conséquent, que (différemment de ce qui est arrivé dans la création des brut<\s) la fenmie fût créée séparément de l'homme, et qu'elle ne s'approchât de lui et ne formât une chose avec lui que pour l'instant et pour l'œuvre de la génération (3). »
« Il faut remarquer, dit encore saint Thomas, que les trois facultés de toute âme végétative, la îâcuUénutritive, la faculté augmentative et la faculté générative , sont bien différentes. Les deux premières produisent leur effet dans le corps même où elles s'exercent : car c'est ce corps même, uni à l'âme, qui est conservé etaugmentépar \^\qv{\x nutritive etaugmentative, résidant
(1) « Qua-dam vero habent virtutem generativani a^'livani et passivam con- « junciam, sicut accidit in plantis, quae geiifrantur ex seinine ; non eniin est ia « plantis a'iud nobilius 0(ius vit;e quam generatio. Unde convonienlor, omni i( tempore, in eis virtuti passivae (•onjung;tur \irtus activa gonerationis. »
(2) « Aninialibus vero perfectls compclit virln^ activa gcnerationis, siTundiiin « sexum inasculinuin; virlus vero passi\a sfcundnin soxuni firinininnin. V.l « quia e.-ta iquod opus vifœ nol)ilius in animalibin, quam geiieialio, ad quod « eorum vita prii.cipaliter nrdinatur, idoo non omni tempore sexiis inasculinus « fœmineo conju' gitur in animalilins pcrfectis, sed soium tempore coitus. »
(3) « Homo auteiri ordinafur al nob lius opus vita», quod est intelligere; et c( ideo adimc in lioinine del)uit esse majori ratione distinctio nfriu<(|ue viilulis, « ul seorsumi |)roduceretur fœmina a mare, et tamen carnalitcr conjungerentur « in unum, ad gcnerationis opus (I p., q. 102, art. 1).»
dans cette même âme ; tandis que la faculté générative produit son effet, non pas dans le corps où elle opère, mais dans un autre corps, car nul être ne peut s'engendrer lui-même en luimême. La faculté générative est donc bien noble, car elle touche, en quelque sorte, a la dignité propre de l'ame sensi- TivE, dont l'opération s'étend au dehors, sur les choses extérieures': quoique l'âme sensitive accomplisse sa fonction génératrice d'une manière bien plus excellente et plus universelle que la manière dont l'âme végétative accomplit la sienne. C'est ainsi que, comme l'a fait observer saint Denis (l'Aréopagiie) , la partie suprême d'une nature inférieure touche à la parte intime de la nature supérieure. Par conséquent, la plus finale, la principale et la plus parfaite, parmi les trois facultés de l'âme végétative, est la faculté généialrice.Eti effet, la faculté nutritive sert à la faculté augmentative, et, toutes les deux, ces facultés servent à la faculté générative (1).
Oh ! la belle doctrine! qu'elle est simple! qu'elle est claire! Mais qu'elle est importante ! Tâchons de la faire encore mieux comprendre.
Ainsi donc: 1° Les œuvres de la vie, propres aux trois espèces des composés vivants, diffèrent entre elles en excellence et en perfection. La fin des végétaux n'est que de fournir, en eux-mêmêmes, une nourriture propre aux- brutes, à l'homme et à tous les êtres qui vivent sur la terre : Eccs dedi vobisomneni hcrbam.... et universel ligna, ut sint vobis in esccun, et cunctis animantibus, et universis qux moventur in terra (Gejnes. I) . Et puisque la plante ne peut rendre ces services que par la génération, elle n'a rien de mieux à faire qu'à produire le plus possible de feuilles et de
(1) » Est autem qiiœdam dil'ferentia atlendenda inter lias potentias. Nain iiii- « tritiva et augmentativa habent suiim effeclum in eo in quo sunt , quia ipsum " corpus unitiim animœ augetur et conservatur pcr vim aiigmenfativani et nu- « Iritivam in eadem anima e\istenteni. Sed vis generativa liabet effectiun siuiin « non in eodcin corpire, .'ed in alio, qwia niliil est generativiim sui ipsius. Et « idfio vis generaliva quodam rnodo uiipropin juat ad dignitateni aniinae sensi- «tivae; qiiae liabet op rationem in res exteriores : licet excellenliori modo et « uuiversal.ori. .Supremum enim inCerioris natura' attingit id quod est inlimum « superioris, ut patet per Dionysium. Et ideo iiiter istas potentias finalïor et « pvincipalior^i perfectior est generativa. Generativœ autem deserviunt et au- « graentativa et nutritiva; a«gmenfativ<T vero, niitriti^a (I p., q. 78, art. 2). »
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fruits, et qu'à se reproduire elle-même ; et l'œuvre la plus noble de sa vie, c'est engendrer (1).
