ERREUR ET VÉRITÉ PAR LE MÊME AUTEUR
« y a sur cela deux OPINIONS, qu'il est bon de rapporter en peu « de mots. La première veut que l'instinct des animaux soit un « sentiment; la seconde n'y reconnaît autre chose qu'un mouce vement semblable à celui des horloges et autres machines. Ce « dernier sentiment est presque né DANS NOS JOURS ; car, quoi- « que Diogène le cynique eût dit, au rapport de Plutarque, que « les bêtes ne sentaient pas, à cause de la grossièreté de leurs « organes, ii n'avait point eu de sectateurs. Du temp^ de nos « pères un médecin espagnol (Gomessius Pereira) a enseigné la « même doctrine au siècle passé, sans être suivi, à ce qui paraît, (( de qui que ce soif. Mais, depuis peu, M. Descartes a donné un « peu plus de vogue à cette opinion, qu'il a aussi expliquée par « de meilleurs principes que tous les autres.
« Cette opinion, » dit encore Bossuet, « jusqu'ici entre peu (( dans l'esprit des hommes. Ceux qui la combattent concluent (( de là qu'elle est contraire au sens commun, et ceux qui la déce fendent répondent que peu de personnes prennent la peine de « s'élever au-dessus des préventions des sens et de l'enfance. » Ce qui est reconnaître qu'en réalité cette opinion rencontre une opposition universelle dans l'esprit des hommes et qu'elle est vraiment contraire au sens commun.
« La première opinion, poursuit le même auteur, qui donne (( le sentiment pour instinct, remarque 1° que notre âme a « deux parties, la sensitive et la raisonnable. Elle remarque « 1" que, puisque ces deux parties ont en nous des opérations si « distinctes, on peut les séparer entièrement, c'est-à-dire que, c( comme on comprend qu'il y a des substances purement intel- « ligentes, comme sont les anges, il y en aura de purement sen- « sitives comme sont les bêtes. Ils y mettent donc tout ce qu'il « y a en nous qui ne raisonne pas, c'est-à-dire non-seulement le c( corps et les organes, mais encore les sensations, les imagina- « tions, les passions, entin tout ce qui suit les dispositions corce porelles, et qui est dominé par les objets. Mais, comme nos c( imaginations et nos passions ont souvent beaucoup de raisonce nement mêlé, ils retranchent tout cela aux bêtes, et en un mot ce ils n'y mettent que ce qui peut se faire sans réflexion. . . Elle ce (cette opinion) \ydmii d'autant plus vraisemblable qu'en donce nant aux animaux le sentiment et ses suites, elle ne leur donne IL 25
886 § 112. LES BRUTKS-MACHINRS J>E 150SSUET.
« rien dont nous n'avons l'expérience en nous-mêmes, et que «d'ailleurs ELLE SAUVECAIIDE PARFAITEMENT LA Dl- « GNITÉ DE LA NATURE HUMAINE en lui réservant le raison- « nement. »
Après avoir exposé, d'une manière si nette, si précise et si vraie, la doctrine de la nature des brutes, que nous soutenons, et dans les mêmes termes et dans les mêmes limites dans lesquels nous la soutenons, et après avoir reconnu que c'est la doctrine sur laquelle « toute l'école est d'accord, en suivant en cela saint «Thomas,» Bossuet venge victorieusement cette même doctrine des deux objections que les cartésiens avaient soulevées contre elle.
La première de ces objections est que, si l'âme «qu'on donne « aux bêtes est distincte du corps, si elle est sans étendue et in- « divisible, il semble qu'on ne peut pas s'empêcher de la recon- « naître pour spirituelle. » Là-dessus Bossuet observe que, pour les scolastiques et pour saint Thomas, ce qu'on appelle pkoi'be- MKiNT spirituel n'est que Vintellectuel auquel l'âme des brutes est complètement étrangère , et que, par conséquent, de ce que les scolastiques et saint Thomas donnent aux brutes une âme distincte du corps, indivisible, immatérielle et purement sensitive, il ne s'ensuit pas qu'ils leur donnent une âme intellecîive comme celle de l'homme. « Ceux qui donnent aux bêtes des « sensations et une âme qui en soit capable, interrogés si cette « âme est un eapril ou un corps, répondront qu'elle n'est ni a l'un ni l'autre. C'est une nature mitoyenne qui n'est pas un « corps, parce qu'elle n'est pas étendue en longueur, largeur et « profondeur; mais qui n'est pas un esprit, parce qu'elle est sans « intelligence, incapable de posséder Dieu et d'être heureuse. »
La seconde objection de l'école de Descartes contre laddClrine de l'école de saint Thomas^ concernant l'âme des brutes, était : ((Que si on leur accorde une âme spiriluelle, il faut leur accorder aussi une âme immortelle.» Le grand évêque de Meaux a (ah aussi justice de cette objection; car, résumant en peu de mots la belle doctrine scolastique que nous développerons à la lin de cette section, sur la condition naturelle de l'âme des animaux, de ne pas avoir d'opération en dehors de la matière, il reconnail que, dès lors^ n'ayant pas et ne pouvant avoir non plus l'^/ze en dehors