PROUVEE PAR SA. FACULTÉ DE SENTIR
Rien n'est plus exact que cette doctrine ; car si , par la vision de certains hommes, de certains animaux, de certains lieux, de certaines choses, Thomme et la brute n'étaient impressionnés que seulement selon l'être naturel de ces objets, et nullement selon leur être spirituel, comment pourraient-ils conserver en eux-mêmes la connaissance, Tidée de ces objets, même après qu'ils ont cessé d'affecter leurs yeux? Comment les hommes et les animaux pourraient-ils se reconnaître entre eux, imiter et singer mutuellement leurs mouvements et leurs actions?
De même, si le son ne faisait que frapper physiquement l'oreille, sans y laisser la moindre trace d'une conception intentionnelle , comment l'homme et la brute pourraient-ils conserver en eux-mêmes, se répéter à eux-mêmes, contrefaire les sons, les bruits des corps sonores, de la voix, des instruments musicaux et de la parole, même lorsqu'ils ne les entendent plus? Comment l'homme et même la brute pourraient-ils apprendre le langage et la musique ? Comment pourrait-on parler, toute sa vie, la langue apprise dans l'enfance ; se répéter tout bas, sans les articuler, des paroles recueillies au pied d'ime tribune, et fredonner chez soi des airs eniendus à l'Opéra? Comment le chien pourrait-il distinguer la voix de son maître de toute autre voix , et la signification des différents mots par lesquels il lui est ordonné d'aller ou de revenir, de se dresser ou de tendre la patle ? Comment le cheval de guerre modifierait-il sa course, d'après les différents sons de la trompette, et le cheval de charrette saurait-il qu'à certains cris de son conducteur, il doit s'arrêter ou marcher, tourner à gauche ou à droite? Comment le serin répéterait-il les ariettes qu'on a jouées à ses oreilles, à l'aide d'une serinette , et comment le perroquet Ververt de Gresset aurait-il pu redire, dans un cou\ent, les gros mots qu'il avait appris sur un bateau ?
De même enfin si le toucher, le goût, l'odorat de l'animal n'étaient modifiés que d'une manière matérielle et seulement par
« (il; ft 1 uj^ua iiuinectalur per hiiiniditale.u saporum. Organum vero olladus « itut audilus iiulla ualurali immutaiione iniiauiatur in seiitiendo, nibi per ac- « cii-ens. \isus antein, qui est ab que innuutalioue naturali organi et objecti, « est maxiine spirilualis, tt peifectior iuter orniies sensus {Loc. cit.) »
342 § 104. IMMATÉRIALIÏÉ DE l'AMT SENSITIVE
les objets extérieurs, et que ces objets n'imprimassent pas dans son âme une image immatérielle quelconque d'eux-mêmes, comment pourrait-il se faire qu'à la seule vue ou au seul souvenir d'une médecine amère, d'une odeur désagréable ou du fer ou du feu dont on a autrefois senti les effets, on éprouvât des nausées, des crispations de nerfs et des frissonnements?
Ainsi donc, tous les sens ne sont pas modifiés par le sensible d'une manière matérielle , mais tous le sont d'une manière spirituelle et intentionnelle (I); en sorte que ce qui constitue l'essence de la sensation proprement dite, c'est la perception de l'objet extérieur selon sa forme ou son être spirituel, et tout être qui sent, Ibomme, la brute et même le mollusque, dont la vertu sensitive est si bornée et si imparfaite, jouit de la sublime faculté de percevoir l'objet sensible d'une manière intentionnelle, et de saisir le matériel sans la matière.
Il est vrai qu'on ne peut voir sans l'œil, ni entendre sans l'oreille, etc. ; mais ce n'est pas l'œil matériel qui voit, ni l'oreille matérielle qui entend ; la vision et l'auscultation ne sont pas des facultés de la matière; autrement tout morceau de matière verrait et entendrait. Mais c'est Vàme qui voit par les yeux, entend par les oreilles, et sent partons les autres sens. En preuve de quoi, dès l'instant oîi l'âme se sépare du corps, ni l'œil sain et ouvert ne voit plus, ni l'oreille n'entend plus.
Par conséquent, les sens extérieurs n'interviennent que comme organes dans l'exercice de cette faculté, et son étonnant résultat n'est que l'œuvre de la vertu sensitive de l'âme du composé animé. Mais rien de matériel ne saurait être cause efficiente d'un phénomène intentionnel, spirituel. Si donc toute âme sensitive possède, à différents degrés, le pouvoir de saisir l'objet extérieur selon son être spirituel, de s'en former elle-même une conception , une image, une idée qui n'a rien de matéi iel, il faut de toute nécessité conclure qu'elle est immatérielle elle-même.
Qu'on n'oppose pas que, s'accomplissant par des organes cor-
(1) « Sensus recipit formani sine nialei ia, quia altcrius modi lial>et c/ise « forma in sensu et in re sei.sibili. Kani in re sensiluli lialiet esse naturale; in « sensu habel esse iotenliouale et si'UtiTUALE ( S.Tbum., loc cil-). *