ONZIÈME CHAPITRE
ENCOBE DE l'IMMATÉRIALITÉ Dl-S AMES. DE DEUX ERREURS OP- POSÉES TOUCHANT L'AME DES BRUTES, ET DE LA SPIRITUALITÉ DE l'aME humaine EN PARTICULIER.
§ 111. La hrute-homme et la brute-machine : nécessité de réfuter ces deux erreurs, datn Vintérét de Vâme humaine. — On réfute la première. — La bête n'ayant ni intelligence, ni vertu inventive et per/ective, rien n'est plus bête que l'opinion qui attribue la raison aux bêtes.
LiA vraie doctrine sur l'âme des brutes a rencontré deux espèces d'adversaires parmi les philosophes. L'école matérialiste leur a trop accordé; l'école soi-disant spiritualiste leur a tout refusé : pour celle-là les animaux^ outre le sens, posséderaient aussi la raison, et seraient de vrais hommes; pour celle-ci, ils seraient privés non-seulement de la raison, mais du sens aussi , et ne seraient que de vraies machines. Ce sont là deux erreurs également grossières , également funestes , également contraires au sens commun et à la croyance de l'humanité, à l'esprit et à la lettre des Livres Saints; car, comme on l'a vu, la même Écriture, qui nous apprend que les brutes n'ont pas d'intelligence ou de raison; Quibus non est intellectus, nous apprend aussi, en toutes lettres, qu'elles ne sont pas des automates, mais des êtres sensitifs, ayant une âme véritable, une âme vraiment vivante: In quitus est anima vivens.
A des philosophes vraiment chrétiens il n*en faut pas davantage pour qu'ils regardent ces deux opinions contraires comme également hérétiques. Mais, comme nous avons affaire à certains chrétiens, rien moins que philosophes, qui, par le faux sens qu'ils ont donné aux textes sacrés, en ont affaibli l'autorité; et à des philosophes, rien moins que chrétiens, pour qui ces textes n'ont pas de portée philosophique : nous allons combattre par le raisonnement les deux erreurs en question.
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et cela toujours dans l'intérêt de l'àme humaine; car, toutes les erreurs se tenant, comme toutes les vérités, toute erreur touchant Tâme des brutes est une atteinte à l'àme de l'homme. Par les mêmes arguments au moyen desquels on fait, de la bête, un homme ou une machine, on peut faire une bête ou une machine, même de l'homme. De la bête-homme ou machine à l'hommebête ou machine il n'y a qu'un pas. En effet, dans les temps anciens, l'homme-bète de Lucrèce est éclos tout naturellement de la bête-homme d'Épicure; et, dans ces derniers temps, I'homme- MACHiNE de la Mettrie est sorti, comme une conséquence de son principe, de la bête-machine de Descartes.
Quelque immatérielle qu'elle soit, l'àme des brutes n'en est pas moins dépourvue de toute intelligence et de toute raison. Ils ont donc tort et grand tort, ces philosophes anciens et modernes qui, en attribuant à la brute la raison de l'homme, la convertissent en homme, pour faire ensuite de l'homme une brute; et que, dans son Traité sur la connaissance de Dieu et de soimême, Bossuet a flétris par ces graves paroles :
« C'est un jeu à l'honmie de plaider contre lui-même la cause « des bêtes. Ce jeu serait supportable, s'il n'y entrait pas trop de « sérieux; mais, comme nous l'avons dit, l'homme cherche dans « ces jeux des excuses à ses désirs sensuels, et ressemble à quelce qu'un de grande naissance qui, ayant le courage bas, ne vou- « drait point se souvenir de sa dignité de peur d'être obligé à « vivre dans les exercices qu'elle demande. C'est ce qui a fait « dire à David : L'homme, étant en honneur, ne l'a pas connu ; il « s'est comparé lui-même aux animaux insensés, et s'est fait « semblable à eux [Cotinaissance de Dieu et de soi-même ; chap. v, « § 1). »
Ils appuient cette grossière erreur sur deux arguments. Le premier de ces arguments est : « Les animaux font toutes les cho- « ses convenablement, aussi bien que l'homme; donc ils raison- « nent comme l'homme. » Le second est : « Les animaux sont « semblables aux hommes à l'extérieur, tant dans leurs organes « que dans la plupart de leurs actions; donc ils agissent par le « même principe intérieur, et ils ont du raisonnement. »
Le faux supposé ou le sophisme sur lequel reposent ces prétendus arguments saute tellement aux yeux qu'un simple écolier en
