IMMATÉRIALITÉ DE L'AME SENSITIYE
maux se meuvent et poursuivent ce qui leur convient ou bien évitent ce qui leur est préjudiciable. Mais ils ne sont pas seulement mus par ces intentions ou idées, lorsque les objets qui peuvent leur être utiles ou bien nuisibles leur sont présents ; mais aussi lorsqu'ils sont absents et hors de la portée de leurs sens. Il faut donc de toute nécessité admettre , dans l'âme des brutes , une puissance qui non-seulement conserve, mais rappelle aussi, dans des circonstances données, les intentions ou les idées de ces objets (1).
En effet, la mémoire sensitive des fantômes , même dans les brutes les moins intelligentes, est un des phénomènes les plus évidents et les plus certains de Ihistoire naturelle. Tous les quadrupèdes, y compris l'âne, la plus bête de toutes ces bêtes, se rappellent , avec la plus grande distinction , même après un grand laps de temps, les lieux par lesquels ils ont passé, les objets de toute espèce qu'ils ont rencontrés , les bons ou les mauvais traitements qu'ils ont reçus ; et, à quelque grande distance qu'ils soient placés de leur gîte et des lieux qui leur fournissent ce qui leur est nécessaire, laissés à eux-mêmes, ils savent bien trouver le chemin pour y revenir. Les bêtes fauves ne se trompent jamais, par rapport au sentier par lequel elles peuvent regagner leur tanière, même au milieu dépaisses forêts où il n'y a pas de sentiers. L'hirondelle, revenant de l'Afrique, à travers la Méditerranée, et parcourant diverses contrées de l'Europe sans s'y égarer, va tout droit retrouver la province, la ville, la maison, le toit où l'année précédente elle avait bâti son nid et dont elle s'était bien trouvée. Tout le monde sait, en un mot, que la mémoire sensitive est même plus sûre , plus solide, plus certaine de son fait , dans la brute que dans l'homme.
(1) « Ad vitam animalis perl'ecti rcqiiiritiir quod non solum appréhendât rein « ad prBRsentiain sensibilis, scd etiam in ejns absentia; alioqnin, cnm animalis « motus et actio sequantur appreiieiisionem, non movcretur animal ad inquiet reiidum aliquid absens. Cujiis contrariiini a|)iiaret maxime in anima'iibiis pci- •i feclis qua' inoventiir motu pioccssivo. Rlovenlnr eniin ad aluiiiid ai)sens «' apprehensum. Oportct ergo qiiod animal, per ainmam sensilivam non tolum « recipiat species sensibilium, cum i>ni'sentiaiiler immutatur ab iis, sed etiam « cas relineat et conservet (1 p., q. 78, art. 4). »
Les fantômes ne peuvent demeurer dans l'âme que par une habitude toujours présente dans l'âme même , et qui les y conserve. Mais les fantômes demeurent dans l'âme : donc, conclut saint Thomas, il se trouve, dans l'âme et dans les organes du corps animé, une habitude toujours présente qui conserve les impressions reçues par les sens et les fantômes qui les représentent. L'objet sensible imprime sa ressemblance dans les sens; le mouvement, produit par l'objet sensible dans les sens, impressionne la fantaisie; la fantaisie, exerçant sa vertu imaginative sur ces ressemblances matérielles, s'en forme l'espèce intentionnelle ou le fantôme, comme l'intellect agissant, exerçant sa vertu intellective sur les fantômes particuliers, s'en forme la conception universelle ou l'idée ; et la figure de l'objet reste gravée intentionnellement dans la fantaisie el matériellement dans l'organe, même après le départ de l'objet sensible dont il est l'expression. Cette habitude, c'est la mémoire sensitive.
La mémoire est donc la science habituelle de la puissance sensitive, séparée des actes et des opérations qui lui sont propres.
Mais, si la mémoire n'est que l'habitude ou l'aptitude de se souvenir du passé, et si, comme toute habitude, elle est une disposition en puissance, la mémoire a besoin de quelque chose qui l'actualise, parce que nulle faculté ne passe de la puissance à l'acte que par l'action sur elle d'une cause en acte. Or ces causes qui, en agissant sur la fantaisie et l'obligeant à présenter à l'âme les fantômes dont elle est le réservoir, actualisent la mémoire, sont trois: 1° certains phénomènes du corps; 2° la répétition des impressions des objets extérieurs; et 3° l'activité de l'âme. Or ces trois causes de la mémoire prouvent, elles aussi, l'immatérialité de la fantaisie sur laquelle elles opèrent.
