IMMATÉRIALITÉ DE L'AMB SENSITIVE
D'après ce principe, tout organe différent , dans le corps de l'être animé, prouve l'existence d'une faculté différente dans son âme. Si donc, outre les organes particuliers et propres à chaque sens, tout animal a aussi un organe commun, il est évident qu'outre la faculté de sentir le sensible propre de chaque sens, il a aussi la faculté commune de sentir le sensible commun, résultant de tous les sens. C'est cette faculté que les scholastiques appellent le sens commun de l'ame : « Outre les cinq sens exté- « rieurs, qui connaissent leur propre sensible, il existe encore a dans l'animal, dit saint Thomas, un autre sens intérieur qui « s'appelle sens commun, auquel il appartient de discerner les « unes des autres les impressions des choses sensibles, venant « par tous les sens et par ciiacun des sens en particulier, et au- « quel se rapportent, comme à leur terme commun, toutes les « appréhensions des sens (l). »
Ainsi donc, comme celle de l'intellect agissant, la fonction du sens commun est double. Car, comme par l'intellect agissant l'âme intellective d'abord se forme les idées, ou universalise les fantômes présents dans la fantaisie, et ensuite distingue les idées des objets intellectuels des idées des objets corporels; de même, par le sens commun, Vkme, sensitive d'abord se /o/me les fantômes, ou spiritualise les impressions matérielles des objets qui affectent les sens, et ensuite elle dislingue le sensible propre de chaque sens, le sensible propre de tous les autres sens. Commençons par examiner la première de ces fonctions.
On sait déjà que, comme comprendre c'est concevoir le particulier sans ses particularités, sentir c'est saisir le matériel sans la matière; et que, comme la puissance propre de l'intellect c'est d'universaliser le particulier, la puissance propre du sens c'est, d'après l'expression de saint Thomas, de spiritualiser le matériel. Car, ainsi qu'on l'a vu aussi, les êtres insensibles
« rum. Similiter diversa média diversis seiisibiis attribuit, seciindiim quod crat r. conveniens ad actus potentianim (I p., q-78, art. 4). »
(1) « Pia'ier quinqiie seiisus externos, qui cognoseiint propria scnsibilia, da- « lur etiain alius s-nsus inlernus, qui ditilur Sensus comunis ,t\y\\ discornit « scnsibilia quoruiixiuc scnsuum ad iiiv.'com; et ad quem referuntur, sicut ad n coiiirnuneiii ter ininuin, omiies apiireiicnsioiies scnsuuni (I p., q. 78, art. 4). »
ne reçoivent en eux-mêmes les choses extérieures que selon leur nature et d'une manière toute matérielle; comme, touchés par un corps chaud ou odoriférant, la pierre et le bois n'en reçoivent que la chaleur ou l'odeur, et deviennent chauds et odoriférants, eux aussi. Mais les êtres sensibles sont de plus impressionnés par les corps d'une manière presque spirituelle, ou selon leur espèce intentionnelle. Touché à la main par un corps chaud et odoriférant, non-seulement je sens que ma main devient extérieurement chaude et odoriférante, mais je me sens moi-même modifié intérieurement d'une autre raanière encore; car je perçois l'espèce, l'idée de la chaleur et de l'odeur: c'est en cela que consiste la sublime fiiculté de sentir qu'on définit : « La puissance capable de recevoir les espèces des choses sensisibles sans leur matière : Potentia susceptiva specierum sensibilium sine materia;r> comme on définit la faculté de comprendre : «La puissance capable de recevoir les espèces intelligibles : Potentia suscptiva specierum inteHigibilium. »
La doctrine scholastique sur la connaissance nous a déjà appris que toute chose connue est dans celui qui la connaît , comme toute chose aimée est dans celui qui l'aime : Omne cognilum est in corjnoscente , sicul omne amatum est in amante. Ce qui ne veut pas dire que la chose connue doit se trouver dans celui qui la connaît, d'une manière matérielle et physique, mais seulement d'une manière spirituelle et intentionnelle, par son image, par sa ressemblance , par son espèce. Mais on vient de voir que les choses senties sont perçues précisément de cette manière par celui qui les sent ; donc sentir, c'est connaître . comme connaître les choses sensibles, c'est les sentir; et, pour tout animal, il n'y a de connaissance des choses sensibles que par la sensation. Or la plus noble fonction de la vie de la brute, c'est connaître, comme la plus noble fonction de la vie de la plante, c'est engendrer , et la plus noble fonction de la vie de l'homme, c'est comprendre. Si donc la brute est appelée surtout à connaître, et ne peut connaître sans sentir, il faut de toute nécessité qu'elle sente, et qu'en dehors de la vertu générative, elle jouisse au.ssi de la vertu sensitive.