2' La tin des animaux est, avant tout, d'aider l'homme dans ses travaux, de concourir à sa défense, de le servir dans tous les besoins si multiples et si variés de la vie corporelle, et de lui être soumis : iJonnnamini piscibus maris, volucribus cœli, et universis animant ibus qux moienlur in terrù Jbid.). Et puisque Ifl brute ne peut rien prêter de tout cela, sans la connaissance de l'homme, des autres animaux, des lieux et des chose», l'œuvre principale de sa vie, c'eut connaître.
3° La lin de l'homme, c'est de se sanctifier en servant Dieu comme son maître pendant cette vie, et de le posséder éternellement comme son rémunérateur après la mort : Servi facti DeOy habelisjruclum in sanclificationem, fine m vero vilam œt/rnam. Et puisqu'il ne peut atteindre ce but que par l'intelligence de Dieu, de soi-même, de ses semblables et de ses devoirs, l'œuvre la plus noble de sa vie, l'usage le plus parfait de son existence, c'est comprendre.
4" Selon que l'œuvre de la génération est plus distincte de la vie propre du composé vivant, elle en est plus séparée. Si la plante n engendre pas des feuilles ou d; s fruits, en vain occupe-t-elle une place sur le sol: Ut quidterram occupât (Luc, 13), la cognée l'en fait disparaître : Succido ergo illam (Ibid.). C'est que, dans la plante, la génération et la vie s'identitient: vivre, pour elle, c'est engendrer; et, si elle n'engendre pas, elle ne vit pas. Atin donc
(1) Dans rf.criture sainte il se trouve encore ceci : «Et Dii-u dit : Que la «terie poi te llierlje vivante iais.vst semlnce, et Tarbre fruitier f-visastfklit « dans son genre, et dont la semence soit en lli-méue. Et il fut lait ainsi, et la « tire produisit l'iieibe vivanti; et faisam sEJitJiCE selon .soji genre; et les ai- «brcs fruilie.s FAiSAiST FiiUiT et avant chacun la semence selou son €»i)t'co. « Et ait Deus : Genninel terra lierbam virentcm faclentem xemcii , cl li- « gnum })oini/erum, fuciens fructum in génère suo, cnjiis suncn m seiiiet- « ipso sit super terrant; et /actiim est ila. Et protulU terra iierbam vi- « ventent et facientent senien , jujcla genus smtni, liynitnu/ue fuciens "/luctuni et liabens unuinquodque scnienlcni, secunduin spccient suam. » Oc il est impossible de ne pas \ôir (juri, par ces expressions si énergiques et si souvent répiti'es, liï rode sacré a voulu a|ipfler notre atlcnliou sur cette condition providentielle de la plante : Que l'acle le plus uoblc de sa vie n'est que la génération, et (lu'elle n'existe que poui- eugeudr^ r.
qu'elle ne soit occupée que de l'œuvre de la génération, et qu'elle y travaille toujours et à tous les instants, dans les végétaux, la vertu active et la vertu passive, nécessaires à toute génération, se trouvent presque toujours réunies dans le même individu.
5° Mais, en dehors de l'œuvre de la génération, la brute peut rendre d'immenses services à l'homme. Cela est si vrai, quafm d'en obtenir ces services, il ne permet qu'à quelques individus l'œuvre de la génération, et l'interdit à l'immense majorité des autres individus de la même espèce: tandis quil n'empêche aucun individu parmi les végétaux utiles, d'engendrer; car empêcher la plante d'engendrer, c'est la rendre inutile, c'est la tuer. C'est que, dans la brute, la génération et la vie ne s'identitient pas; que vivre, pour elle, n'est pas engendrer, nvd\s connu îlre, et si elle n'engendre pas, elle a bien d'autres choses à faire, tandis que, si la plante n'engendre pas, elle n'a plus de raison d'exister. Afin donc que les animaux ne soient pas toujours exclusivement occupés de la génération, parmi eux, les deux vertus nécessaires pour cette œuvre se trouvent dans des individus distincts: la vertu active dans le mâle, la passive dans la femelle de chaque espèce; les deux sexes sont individuellement distincts dans toutes les espèces des animaux, et ils ne se rapprochent, ne se mêlent ensemble que dans certains temps, dans certaines conditions, alin de conserver leur propre espèce.
6° Pour Ihonnue, enfin, l'œuvre de la génération est encore plus éloignée et plus distincte de l'œuvre de la vie qui lui est propre. La parole: « Croissez et mullipliez-vous et remplissez la «terre: Crescite et multiplicaniini et rei)lele terrant (^Genks. 1 ),» n'a pas plus été adressée à chaque individu de l'espèee humaine qu'à chaque individu de chaque espèce animale. Cette grande parole est plutôt une loi pour chaque espèce qu'un devoir'pour chaque individu; et, si la génération n'est pas imposée à tous les individus de chaque espèce des brutes, moins encore a-t-elle été iniposée à tous les individus de l'et^pèce humaine, dont l'œuvre vitale propre, c'est comprendre^ et dont lexistenee passagère sur cette terre doit se ternnner au ciel. C'est pourquoi, non-seulement les sexes de l'espèce humaine sont distincts, connue les sexes de toutes les espèces des brutes, mais leur union est assujettie à desconditionsplus restreintes encore que celle des brutes.