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logique nn saurait s'y tromper. Dès que deux êtres se ressemblent sous certains rapports, il ne s'ensuit pas qu'ils se ressemblent en tout, et moins encore qu'ils partagent les mêmes qualités spécifiques et la même nature. La plante engendre son semblable, aussi convenablement que l'homme. Dira-t-on pour cela que la plante raisonne comme Ihomme et qu'elle est homme? L'intellecf humain^, ainsi que saint Augustin et saint Thomas l'ont fait remarquer, engendre en lui-même et par lui même son verbe, conune Dieu engendre le sien ; et 1 homme entier a tant de ressemblance avec Dieu que l'Écriture sainte l'appelle un être fait à l'image et à la ressemblance de Dieu, une image vivante de Dieu : Facinmus hominem ad iinoyineni et siwiliiudinem nost/am... Ad imaginem qiiippe Dei factus est homo. Dira-t-on, pour cela, que l'homme partage les attributs et les perfections de la Nature Infinie et qu'il est Dieu? Bossuet a eu raison de dire, à cette occasion : « Pour montrer que les animaux raisonnent, il ne s'a- « git pas de prouver qu'ils se meuvent convenablement par rap- « port à certains objets, puisqu'on trouve celle convenance dans « les mouvements les plus brutes; il faut prouver f\\.\'\h tntendent « celte convenance et qn ils la choisissent. » Or entendre^ ainsi que nous l'avons prouvé dans le cours de cet ouvrage, n'est que saisir l'universel à l'occasion du particulier, ou bien connaître le particulier d'une manière univeiselle, s'en former la conception universelle, l'idée qui en renferme toute la nature. Mais il est évident que la brute a des connaissances ^;rt?"/îc«/7'érc5, et point de conceptions générales; qu'elle a ûcsfuntô/nis, et point d'idées. Elle connaît donc bien ce qu'elle appète, mais elle ne l'entend pas; elle sait ce qu'elle fait, mais elle ne le comprend pas. lille n'a donc pas la puissance d'universaliser le particulier; elle n'a pas l'inlelligence, et dès lors elle n'a pas de raison : car la raison n'est que l'intelligence en acte, l'intelligence appliquant les principes universaux aux cas particuliers , après qu'elle a abstrait des cas particuliers les principes universaux.
Bien plus, tout ce que les brutes font de plus raisonnable trahit l'absence complète de la raison, car leurs prétendus raisonnements sont renfermés dans des faits particuliers. Une chose leur convient, et elles la poursuivent. Une autre chose leur est nuisible, et elles l'évitent. Ce sont des faits particuliers qui détermi-
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nent en elles des faits particuliers. Leur syllogisme, quelle que soit sa justesse et sa beauté, manque toujours, comme nous venons de le faire remarquer, de la prémisse, d'un principe universel ; c'est, en quelque sorte, une belle statue sans tête, dont le Fabuliste disait : « Oui, l'apparence en est charmante, mais il « lui manque ce qui est essentiel; elle na pas de cerveau : Pul- « chra fdcies; sed cerebrum 7ion habet. »
Voyez, en effet, de quelle manière on les dresse. On dit à l'homme qu'on veut instruii-e raCela ne se fait pas, parce que cela « est mal, et le mal ne doit pas se faire. » C'est donc par des principes universels, par des idées qu'on élève l'homme; mais, quant à la brute, on lui montre le pain d'un côté et le bâton de Tautre, et tout est dit. On raisonne avec l'homme; on ne fait que commander à la brute.
Ce qu'on fait à son égard nous prouve assez ce qu'elle fait ellemême , savoir, que tous ses raisonnements sont en dehors de tout principe universel, de toute idée, de toute raison, et que, paraissant raisonner, de fait, elle ne raisonne pas.
En second lieu, tout ce que fait la bêle n'a trait qu'à sa nutrition, à sa conservation et à la défense de tout ce qui la nourrit et la conserve; rien de ce qu'elle fait ne s'élève d'une ligne mathématique au-dessus de l'ordre corporel et sensible, et ne touche à l'ordre intellectuel et moral. La brute connaît les individualités, sans en comprendre la nature ; elle connaît les effets sans en comprendre la cause ; elle connaît les phénomènes, sans en comprendre les lois. La brute distingue bien, dans l'ordre purement matériel , une chose vraie d'une chose fausse, une chose utile d'une chose nuisible, une chose agréable d'une chose affreuse; mais elle n'a pas la moindre idée du vrai, du bien et du BEAU. La brute n'entend rien à Dieu et à ses attributs, à la nature et à ses lois, à l'univers et à sa cause, à l'âme et à ses facultés, à la raison et à ses démonstrations, au devoir et à ses obligations, à la vertu et à ses charmes, au vice et à sa laideur. Il n'y a pas moyen de lui rien apprendre touchant ces hauts et graves sujets, que l'homme saisit avec une si grande facilité. Évidemment il lui manque une faculté dont l'homme jouit; et cette faculté est l'intellect, est la raison : Quibus non est intellectun.