La première de ces causes n'agit que pendant le sommeil du composé scnsitif, comme nous l'avons déjà exposé dans le premier appendice, à la première section de la Philosophie chrétienne (vol. I). Notre lecteui' n'a donc qu'à se rappeler ce qui a été dit, à cet endroit, sur cette première cause de la mémoire sensitive.
Nous n'avons ici à rappeler que deux choses : la première est que la brute rêve les objets sensibles, aussi bien que l'homme;
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car le cheval rêve le râtelier, le chien le voleur, aussi vivement que le guerrier les arnies et les batailles, le paysan son champ et sa charrue, le pêcheur sa barque et ses filets, le marchand sa boutique et l'avare son coffre. La seconde chose à observer est que les songes forment, eux aussi, un ensemble de fantômes ou de conceptions immatérielles.
Or un tout, un ensemble de conceptions immatérielles, même occasionnées par des causes matérielles, ne saurait être saisi que par une puissance essentiellement une et par conséquent sans parties et vraiment immatérielle. Si donc, tout en étant excités par des causes physiques, les fantômes que, pendant le sommeil , l'âme sensitive voit passer sous son regard, n'en sont pas moins des conceptions intentionnelles qui n'ont rien de matériel, puisqu'ils ne sont que le matériel transformé et passé à l'état intentionnel ; si l'âme sensitive ne les contemple pas moins dans leur ensemble, n'en distingue pas moins les parties et n'en est pas moins émue tout entière, on doit admettre de toute nécessité qu'elle-même n'a pas de parties, qu'elle est essentiellement une et indivisible, et dès lors immatérielle.
Les perceptions nouvelles, ou la répétition d'anciennes sensations, sont la deuxième cause de l'actualité de la mémoire ; car toute nouvelle perception d'une sensation qu'on a éprouvée une autre fois détermine dans l'âme un acte réflexe sur elle-même, par lequel elle se souvient de l'ancienneté de cette sensation, des circonstances dans lesquelles elle l'a perçue, des impressions agréables ou pénibles qu'elle en a expérimentées, ce qui est avoir de la mémoire en acte.
Mais 1 âme ne peut se souvenir des impressions agréables ou pénibles qu'une sensation lui a fait éprouver, sans pressentir en même temps que, les mêmes circonstances données, la même sensation lui léra éprouver encore les mêmes impressions; c'est ce qui s'appelle I'atieme des cas semblables : Exspecialio casuuni similium, qui est commune même à la brute.
Nous ne conseillerions à personne de lever son bâton, même par plaisanterie, contre un homme ayant à ses côtés son dogue d'Angleterre. Avertie, par Xaitcnte des cas semblables, que son maître va être frappé, cette bêle f(!rait un très-mauvais parti au prétendu agresseur; en moins de temps qu'il n'en faudrait pour
le dire, elle se serait jelée sur lui et l'aurait terrassé. Le cheval n'est sur ses gardes à la descente d'une hauteur que parce qu'il se rappelle que, s'il trébuche, il a à ^.'attendre à de rudes coups d'éperons ou de fouet. C'est cette faculté de l'âme sensitive, de pressentir l'avenir par l'expérience du passé, que savent utiliser ceux qui dressent les animaux, aussi bien que les mères dans la première éducation de leurs enfants.
En effet, toute éducation, non-seulement de l'homme, mais encore des animaux, ne se fait qu'au moyen de l'idée de récompense ou de punition attachée à certains actes, savoir, en les habituant, par la mémoire du passé, à l'attente des mêmes cas dans l'avenir : Per exspectationem casnum siotilium. C'est ainsi qu'on forme l'enfant à la pratique du bien et à la fuite du mal , dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre physique; et c'est ainsi qu'on dresse le cheval pour la course, le bœuf pour la charrue, le chien et le faucon pour lâchasse, le singe pour l'imitation des mouvements de l'homme. Voilà donc une preuve évidente que les nouvelles perceptions de sensations anciennes actualisent la mémoire de l'âme sensitive, et que les brutes mêmes jouissent de la faculté de se rappeler le passé, et de pressentir l'avenir à l'occasion du présent.
