IMMATÉBIALITÉ DE L'AME SENSITIVE
charrier de l'orge ou du blé et à approvisionner leurs petits magasins souterrains pour l'hiver ; que les abeilles sucent les fleurs et se forment des ruches pour s'y abriter et produire la cire et le miel. C'est, en un mot, à cette faculté qu'on doit attribuer ces merveilles que nous voyons de nos yeux, ou que l'histoire naturelle nous montre comme étant accomplies par les animaux avec un sens, une intelligence, un jugement, une sagacité, une adresse presque humaine, dans l'intérêt de leur alimentation, de leur reproduction et de leur défense.
Mais ce n'est, comme on l'a vu , qu'une erreur grossière et funeste, qu'amis et ennemis n'ont pu pardonner à Descartes, de penser que les brutes ne font ce qu'elles font que machinalement, en vrais automates; d'après la vraie philosophie, le sens commun de l'humanité et rÉcriture sainte elle-même, les brutes sont des composés naturels d'uNE ame vivante, m qinbus est anima vivens (Gïnes., 1); et dès lors elles ont en ellesmêmes le principe de leur mouvement et sont causes véritables de leurs opérations.
Bien plus, elles connaissent ces mêmes opérations. Connaître n'est pas toujours sentir, mais sentir est toujours connaître. Car sentir, c'est se former en soi-même l'image de l'objet matériel sans la matière, et avoir présent ce même objet dans son image. Tout ce qui a été senti est donc connu. Tout en ayant une âme vivante, elle aussi, la plante, n'a pas de sens. Par conséquent, nonseulement elle ne connaît rien hors d'elle, parce qu'elle ne sent rien hors d'elle; mais elle ne se connaît pas elle-même, parce qu'elle ne se sent pas elle-même. La brute, au contraire, nonseulement sent les objets extéiieurs, mais se sent elle-même; par conséquent, non-seulement elle connaît les objets extérieurs, mais elle se connaît elle-même; non -seulement elle connaît ce qui se passe hors d'elle, mais aussi ce qui se passe en elle-même; non -seulement elle connaît ses membres et leurs fonctions, naais aussi ses instincts et leurs opérations. Or opérer d'après un principe intrinsèque de mouvement , et surtout opérer avec connaissance de ce qu'on opère et d'après des conceptions intentionnelles de l'âme, c'est opérer pour une fin , en vue d'une fin, pour atteindre une fin. C'est ainsi que les animaux opèrent. Tous leurs mouvements, même les plus petits et les plus insi-
l'élection et le baisonnement de là brute. 363
gnifiants^ ont un but déterminé. Le hasard n'est pour rien dans tout ce qu'ils font.
Il est vrai que la brute n'apprend que la fm immédiate , directe de ses mouvements; car apprendre la tin indirecte et éloignée, la fm dernière de ses opérations, n'est que le propre de l'âme intellective. Mais la fm immédiate de la chose n'en est pas moins une fm véritable.
Le mouvement varié des automates a , lui aussi , un but déterminé : mais ce but n'est que dans l'inteiition de l'ouvrier qui les a fabriqués, et n'est poursuivi qu'aveuglément et passivement par eux; tandis que le but qui détermine les opérations des animaux est perçu, est senti par eux, est dans leur intention, et, en cherchant à l'atteindre activement, ils savent bien ce qu'ils font. Dans la manière de construire leurs repaires, leurs abris ou leurs nids, dans leurs courses et dans leurs changements de lieux ou de climats , dans leurs recherches ou dans leur éloignement de certains objets, dans tout ce qu'ils font spontanément, ils obéissent à un mouvement intérieur de leur âme ; ils remplissent une intention préconçue, ils agissent eux-mèu)es pour leur propre compte, dans leur propre intérêt ou dans l'intérêt de tout ce qui leur appartient, et ce n'est pas un autre qui agit en eux et par eux.
Mais agir d'après des intentions préconçues, composer ou diriger ces intentions, les apprécier, les juger et en remplir une pour en atteindre une autre , c'est agir d'après un raisonnement quelconque; car raisonner n'est que combiner ou séparer les idées et en déduire une d'une autre. En vertu de leur force estimative les animaux raisonnent donc, eux aussi; et tous leurs actes, aussi bien que les actes humains, peuvent, à la rigueur, se réduire à un syllogisme , et ont un véritable syllogisme pour base.
Deux choses distinguent infiniment le syllogisme que fait l'homme du syllogisme d'après lequel opère la brute ; la première chose est que, dans le syllogisme de l'homme , la proposition universelle, qui doit se trouver dans l'une des prémisses de tout syllogisme, est une idée que l'intellect agissant s'est formée, et qui réside dans l'esprit humain ; tandis que, dans le syllogisme de la brute, cette idée universelle n'est que dans l'in-
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tention de la nature, et non dans l'âme sensitive , j)arce que l'âme purement sensitive, ne concevant qu'à l'aide du sens, qui ne saisit que le particulier, est incapable de se former et d'avoir en elle-même la moindre idée universelle. C'est là le privilège de l'âme intellective, et qui est refusé à tout ce qui n'a pas d'intellect : Quihus non est intellectus.
La seconde particularité par laquelle le syllogisme de l'homme diffère, toto cœlo, du syllogisme de la brute, et qui découle delà première , est que la conclusion du syllogisme humain résulte d'un pjinctpe général , tandis que la conclusion du syllogisme animal n'est que la suite d'un fait particulier. L'homme qui s'abstient, par exemple, du vol, raisorme dans ces termes : « Tout « homme doit s'interdire tout acte mauvais; or je suis homme, «et le vol est un acte mauvais; donc je dois m'interdire le « vol. » Mais la brute ne discourt et ne peut discourir qu'ainsi : « Cet objet me convient, je dois donc le chercher; cet autre « m'est nuisible, je dois donc l'éviter. » Cela ne veut pas dire que la brute parle réellement ainsi en elle-même. Ne pouvant parler aux autres, elle ne saurait non plus se parler à elle-même et en elle-même. Cela veut dire seulement qu'elle opère comme si elle se parlait réellement ainsi en elle-même. D'ailleurs ce syllogisme, si c'en est un , se fait d'une manière aussi instantanée par la brute que par l'homme, et, dans les deux âmes, est plutôt virtuel qu'actuel. Mais, encore une fois, ce n'est qu'un rapprochement de fantômes dans la brute, tandis que c'est une combinaison d'idées dans l'homme. La brute ne fait que chercher un fantôme par un autre fantôme, tandis que l'homme déduit une idée d'une autre idée; et, tandis que l'homme fait un raisonnement, la brute ne fait qu'appliquer des sensations. C'est pourquoi ce qu'on appelle la baison, ratio , dans l'homme, se nonmie I'analogue de la raison, analogum rationis, dans la brute.
Mais, quelque grande, quelque infinieque soit la différence existant entre la raison de l'homme et la /o/ct estn/uiliiH' de la brute, cette force estimative des brutes n'en est pas moins une faculté bien plus spirituelle encore que la faculté de sentir |)roprement dite, que saint Thomas nomme cependant une faculté spirituelle. 11 est vrai que son point de départ est le particulier sensible ,