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LES BRUTES-MACHINES DF. BOSSUET

En troisième lieu , enlin , cette théorie scolastiqiie sur Tâme des brutes est, toujours pour Bossuet , une théorie sans reproches, car les deux seules objections par lesquelles on a essayé de la combattre n'ont rien de sérieux; aussi ses défenseurs en ont-ils eu aisément raison.

La théorie de la brute-machine est, au contraire, pour Bossuet, une pensée qui, sortie de l'immonde cerveau de Diogèiie le cyjiique, n'eut pas de sectateurs dans l'antiquité; elle se perdit sans écho, comme une voix articulée dans le désert, et qui, reproduite par un fou, médecin au seizième siècle, eut le même sort. Enlin celte opinion, qui n'a commencé à avoir un peu plus de vogue que dans les jours où Bossuet écrivait et par l'organe de M. Descarles , et qui n'a été défendue que par peu de personnes, est, de l'aveu de ses partisans mêmes, contraire au senscommun. C't st-à-dire que, pour Bossuet, c'est là une opinion nouvelle, isolée, pitoyable, qui, née deux fois d'un cerveau malade, était morte deux fois au berceau, et qui, ressuscitée une troisième fois par Descartes, n'avait rencontré qu'une opposition générale, et portait en elle-même tous les caractères de l'erreur.

Or, en entendant Bossuet s'exprimer ainsi sur ces deux doctrines, qui ne se serait attendu à le voir condamner la doctrine de Descartes et appuyer de toute son éloquence la doctrine de saint Thomas sur l'âme des bêteS? Eh bien, pas du tout. Après le bel exposé qu'on vient de lire, Bossuet dit : « Voilà les « deux opinions que soutiennent , touchant les bêtes, ceux qui « ont aperçu qu'on ne peut sans absurdité ni leur donner le rai- « sonnement, ni faire sentir la matière. Mais laissons à part LES (( OPINIONS. » Ainsi, pour Bossuet, ces deux doctrines, dont une est une vérité traditionnelle de l'humanité et de toutes les écoles chrétiennes, et l'autre une nouveauté ridicule, un délire dangereux de quelques têtes dérangées, ne sont cependant que des OPINIONS également indifférentes, également dignes d'être enveloppées dans le même dédain et dans le même oubli !...

Bien plus, non content d'avoir affirmé que Descarles a expliqué son opinion par de meilleurs j)rincipes que fous les autres, Bossuet dit : «Mais la seconde opinion (celle de Descartes) croit se tirer encore plus nettement d'affaire (que la première, celle de saint Thomas).» Voilà donc Bossuet attri-

EKEEUfi ET VÉRITÉ PAR LE MEME AUTEUR. 389

buant à l'erreur de Descartes plus d'importance logique^, plus de raison et plus de vérité.

Enfin il n'a rien rétracté, rien modifié de ce que, dans les paragraphes précédents, il avait laissé tomber de sa plume de mesquin, de contradictoire, d'absurde, pour prouver que les bêtes ne sont que de la matière et rien que de la matière. En sorte qu'à cet endroit, il est pénible de le dire, le grand homme s'est fait cartésien pur sang, et qu'au lieu de le redresser en maître, il s'est mis à la remorque de Descartes, et s'en est fait l'humble disciple! Voici quelques-uns de ces passages. Nous copions, sans quoi on ne nous croirait pas; et nous les accompagnons de quelques remarques, afin d'amoindrir rim^ portance qu'ils empruntent au nom de leur auteur.

§ 113. Saint Thomas a enseigné précisément le contraire de ce que Bossuet lui fait dire sur les brutes. Pour saint Thomas, la brtite se meut ellemême, s'aime, se connaît , et n'est pas une machine. — Contradiction dans laquelle est tombé Bossuet , en refusant l'âme aux brutes, après leur avoir accordé la faculté de sr^tir. — M. de Bonald a partagé la même erreur. Pour lui la brute n'est « (/m'ulN Instinct, servi par des organes.»