Cette faculté de l'attente des cas semblables nous révèle une autre circonstance de la vertu mém.orative du présent.
On connaît en deux manières une chose par le sens : 1° par le changement que le sensible présent opère sur le sens; et 2° par la considération de l'image que le changement opéré par le sensible sur le sens a laissée dans la fantaisie, et qui y, demeure, même api^ès que le sensible impressionnant est éloigné.
Toutes les fois que l'âme agit par la mémoire, elle se rend compte d'avoir senti dans le passé, et appréhende d'être dans le cas de sentir encore dans l'avenir ce qu'elle sent dans le présent. Le passé, le présent, l'avenir, appartiennent au temps. A la mémoire appartient donc l'appréhension du temps, selon une certaine détermination , c'est-à-dire l'appréliension de la distance plus ou moins grande qui sépare le changement éprouvé autrefois dans les sens, du changement qu'on éprouve présentement, et du changement de la sensation éprouvée dans le passé avec
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la même seosation qu'on éprouve dans le présent, et la môme sensation qu'on peut éprouver dans l'avenir.
Ainsi donc , quoique, seul, le passé soit l'objet propre de la mémoire (car on sent le présent , on appréhende l'avenir et on ne se souvient que du passé), et quoique la mémoire ne soit, au fond, que l'opinion d'une sensation qu'on a éprouvée, cependant elle a aussi un rapport nécessaire au présent et à l'avenir : car on distingue par la mémoire que la sensation éi)rouvée dans le passé ne s'éprouve pas dans le présent ; qu'elle est distincte de celle qu'on éprouve dans le présent, et peut se renouveler, avec toutes les conditions de son passé, dans un avenir plus ou moins rapproché. La mémoire embrasse donc la conception tout entière du temps : car le temps n'est que Vorclre des choses qui se succèdent, ordo successivorum , ou la conception du passé, du présent et du futur ; et il n'y a pas de mémoire, dit saint Thomas, sans quelque idée du temps : Omnis memoria est cum aliquo iempore. C'est pourquoi les animaux imparfaits et immobiles, qui , ne changeant pas de lieu et ne percevant rien qu'en présence du sensible, ne peuvent distinguer l'avant et Yaprès {prius eiposlerius), et ne connaissent pas le temps, n'ont qu'une fantaisie indéterminée et point de mémoire véritable ; tandis que les animaux parfaits, qui se meuvent progressivement, distinguent bien l'avant et l'après et ont l'idée du temps, ont une mémoire déterminée, et par conséquent se souviennent très-bien du passé, dans leurs rapports avec le présent et le futur.
Le chat, par exemple, qui aime à s'amuser avec la souris avant d'en faire son repas, la laisse courir, sans bouger lui-même, parce qu'il se souvient qu'il peut, dans un instant, gagner le temps que sa proie a employé à courir, et d'un bond la rattraper. Le chien hâte d'autant plus sa course que son maître est plus éloigné et qu'il lui larde plus de ie rejoindre. Il connaît donc le rapport du mouvement avec le temps, et sait que le temps est la mesure du mouvement.
Or rien n'est ni plus simple, ni plus abstrait, ni plus spirituel que ridée du temps. Mesure des choses qui se succèdent môme dans l'ordre matériel , il est au-dessus de toutes les conditions de la matière. Comment donc l'âme capable de percevoir le temps et de compter avec le temps serait-elle matérielle?
De plus, la mémoire est l'habitude ou la conservation habituelle des fantômes^ en tant que ces fantômes sont l'image de quelque chose qu'on a précédemment senti. Lorsque Tâme se souvient de quelque chose, elle prononce, en quelque sorte, en elle-même, elle a la conscience d'avoir autrefois senti ou compris une telle chose. Or la matière, essentiellement inerte, est incapable de rien sentir, et, à plus forte raison, d^avoir la conscience de ce qu'elle a senti. Elle ne peut donc avoir, elle n"a pas de mémoire; cette faculté est incompatible avec sa nature. Il y a contradiction dans les termes à dire que l'insensible sent et se souvient de sa sensation. Donc Tàme sensitive, par cela même qu'elle sent, qu'elle se souvient, et a la conscience de sa sensation, n'est et ne peut être matière, et est essentiellement immatérielle par sa nature.
