AVEC SAINT THOMAS ET AVEC LUI-MÊME
prix de beaucoup de peines, et se procurer avec soin tout ce qui est nécessaire à sa conservation et à son bien-être. Or il n'y a pas d'amour sans connaissance; si donc la brute s'aime, c'est qu'elle se connaît.» Voilà ce qu'enseigne saint Thomas, et ce qu'il répète dans tous ses écrits touchant les animaux. Et Bossuet lui-même vient de reconnaître que saint Thomas n'a pas enseigné autre chose. S'il les a donc comparés à des machines indnslrieuses (ce que personne, que nous sachions, n'a trouvé dans saint Thomas), il faut convenir pourtant que ces machines de saint Thomas sont au moins d'une construction toute particulière, car Imr industrie serait dans l'ouvrage et non dans l'artisan.
Après s'être mis en contradiction avec saint Thomas, notre auteur s'est mis, en quelque sorte, en contradiction avec luimême. Un objet matériel — saint Thomas vient de nous l'enseigner—peut être reçu dans un autre, ou selon son être naturel, on selon son être spirituel ou intentionnel. Si l'on met un fer au feu, le fer devient chaud, c'est-à-dire : qu'il reçoit la chaleur selon son être naturel; mais si j'approche ma main du feu, non-seulement ma main devient chaude, mais moi-même je senslR chaleur que le fer ne sent pas, c'est-à-dire que je reçois la chaleur, et selon son être nat^irel, et selon son être intentionnel, en même temps. Sentir n'est donc qu'être impressionné par le sensible, non-seulement d'une manière corporelle, mais aussi d'une manière spirituelle. Or cette dernière impression, tout intentionnelle, n'est pas reçue en moi en tant que j'ai un corps, ou dans mon corps, car, dans ce cas, tout corps serait capable de la recevoir, tout corps sentirait, ce qui est faux; cette impression est reçue en moi en tant que j'ai aussi une âme, ou dans mon âme. Donc tout ce qui reçoit en lui les choses sensibles selon leur être spirituel^ ou tout ce qui sent, a et doit avoir de toute nécessité quelque chose en lui qui n'est pas corps, qui n'est pas le corps. Tout ce qui sent a une àme. Donc, si on admet que les brutes sentent, on admet par cela môme qu'elles ont une âme. Cette doctrine élémentaire sur la sensation peut bien être ignorée par nos cartésiens, qui ne connaissent pas plus les corps que les âmes; mais Bossuet ne l'ignorait certainement pas. Or Bossuet a dit : « Il (( me semble que tout le mieux qu'on puisse faire pour les ani- « maux, c'est de leur accorder des sensations. Du moins est-il
392 § 113. LABRUTE-MACHINn. BOSSUET EN CONTBADICTION
« assuré qu'on ne leur met rien dans la tête que par des im- « pressions palpables. » Voilà donc Bossuet attribuant aux bêtes une âme. Mais dans ce même endroit, où il lui a semblé qu'il faut accorder des sensations, et, par suite, une âme aux bêtes, il leur refuse impitoyablement toute ânie et toute sensation. Car ((Un homme,» poursuit-il {Ibid.), «peut être tou- « ché des idées immatérielles, de celles de la vérité et de celles «de la vertu, de celles de l'ordre, et des proportions et des « règles immuables qui les entretiennent, choses manifeste- «f ment incorporelles. Au contraire, qui dresse un chien lui pré- « sente du pain à manger, prend un bâton à la main, lui en- « fonce , pour ainsi parler, les objets matériels sur tous les or- « ganes, et le dresse à coups de bâton, comme on forge le fer «à coups de marteau.» Ainsi, pour Bossuet, les animaux ne reçoivent les objets extérieurs ni plus ni moins que comme le fer reçoit les coups de marteau ; ils les reçoivent selon leur être wa^me/ seulement, et non selon leur être intentionnel; ils en sont frappés, mais ils ne les sentent pas ; et les animaux, à qui il faut au moins accorder des sensations, n'ont pas de sensations du tout. Et d'ailleurs ne vient-il pas de dire que saint Thomas A EU BIEN RAISON de les appeler des horloges ou des machines ? Donc les brutes de Bossuet ne sont ni plus ni moins que de purs automates. Tout cela n'est pas merveilleusement logique.
On peut faire le même reproche à M. de Bonald. Dans sa réfutation de la thèse , soutenue par des philosophes-bt-tes : « Que les bêtes sont des philosophes, » réfutation — il faut le dire pour être juste — plus variée, plus attrayante , plus solide et plus logique que celle de Bossuet, l'auteur de la Législation primitive prouve bien et répète à chaque alinéa : « L'homme a des îde'e^, la brute n'a que à^?, images.-» (Rechebches, chapitre xiu). Mais apparemment ces images qu'a la brute ne sont pas semblables à celles que présente le miroir, ne sont pas des images matérielles ou de simples jeux de lumière; ce sont, encore une fois, des représentations intentionnelles des objets sensibles; ce sont des espèces innnatérielles de ces objets, espèces actives, vivantes, en quelque sorte , parce qu'elles excitent la spontanéité de la brute, et déterminent son appétit et ses mouvements, ce