LA. FANTAISIE CONSERVE SPIRITUELLEMENT LES FANTOMES
peut dire en toute vérité que la fantaisie conserve des espèces corporelles, parce qu'en effet les impressions matérielles que les objets sensibles produisent sur nos sens se conservent longtemps dans la fantaisie-organe; mais là elles s'arrêtent, et la fantaisie-puissance n'accueille et ne conserve que les espèces purement intenlionnellps des sensations.
La fantaisie est, en quelque sorte, nous le répétons, l'intellect possible de l'âme sensilive, comme l'intellect possible est la fantaisie de l'âme intellective. Or, comme l'intellect possible conserve, sans les fantômes, les espèces intelligibles, les idées que l'intellect agissant a extraites des fantômes, de même la fantaisie conserve, sans les impressions matérielles, les espèces intentionnelles que la puissance sensitive a extraites des impressions matérielles; et, comme dans l'économie de l'intelligence, tout ce qui est particulier demeure dans la fantaisie et la conception universelle, et que l'idée seule passe dans l'intellect possible ; de même, dans l'économie de la sensation, tout ce qui est matériel demeure dans l'organe, et la conception spirituelle ou le fantôme seul passe dans la fantaisie. Conmie l'intellect laisse hors de lui, dans la fantaisie, tout ce qui est particulier dans le phénomène de l'intelligence, de même la fantaisie laisse hors d'elle, dans l'organe, tout ce qui est matériel dans le phénomène de la sensîiti.)n. Et, comme enfin, pour être sortie du fantôme, chose tonte particulière, l'idée n'en est pas moins une conception universelle, et que l'intellect agissant qui la produit, et l'intellect possible qui la reçoit et la conserve, n'en sont pas moins des facultés universelles; de même, pour être sorti de l'impression matérielle de l'objet sensible sur l'organe, le fantôme n'en est pas moins une conception immatérielle, et la puissance sensitive qui le lorme, et la fantaisie qui le reçoit et le conserve, n'en sont pas moins des facultés immatérielles elles mêmes.
Mais voilà une dernière considération à faire sur ce grave sujet. L'intellect, substance toute spirituelle, peut bien, comme cela arrive dans l'homme, être uni à un corps et résider dans un corps. Mais, d'abord, ce n'est que comme forme substantielle du corps, et ensuite il n'est pas dans, le corps localement, ou comme dans un lieu qui le contient, mais virtuellement, comme dans un lieu où il opère. Car, ainsi que saint Thomas l'a pro-
352 § 106. IMMATÉRIALITÉ DE l'aME SENSITIVE.
clamé tout haut : «Ce n'est pas le corps qui contient l'âme dans les limites de sa matière, mais c'est plutôt 1 anie qui contient le corps sous la puissance de sa vertu : ISon corpus covtinet aniwam, sed magis anima continot corpus. n Mais de pures conceptions immatérielles, ne pouvant être unies au corps comme formes substantielles, ne sauraient demeurer que localement et non virtuellement dans le corps. Or nulle conception immatérielle ne saurait demeurer localement dans une matière, qu'enveloppée dans une forme matérielle. Le verbe, l'idée, la pensée, l'action de l'homme et même de Dieu, ne se trouvent localement dans les livres ou dans les tableaux, qu'enveloppés sous la forme matérielle de la parole écrite ou de la figure dessinée. C'est un fait, que l'homme (et même la brute) conserve dans sa fantaisie les fantômes ou les conceptions intentionnelles de tous les objets qu'il a vus ou sentis, de toutes les personnes avec lesquelles il s'est trouvé en contact, de tous les discours qu'il a entendus, de tous les lieux qu'il a visités, de toutes les œuvres qu'il a faites, de tous les travaux qu'il a endurés, de tontes les peines et de toutes les jouissances par lesquelles il a passé, de tout ce qui lui est arrivé à chaque époque, à chaque jour, à chaque heure de la vie. Car tout cela lui revient à l'esprit, alors même qu'il veut y penser le moins, pendant le sommeil.
Or, si la fantaisie était une puissance matérielle, un livre, une toile, quelque petits que fussent les caractères, les chiffres, les figures sous lesquelles une main invisible les y eût tracés, elle ne pourrait renfermer en elle-même le nombre infini de ces fantômes, tracés sous des formes matérielles par cette main invisible, ou bien elle devrait être un livre hors de toute dimension, une toile sans limites, un inunense arsenal. Or il n'y a pas de trace, dans le corps de l'homme ou de la brute, d'une puissance niatérielle d'une telle forme, d'une telle grandeur; et dès lors le phénomène incontestable de la conservation d'espèces si multiples et si variées serait incompréhensible. Corporelle autant qu'on le veut, la fantaisie est donc et doit être, comme lintellect, une puissance inunatérielle. Car, cs.^enticllf'mcnt finie sous tous les rapports, la matière ne saurait être infinie sous aucun rapport, tandis que toute faculté immatérielle est infinie, au moins en puissance. En effet, comme l'intellect est infini en puissance, par
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rapport à Tintelligible, et que la volonté l'est par rapport à Taimable, la fantaisie l'est par rapport au sensible. Comme il n'y a pas de limites au nombre des idées que l'intellect peut concevoir, ni au nombre des biens que la volonté peut aimer, il n'y a pas de limites non plus au nombre des fantômes que la fantaisie peut conserver. Et puisque l'on comprend aisément (quoiqu'on ne puisse V imaginer) qu'une faculté en puissance, à un nombre infini d'actes, puisse en former et en conserver un grand nombre ; l'immatérialité de la fantaisie une fois admise, on comprend aisément aussi le grand phénomène de la conservation du nombre prodigieux des fantômes qu'elle renferme : comme, l'immatérialité de l'intellect possible une fois admise, on comprend aisément le phénomène encore plus étonnant du nombre presque infini d'idées qu'il contient. Nier l'immatérialité de la fantaisie, en tant que faculté, c'est donc ne plus rien comprendre à l'économie du sens; c'est se jeter dans les contradictions les plus grossières. C'est ainsi que les fonctions de la fantaisie prouvent, elles aussi, l'immatérialité de l'âme sensitive.
§ 107. De la seconde fonction de la fantaisie, ou de la mémoire sensitive que la brute possède aussi bien que Vliomme. — L'attente des cas semblables, en particulier, qui actualise ce/ te faculté, et l'idée dti temps quelle renferme, prouvent invinciblement l'immatérialité de l'dme sensitive.
La mémoire (sensitive) appartient à la partie de l'âme à laquelle appartient la fantaisie ; car, seules, les choses imaginables sont sensitivement mémorables.
Comme la seconde fonction de l'intellect possible est de rappeler à l'âme intellective, sous de certaines conditions données, les idées, et de créer, par là, la mémoire intellective; ainsi la seconde condition de la fantaisie, vrai intellect possible de Tàme sensitive, est de lui rappeler également, sous de certaines conditions données , les fantômes, et de faire , par là , la mémoire sensitive.
C'est en vertu d'une certaine intention ou d'une certaine idée d'utilité ou de donjuiage : Ejc a ligua intenlionc seu idea utilitaiis vel nocumeiUi , conclut saint Thomas, que les ani- II. 33