C'est ainsi que les quatre fonctions de la facuUé sensitive : les fonctions 1° de former des conceptions immatérielles, 2" de les distinguer par le sens commun, 3" de les conserver et 4» de se les rappeler par la fantaisie, prouvent évidemment l'immatérialité de rame sensitive, même des brutes.
Mais la faculté de sentir n'est que le premier des actes de la vie sensitive. Examinons maintenant les deux autres actes de la même vie: la vertu estimative et la vertu locomotive, et ils nous donneront la même conclusion.
§ 108. Du deuxième acte de la vie sensitive : la force estimative; c'est un acte différent de celui de sentir. — C'est dans la brute ce qu'est la raison dans l'homme. — Tort de Descartes d'avoir fuit une machine de la brute.
— La bC'te co.n.wît, choisit, agit pour une fin et fait des syllogismes.
En quoi le syllogisme des bêtes diffère de celui de l'homme; il n'en prouve pas moins l'immatérialité de leur cime.
Outre Y intellect agissant, par lequel l'âme intellective se forme et distingue les idées, et V intellect possible, par lequel elle les conserve et s'en souvient, elle possède la faculté de comparer entre elles ces idées et d'en tirer des conséquences, ou la faculté de raisonner. De la même manière, outre le sens commun, par lequel elle se forme et distingue les fantômes, et la fantaisie, par laquelle elle les conserve et se les rappelle, l'âme sensitive jouit
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aussi de la faculté de rapprocher entre eux les fantômes, et d*en conclure quelque chose de pratique, ou la faculté d'eslimeret de choisir. La vertu estimative est donc, pour l'âme de la brute, ce que la raison est pour celle de l'homme. Or voici comment s'exprime saint Thomas sur cctle faculté dcrâmo des animaux : « Si l'animal, dit-il, n"élait n)ù parles objets extérieurs que seulement sous le rapport de ce qui peut le délecter ou le contrister selon les sens, on ne devrait lui attribuer d'autre faculté que celle d'appréhender les formes intentionnelles des impressions qu'il éprouve dans ses sens. Alais il est dans la nature et dans la destinée de l'animal de chercher ou d'éviter certains objets, nonseulement sous le rapport de leur convenance ou de leur inconvenance immédiates avec ses sens, mais encore sous le rapport d'autres avantages ou préjudices qui n'affectent pas immédiatement ses sens d'une manière agréable ou désagréable. Nous voyons, en effet, que la brebis fuit en voyant le loup s'approcher d'elle ; ce n'est point parce que ses yeux sont péniblement affectés par la couleur et la figure de cette bête , mais parce que son instinct lui dit que c'est là l'ennemi né de sa nature. Le loup l'aborderait donc de l'air le plus caressant et en lui offrant une branche verte, que la brebis ne tâcherait pas moins de l'éviter. Pareillement, l'oiseau n'éprouve aucune délectation sensible à recueillir des brins de paille, et cependant il ne se donne pas moins cette peine afin de bâtir son nid. On ne peut donc refuser à l'animal l'aptitude de se former aussi des conceptions intentionnelles de choses quil n'aperçoit pas immédiatement par ses sens extérieurs (I). »
«Or cette aptitude, dans l'animal, doit nécessairement avoir
(1) «si animal moverelursolum proplerdelectihile et conlristabile .«ecnnduru « sensum, non esset necessa ium (lonere inaniinali nisi apprelieiisionem lorma- « ru'n quas recipit si nsus , quibus deleclalur aiil lionvt. Scil necessarium est « animali ut quaeral alloua vel fugiat, non soluin quia sunt convenientia vel i( non convenientia ad sentiendnm, sed etiam propter aliquas alias conimod ta- « tes et utiiilates sive nocumenta. Siciit ovis vidcns lupum venieiitem lugit, « non propter indecenliain coloris vel figurae, sed quasi ininiicum naliir*. « Kt siiiiiliter avis colligit paleain non ([uia delectet sen.>iini, sed quia utiiis est •i ad nidifica idum Necessariuni est ergo animali quod percipial iiujusmodi in- <' tentionos, quas non percijjit tensus evtcrior (I p., q. 78, art. 4).