Mais non -seulement la brute a besoin de sentir, pour accomplir la plus noble des fonctions de sa vie, pour connaître : elle
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en a besoin aussi pour exister. Car il est vrai cjue le genre de vie de la plante, dont la nutrition est la base et la génération la fin, est séparable et réellement distinct du genre de vie des autres êtres vivants; mais, tout séparable et distinct qu'il soit, le genre de vie des végétaux, de tout autre genre de vie, la vertu végétative n'en est pas moins, dit saint Thomas, le principe de toute vie dans les choses inorfelles. Et, quoique la vie végétative puisse se trouver seule, dans un composé vivant , sans la vie sensitive et in tellective, cependant le contraire n'est pas possible, et, dans les choses mortelles, la vie sensitive ne peut se trouver sans la vie végétative, ni la vie intellective sans la sensitive; car «tout être vivant qui est engendré et est sujet à la corruption, doit nécessairement, poursuit le même Docteur, avoir l'augmentation, la permanence et le décroissement. Mais rien de tout cela ne peut avoir lieu sans la nourriture; car, dans le temps où le corps grandit, il a besoin de convertir en sa substance une plus grande quantité d'aliment que celle qui lui est nécessaire pour conserver sa grandeur préexistante; dans le temps où le corps est stationnaire, il n'a besoin que d'autant de nourriture qu'il lui est nécessaire pour réparer ce qu'il perd ; et, dans le temps du décroissement, il en a besoin beaucoup moins. Or se nourrir est une faculté de la vie végétative. Il est donc nécessaire que tous les vivants, qui sont engendrés et sont sujets à la corruption, jouissent aussi de la vie végétative (1). »
11 est incontestable que les opérations po/jres de l'intellect ne dépendent nullement du corps; car non-seulement l'àme n'emploie aucun organe corporel pour comprendre, et comprend sans le corps, mais elle comprend, eu quelque sorte, maigre le corps. Cependant, puisque, tant qu'élis est unie au corps, l'âme intel-
(1) n Omne vivens, quod generatur et corrunipilur, neccsse est quod habeal '( augmeutum , statuin, et tlecremeiituiii. Sfd h;ve non possunl accidere siiu- « alimento : quia tompoie augnienti opoitet quod plus do alimento converfatur « quam siifficiat ad constrvationeni privoxi-fentis maiîiiitiidinis; lonipore autom " status, a'(]iialiler; sed tcinimrc d'miiuutionis, miiius. ( lun ijiitur uli aliuicuto « perliiieat ad parlcui ^egetabilein; necessc est quod ha'c pars auiiiuf sil in « otimibus viventibus, qui geuerantur et corrumpuntiir (l.ib. m. De Anima, «lect. 17). »
LE SENS COMMUN INTERNE Eï SES ACTES. 335
lective ne peut exercer sa puissance intellectuelle que sur les fantômes que le corps lui fournit, pour lui servir non comme imtrument, mais comme matière de ses opérations, et puisqu'elle ne peut obtenir ces fantômes qu'en sentant, elle a besoin aussi de la faculté sensitive. En sorte que, tandis que l'âme des plantes n'est que végétative, et que l'âme des brutes est et doit être végétative ei sensitive à la fois; l'âme hionaine, durant la vie présente, in statu prœsentis vitœ, comme s'exprime saint Thomas, est et doit être, en môme temps, végétative, semitive et intellect ive.
Mais, nécessaire même à l'homme, et, à plus forte raison, à la brute , la vertu sensitive ne se trouve pas au même degré dans tous les animaux. Comme les animaux parfaits sont destinés à servir l'homme en différentes manières, eux seuls jouissent de la faculté de changer de lieu : mais, par cela même qu'ils n'ont pas un lieu déterminé où ils doivent servir, ils n'en ont pas non plus un où ils doivent vivre. Pour vivre et se conserver en différents lieux, ils ont donc besoin d'une faculté sensitive plus complète que les animaux imparfaits, qui ne changent pas de lieu, et qui trouvent dans le même lieu où ils naissent ce qu'il leur faut pour se nourrir et pour se conserver.
Mais, si la vertu sensitive n'est pas et ne doit pas être également étendue, elle doit se trouver, à quelques degrés, dans tous les animaux ; et tout animal doit au moins avoir le sens du tact, et du goût, qui est une espèce de tact, lui aussi. Car tout animal, dit saint Thomas [Deanimay hb. m, lect. 17)^ est un corps animé; tout corps animé est susceptible d'être modifié par l'attouchement d'autres corps jusqu'à sa destruction. S'il n'avait donc pas en lui-même un moyen de discerner ce qui lui convient et ce qui lui est nuisible, il ne pourrait pas se conserver. Or, comme le tact est le moyen le plus facile, le plus direct pour faire ce discernement, il est de toute nécessité que tout animal ait, au moins, le sens du tact.
