AVEC SAINT THOMAS ET AVEC LUI-MEME
que les images du miroir ne font pas. Or, par la raison que nous venons d'en donner, ces images de M. de Bonald ne peuvent, pas plus que les sensations de Bossuet, être reçues dans une substance purement matérielle et fonctionner par elle ; elles ne sont et ne peuvent être reçues que dans une substance immatérielle , et cette substance n'est et ne peut être que l'âme sensitive de la brutp. Voilà donc M. de Bonald gratifiant les brutes d'une âme, puisqu'il leur octroie la noble faculté de percevoir des images des objets matériels, ou du matériel sans la matière. Mais , par contre , dans ce même petit traité , plus scrupuleux que l'Écriture sainte elle-même, qui affirme de la manière la plus formelle que les brutes ont une âme vivante, M. de Bonald se garde bien d'employer une seule fois le mot « âme » en parlant des brutes; il ne nous parle que de uVdme de l'homme et de Vinstinct de la brute »: ce qui signifie que l'instinct joue dans la brute le même rôle que l'âme dans l'homme, et que l'âme de la brute n'est que l'instinct. En effet , il a dit que dans la brute les organes sont au service de l'instinct; il semble que, pour lui, la brute n'est qu'un instinct servi par des organes, comme l'homme n'est pour lui qu'une intelligence servie par des organes ; ces deux définitions se valent. Voilà donc M. de Bonald accordant et refusant en même temps, lui aussi, une âme aux animaux.
Pour Bossuet, l'instinct n'est qu'une impulsion, tandis que, pour M. de Bonald, ce n'est qvCnne propension, une tendance. Mais, quelle que soit l'idée qu'on attache à ce mot, toujours est-il que l'instinct n'est pas une substance, mais une faculté ou une qualité de la/^bstance, et que, comme toute autre quahté, n'existant et ne pouvant exister que dans la substance , non-seulement il ne saurait remplacer la substance de 1 ame, mais qu'il exige absolument une substance, un s,n]ei {subjectum) qui lui serve de support. Or, pour ces deux grands hommes, la béte n'a pas d'âme : elle n'a qu'un corps organique , plus merveilleusement organisé que les corps inorganiques. L'instinct ne peut donc inhérer que dans le corps de la brute, et n'est qu'une qualité, une faculté de son corps. Mais l'instinct n'est pas une tendance aveugle comme celle de l'aimant vers le pôle ; c'est une tendance très-clairvoyante, par laquelle l'animal choisit ce qui
394 § 114. LA BRUTE APPREND DE l'hOMME^
lui convient et évite ce qui ne lui conviont pas; l'instinct, c'est Vappéat, OU une faculté tout h fait immatérielle et intentionnelle. Voilà donc le corps ries brutes ayant des facultés immatérielles et intentionnelles. jMais « s'il en est ainsi des brutes , « pourquoi, reprennent les matérialistes, n'en serait-il pas de « même de l'homme? Si la matière peut bien avoir des inten- « lions et des iinnr/ps. pourquoi ne saurait-elle pas avoir aussi « des iflées? » Ainsi donc, en niant l'âme aux bêtes, non-seulement on tombe dans des contradictions pitoyables, dans des théories qui n'ont pas de sens; non-seulemi-nt on n'explique pas le mystère de la brute, mais on fournit au matérialisme de l'étoffe pour voiler et obscurcir toujours davantage le mystère de l'homme ; on ôte toute force et toute importance aux plus belles réfutations de la thèse de la raison des bêtes; on détruit ce qu'on a bAti à grands frais d'éloquence et de raison, et l'on donne la main à l'ennemi qu'on veut combattre. Mais revenons h Bossuet.
§ 1 14. Tort que s'est donné encore Bossuet en soutenant que les Imites ne reçriivcnt les impressions extérieures que " comme le J^er reçoit les coups de martemi » et sont incapables de rien apprendre. Il a confondu la faculté ri'APPRENnr.E avec celle de comprendre. — Comment dresse-t-on les animaux? Preuves qu'ils apprennent bien des choses de l'homme et des cires de let-r espèce. — La parole de l'homme, sans être du oiscouns, est une parole véritable poxir la brute.
Tout en leur accordant la sensation et Vinstinct, il n'en a pas moins soutenu, toujours au même endroit, que « les animaux c( sont incapables (.v/r)de rien apprendre des hommes. » Et voici par quels tours de force il a prouvé ou cru prouver ce paradoxe :
« Apprendre, dit-il, suppose qu'on puisse savoir, et savoir « su|)pose qu'on puisse avoir des itiéfs unircr.selles et des prin- « cipes universels, qui, une fois pénétrés, nous fassent toujours « tirer les mêmes conséquences. » Pardon, grand homme : ce ({ue vous dites là n'est pas exact. Apprendre n'est qiyaajuérir une connais ance qu'on nav il pas, pour y confiriner ses odes. Apprendre ne suppose pas du tout qu'un puisse savoir. Apprendre suppose seulement qu' on puisse connaître. Car il sutlit qu'on