IMMATÉRIALITÉ DE L'AME DES BÊTES
D'ailleurs, ce que les animaux font très-convenablement et même très-admirablement, ce qui nous étonne le plus dans leurs opérations, prouve évidemment qu'ils sont privés de raison. Les brutes font beaucoup de choses, mais elles n'en inventent pas, n'en ont jamais inventé, n'en inventeront jamais aucune. Les oiseaux bâtissent leurs nids d'après les proportions, les règles, les principes les plus exacts de la science architectonique. Mais cette manière de bâtir leurs abris, qui excite Tétonnement de rarcliitecte le plus habile, ils ne l'ont pas inventée, ils ne l'inventent pas, mais la reçoivent toute faite par la nature. Six mille ans se sont déjà écoulés depuis que les animaux travaillent, et aucun d'eux n'a jamais rien fait dont on puisse dire : « Cela n'était pas connu, et c'est une telle bête qui l'a inventé à toile époque. »
Non-seulement les animaux n'inventent rien de nouveau, mais ils ne perfectionnent rien de ce qui est vieux. Le nid que les hirondelles construisent de nos jours a la même forme, les mêmes dimensions, et se compose des mêmes matériaux que celui qu'elles construisirent, il y a six mille ans, pour la première fois. Dans une si longue série de siècles, ces petites bêtes n'ont rien appris touchant le perfectionnement et Taccroissement du confortable de leurs gîtes. Les animaux sont des êtres stationnaires dans la création. Tout progrès leur est interdit, aussi bien que toute invention.
Au contraire, l'homme trouve toujours, fait toujours du nouveau dans les arts, dans les métiers, dans les sciences et dans tout ce qui se rapporte aux améliorations des conditions de la vie et à l'accroissement de son bien-être. Non-seulement il produit toujours, mais il varie à l'infini ses productions, par rapport à leur matière, à leur forme artistique et à la manière de s'en servir. La terre entière est une espèce de musée des inventions et des perfectionnements, œuvres de l'homme. On en trouve à chaque pas les monuments et les traces. Mais ce musée n'augmente à chaque instant ses richesses que parce que la terre est en même temps un immense atelier, où l'humanité travaille, depuis six mille ans, à produire des merveilles toujours nouvelles.
Or inventer, perfectionner, progresser, ce n'est qu'appliquer les lois de la nature, ou les principes généraux, les conceptions
BETISE DE LUI ATTKIBUER LINTELLIGENCE. 381
universelles, les idées, aux cas particuliers.' Si l'homme donc invente, perfectionne, progresse, c'est qu'il jouit de la faculté de faire de telles applications; c'est qu'il connaît ces lois, ces principes; c'est qu'il a en lui-même ces conceptions, ces idées; c'est qu'il raisonne : car appliquer l'universel au particulier, ou déduire le particulier de l'universel , c'est raisonner. De même donc que la variété infinie des inventions do l'homme et des perfectionnements toujours nouveaux qu'il apporte à ses œuvres prouve évidemment que ce sont là de ses créations, qu'il en est le véritable auteur, et qu'il possède la raison; de même l'invariabilité, l'ininuitabilité, l'uniformité monotone, cette espèce de prosaïsme désespérant, qui caractérisent les œuvres des brutes, prouvent, d'une manière plus éclatante encore, qu'elles n'opèrent que sous l'empire d'une loi commune, universelle, nécessaire, fatale, loi qui est la raison de la nature ou la volonté de son Auteur; et que dès lors elles n'ont pas en elles-mêmes la raison de ce qu'elles font; que, dans ce qu'elles font, elles n'appliquent pas l'universel au particulier, c'est-à-dire qu'elles opèrent sans raisonner, et qu'elles n'ont pas de raison. Tout cela est si évident et si certain pour la raison que le contester, c'est renoncer à la raison, et que rien n'est plus bête que l'opinion qui attribue la raison de l'homme aux bêtes.
§ 112. On commence à réjatcr l'erreur qui Juil des brxites de i'ires mvciii- NES. Cinq raisons par lesquelles on établil que réfuter Bossuet sur ce sujet n'est pas lui manquer de respect. — On ne s'explique pas comment ce grand homme, après avoir fuit le plus triste tableau de la doctrine cartésienne touchaut les brutes, ait préféré cette doctrine à celle des scholastiques, que lui-même avait présentée comme la seule doctrine conforme au sens commun, et toujours et universellement suivie.
Il en est de même de l'opinion qui, par contre, refuse aux bêtes non-seulement toute raison, mais aussi tout sens, toute âme, et en fait de simples automates, de vraies marionnetles dans les mains de la nature. Nous regrettons profondément, en compagnie de tous les vrais amis et admirateurs sincères de Bossuet, que ce grand génie soit tombé, lui aussi, dans cette erreur à la suite de Descaries.