La vie végétative, qui est nécessaire à tout composé sensitif aussi, et qui ne peut le quitter sans qu'il en soit détruit, ne se soutient que par raiimcntalion. Or c'est par le goût que l'animal peut distinguer la nourriture qui lui est propre. Afin donc qu'il puisse prendre ce qui peut le conserver, et éviter ce qui lui serait préjudiciable, il doit avoir, avec le sens du toucher, le
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sens du goût aussi ; car le goût «est le tact de l'aliment)) ou le sens du corps sensible en tant qu'il est nourrissant.
C'est pourquoi on trouve ces deux sens même dans les animaux imparfaits qui n'ont pas de mouvement progressif, comme les mollusques.
Ces animaux trouvent à côté d'eux, dans le même lieu où ils se produisent, l'aliment dont ils se nourrissent, et le distinguent assez par les sens du goût et du toucher; ni la couleur, ni le son, ni l'odeur, ne sauraient améliorer les conditions de leur alimentation et de leur être. Ils sont donc complètement dépourvus des sens de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, seuls nécessaires aux animaux se mouvant progressivement, et obligés à changer de lieu pour trouver leur aliment et accomplir leur destination.
Mais qu'on ne dise pas que, trouvant toute prête, dans l'endroit où elles végètent, leur nourriture, les plantes aient aussi le sens du goût et du tact ; car, tout en ne pouvant pas bouger, les animaux imparfaits, dont il s'agit, s'éloignent de ce qui peut les corrompre et se penchent vers ce qui leur convient, autant qu'ils le peuvent, par la contraction ou par la dilatation de leurs membres : ce que la plante ne fait pas. 11 n'y a donc pas de sens dans celle-ci, tandis que, d'après ce qu'on voit, il est impossible de refuser au moins le tact et le goût à ceux-là.
Quant aux animaux qui, n'étant pas cloués à un lieu déterminé, sont obligés d'aller chercher, par le mouvement de locomotion, loin du lieu qui les a vus naître, l'aliment qu'ils ne trouvent pas dans ce lieu, il ne leur suflit pas de sentir de près et d'être affectés immédiatement parles objets extérieurs comme les mollusques : ils ont besoin de sentir aussi de loin, et d être impressionnés par un moyen intermédiaire qui, modifié par l'objet éloigné, vienne modifier leurs sens, (tries objets éloignés ne parviennent à modifier, par un moyen intermédiaire, nos sens, que par leur ligure et leur couleur qui arrivent jusqu'à nous moyennant la lumière, et par le bruit qu'ils font et l'odeur qui sort d'eux et (jui nous atteignent, moyennant l'air. 11 faut donc que l'animal, qui est obfigé de sentir de loin, ait en lui des organes capables de recevoir les impressions que les objets éloignés lui envoient par l'intermédiaire de la lumière et de l'air; il faut qu'il ait la vue pour sai^ir les figures et les couleurs, l'ouïe pour
entendre le son, l'odorat pour percevoir l'odeur de ces mêmes objets. Donc, afin de connaître et de sentir, même de loin, les objets, et de pourvoir à leur alimentation et à leur défense, et afin d'atteindre le but de leur existence, outre les sens du goût et du toucher, les animaux parfaits doivent avoir, à des exceptions près, trois autres sens, la vue, l'ouïe et l'odorat. Voilà donc ce qu'est sentir, et pourquoi cette incompréhensible faculté se rencontre, plus ou moins développée , plus ou moins complète , plus ou moins parfaite, dans toutes les brutes, même les plus imparfaites. Maintenant nous devons voir connnent cette faculté s'exerce, comment la sensation s'opère ; cet examen est bien dans l'intérêt de la conclusion qui est l'objet de la présente discussion.
§ lOi. Exposition du phénomène, de. la sensafion. — L'impression des objets extérieurs, simple sur les composés inanimés, est double sur les composés animés. — Comment le sens est impressionné spirituellement par l'élre matériel. — L'opération de sentir est une preuve évidente de l'immatérialité de l'âme sensitive.
Le mot « sens » a deux significations fort différentes : tantôt il signifie l'organe corporel qui reçoit les impressions des objets extérieurs; tantôt on l'emploie pour indiquer la faculté sensitive par laquelle l'âme se forme les conceptions spirituelles des choses matérielles, comme elle se forme, par la faculté intellective, les conceptions universelles des choses particulières. Or c'est dans cette dernière signification que nous avons pris le mot sens, lorsqu'on suivant saint Thomas, nous avons affirmé que le sens a la vertu de spiritualiser la matière, comme l'intellect a 4a puissance d'universaliser le singuHer.
Le phénomène de la sensation résulte donc d'une double opération : l" de l'impression, plus ou moins directe, des objets extérieurs sur nos sens; et 2° du pouvoir que l'àme exerce sur les sens impressionnés. L'organe, l'œil par exemple, est doublement passif dans la sensation ; car il est passif par rapport à l'objet extérieur qui l'affecte, et il est passif aussi \)Hi riipport à la vertu sensitive de l'âme qui le rend apte à saisir le matériel sans la matière. Voici la belle explication que saint Thomas donne de ce phénomène: « Ce changement dans le sens (la sensation),