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Car la brute se mêle indistinctement à tout individu du sexe différent du sien, dans sa propre espèce; à de très-rares exceptions près (comme le chameau), elle ne respecte pas même ceux qui l'ont engendrée, ni ses propres petits. Il y a union passagère des sexes, parmi les brutes, et point de famille, et pas un seul des liens qui en résultent : tandis que, d'après l'institution primitive et la loi naturelle, l'union des sexes humains n'est permise que dans le mariage; le mariage n'est légitime que dans certaines conditions, entre un seul honmie et une seule femme, et, une fois contracté, ne peut plus être dissous.
C'est encore parce que l'union des sexes, parmi les animaux, n'a d'autre but que la conservation des espèces, et non Vcducation de l'individu. La brute n'est pas un être tradilionalisle; elle n'a rien d'intellectuel, de moral à enseigner à ses petits. Une fois qu'elle les a engendrés, et mis en état de vivre eux-mêmes, de la vie vé(jélative, son rôle, à leur égard, est terminé. Les fonctions de la vie sensitive leur sont apprises par la nature et par l'instinct. Mais, comme la vie propre de l'homme, c'est comprendre, l'union des sexes, parmi les hommes, a pour but nonseulement la conservation de l'espèce, mais aussi l'éducation des individus. La vie intellectuelle , consistant dans l'union de l'esprit avec la vérité, se transmet comme la vie physique, consistant dans l'union de l'âme avec le corps. L'instruction ou l'enseignement de la vérité est, d'après saint Paul, une véritable génération: Per evangelium ego vos yenui (I Cor. 4). Outre la vie physique, les parents de l'homme doivent donner à leurs enfants cette vie intelleclive et morale. Après les avoir engendrés dans le monde corporel, dans le monde des êtres qui setilenL, ils doivent les enfanter de nouveau dans le monde intellectuel, dans le monde des êtres qui comprennent: Fiiioli mei, quos ilcrum parturio (Galat. 4). Us doivent leur transmettre, avec le langage, le dépôt des vérités religieuses et morales qu'ils ont reçu eux-mêmes par l'organe de leurs pères. Et comme les époux sont, tous les deux, chargés de cette seconde généialion, œuvre bien autrement longue et sublime, ils doivent toujours demeurer ensemble; et la société conjugale est une, perpétuelle et indissoluble.
Loin donc que l'œuvie de la génération soit imposée par la nature à chaque individu de l'espèce humaine, elle n'est même
permise, à ceux qui veulent s'y livrer, que sous des conditions sévères. Loin que le célibat volontaire soit contraire aux fins et aux intentions de la nature, rien n'est plus conforme à ses intentions et à ses fins que la résolution des âmes d'élite, de renoncer à l'œuvre de la chair, pour s'occuper plus à leur aise de l'œuvre delesprit; de s'interdire l'œuvre, fort secondaire pour l'homme, d'engendrer son semblable, pour s'adonner à la plus noble des œuvres de la vie qui lui est propre, l'œuvre de comprendre, et pour se dévouer à l'instruction, à la sanctification, à la défense de son semblable. Loin que la virginité volontaire, le célibat ecclésiastique et le célibat militaire soient en contradiction avec la loi naturelle, rien n'est plus dans l'esprit de cette loi que le sacrifice volontaire d'un certain nombre d'individus aux besoins et aux avantages de la société.
Qu'on remarque, en passant, que toute armée est non-seulement célibataire, mais qu'en outre elle est pauvre et obéissante. Toujours et partout le mariage a été interdit au soldat. Toujours et partout il n'a eu et n'a encore que quelques centimes pour vivre. Toujours et partout l'abnégation de la volonté et l'obéissance aveugle du soldat l'ont emporté et l'emportent sur l'abnégation et l'obéissance du religieux de l'ordre le plus austère. Qu'on remarque encore que les prolestants, les incrédules, les économistes voltairiens, les plus furibonds adversaires des vœux sacrés de chasteté, de pauvreté et d'obéissance , en exigent cependant impitoyablement la pratique de la part, non-seulement du soldat, mais aussi des simples domestiques; et se gardent bien de prendre à leur service des hommes ou des femmes mariés , qui aspirent à se faire une fortune , et ne veulent pas renoncer à leur volonté. Tant il est vrai que certains dévouements sont impossil>les, à moins qu'on ne renonce au mariage, à la propriété et à sa propre volonté; et que les grandes institutions de l'Eglise, bien qu'ayant été inspirées et sanctionnées par l'Évangile, n'en ont pas moins leur base dans les lois et les besoins de la nature humaine ! Voyez donc combien sont raisonnables et conséquents les sales détracteurs du célibat ecclésiastique et des vœux de religion, en trouvant mal que l'Église exige de ceux qui se dévouent volontairement à la défense de la vérité, de la vertu, et au soulagement de tous les malheurs, les mêmes privations que nos