A l'entendre d'abord, sauf à s'être réfuté lui-même, immédiatement après, saint Thomas serait de son avis, car Bossuet dit : « II n'y a aucun animal qui s'ajuste si proprement à quoi que ce « soit, que Vaimant s'ajuste lui-même aux pôles ; il en suit l'un « et évite l'autre... Une seconde raison dirige /o*/.'? c^s nmuve- « ments; mais cette raison est en Dieu, ou plutôt cette raison « est Dieu même : c'est pourquoi, quand les animaux montrent « dans leurs actions tant d'industrie , saint Thomas a raison de « les comparer à des horloges et aux autres machines ingénieuses « où, toutefois, l'industrie réside, non dans l'ouvrage, mais dans « l'artisan.» (Bossuet, Connaissance de Dieu, chap, v, § 2.)

Mais le grand homme n'indique pas en quel endroit saint Thomas aurait fait cette étrange comparaison entre les mouvements de l'horloge et ceux des animaux, et moins encore cite-t-il les paroles du saint docteur : ce n'est donc qu'un défaut de mémoire; car, loin d'avoir jamais fait des brutes des horloges ou d'autres machines ingénieuses, saint Thomas, connue on l'a \\\

390 § 113. LA. BBUTE-MACHINE. BOSSUET EN CONTBADICTION

dans le cours de cet ouvrage^ a attribué non-seulement aux animaux, mais aussi aux plantes, \q principe intiinsèqne ei propre de leurs mouvements ou le principe de la vie; par conséquent, pour saint Thomas, ce n'est pas Dieu qui ajuste les mouvements des brutes, comme il ajuste le mouvement de VnimnnI ; mais c'est en vertu du principe du mouvement que Dieu a déposé en eux, que les anijiiaux sajustent et se meuvent eux-mônies. Pour saint Thomas, comme on vient de le voir aussi, les animaux ont la vertu sensitive , par laquelle ils perçoivent le matériel sans la matière; une fantaisie, dans laquelle ils conservent ces espèces immatérielles des objets matériels; une mémoire sensitive, qui les leur rappelle au besoin; Tidée du temps; une force estimative, par laquelle ils distinguent ce qui leur convient de ce qui ne leur convient pas ; un appétit sensitif , par lequel ils se portent sur certains objets et en évitent bien d'autres; une faculté de locomotion spontanée et propre, par laquelle ce sont eux-mêmes qui se meuvent, et non une force étrangère qui les oblige à changer de lieu, etc., etc., etc.

«En outre, dit saint Thomas, la connaissance sensible est l'acte par lequel l'animal se connaît lui-même, en tant qu'il est être sensible et connaît toutes choses sensibles en dehors de lui : Actus quo animal seipsum cognoscity quatenus est sensibile, et cognoscit omnia sensibilia. Il est vrai que la brute n'a pas cette connaissance parfaite d'elle-même et de ce qui lui appartient, qui est l'effet de la réflexion dont elle est incapable, et qui est seulement le propre de l'âme intellectuelle ; mais cela ne l'empêche pas de connaître, par ses propres sens, qu'elle est sensible. Car la brute, en tant qu'elle est sensible dans son corps et dans les différentes parties de son corps, non-seulement sent, mais encore connaît qu'elle sent par son sens commun: car il est certain, par l'expérience, que, frappée, blessée dans une partie quelconque du corps, elle témoigne, par des signes évidents, qu'elle sent dans quelle partie du corps elle a été frappée ou blessée, puisqu'elle se hâte d'apporter remède, comme elle le peut, à la partie lésée, en commençant par s'éloigner de l'objet d'où est parti le coup qui l'a atteinte.

«Bien plus: il est impossible de contester que la brute s'aime elle-même, puisqu'on la voit allant chercher, même loin et au

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