‹ La philosophie chrétienneChapitre 150 sur 249 · ET ENTEND SA PAROLE SANS LA COMPRENDRE · texte numérisé non relu

ET ENTEND SA PAROLE SANS LA COMPRENDRE

puisse connaître une chose pour pouvoir l'apprendre. La matière ne peut rien connaître , elle ne peut donc rien apprendre. ÎMais votre petit chien vous connaît bien; s'il vous connaît, il a la faculté de connaître, et dès lors il est aussi capable d'apprendre. En effet, on fait connaître aux animaux bien des lieux, des personnes, des choses qu'ils ne connaissaient pas; on les dresse à faire des mouvements qu'ils ne savaient pas faire, à exercer des fonctions que la nature ne leur avait pas enseignées. Gomment donc la brute serait-elle incapable de rien apprendre de Vhomnip, puisque, en effet, on lui fait acquérir des connaissances qu'elle n'avait pas, et que, par conséquent, on lui apprend, dans toute la rigueur du mot, beaucoup de choses, et que, de plus, on lui apprend à y conformer ses opérations P Vous confondez ici la faculté de connaître avec la faculté de comprendre. Comprendre ou savoir, c'est percevoir la nature d'une chose, c'est voir la chose dans ses constitutifs génériques, spécifiques, généraux. Pour atteindre ce résultat, il faut bien avoir l'intellect, car, seule, une faculté en puissance à l'universel peut saisir l'universel; il faut bien qu'on puisse avoir des idées, des principes universels qui, une fois pénétrés, nous fassent toujours tirer les mêmes conséquences. La brute n'ayant pas, ne pouvant avoir rien de tout cela, parce quelle n'a pas l'intellect, il s'ensuit qu'elle ne peut vien comprendre, rien savoir. Mais pour connaître, il suffit, faut-il le répéter? il suffit de pouvoir saisir le matériel sans la matière; il suffit de pouvoir recevoir en soi l'objet extérieur selon son être intentionnel, selon son image. La hv\x{epeut s'élever à cette hauteur, puisqu'elle s'y élève en effet. Elle peut connaître, puisqu'elle connaît ; et, si elle peut connaître dans un temps ce qu'elle ne connaissait pas dans un autre, elle peut donc acquérir des connaissances, matérielles, locales, particulières, autant qu'il vous plaira, mais de vraies connaissances, qiCelle n'avait pas , et dès lors elle est capable, bien capable d'apprendre.

« Pour ce qui regarde Tinslruction et la discipline qu'on attri- « bue aux animaux, dit encore Bossuet , c'est autre chose d'apte prendre, et autre chose d'être plié et forcé à certains effets ((Contre ses premières dispositions. L'estomac, qui sans doute (( ne raisonne pas quand il digère les viandes, s'accoutume à « la fin à celles qui auparavant lui répugnaient, et les digère

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« comme les autres. Tous les ressorts s'ajustent d'eux-mêmes et « facilitent leur jeu par leur exercice, au lieu qu'ils semblent « s'engourdir et devenir paresseux quand on cesse de s en servir. « L'eau se facilite son passage, et à force de couler elle ajuste « elle-même son lit de la manière la plus convenable à sa na- « ture. Le bois se plie peu à peu et semble s'accoutumer à la « situation qu'on veut lui donner. En général tous les corps sont « capables de recevoir certaines impressions, contraires à celles (( que la nature leur avait données. Il est donc aisé d'entendre « que le cerveau, dont ta nature a été si bien mêlée de mollesse « et de consistance, est capable de se plier en une infinité de « façons nouvelles, d'tfù, par la correspondance qu'il a avec les « nerfs et les muscles, il arrivera aussi mille sortes de différents a mouvements. »

Or c'est encore affirmer, de la manière la plus explicite, que les brutes ne sont que des corps, des macbines, ne différant des autres machines et des autres corps que parce qu'elles ont un cerveau dont la nature est bien mêlée de mollesse et de consistance, et capable de se plier à une infinité de façons nouvelles ; mais qu'au fond elles ne sentent pas plus les/flçow.<t auxquelles elles se plient , que l'estomac, le ressort d'une horloge, l'eau d'une rivière et le bois ne sentent les situations qu'on veut leur donner, ou auxquelles ils s^ accoutument eux-mêmes.

Mais le contraire de tout cela saute aux yeux. Lorsqu'on dresse un cheval à la guerre , un chien à la chasse , un singe à balayer le parquet et à jouer du violon, non-seulement on les plie, on les force à certains effets contre leurs premières dispositions ; mais on leur donne aussi la connaissance, qu'ils n'avaient pas, de certains mouvements auxquels ils conforment ensuite spontanément leurs actes. L'estomac, le ressort, l'eau et le bois n'ont rien à faire ici. ils subissent, saus les connaître, les effets auxquels on les plie ou se plient eux-mêmes, tandis que la brute connaît les mouvements qu'elle exécute à la suite de son apprentissage, et par conséquent elle apprend vraiment et réellement une foule de choses de la part de l'homme.

0 A plus forte raison , dit toujours le même auteur, ne faut-il (S pas croire que les animaux apprennent les uns les autres. Il « est vrai qu'ils reçoivent les uns des autres de nouvelles impres-

ET ENTElXD sa parole SANS LA COMPRENDRE. 397

« siens ; mais, si cela était apprendre, toute la nature appren- « cirait, et rien ne serait plus docile que la cire, qui retient si bien « tous les traits du cachet qu'on appuie sur elle. C'est ainsi qu'un « oiseau reçoit dans le cerveau une impression du vol de sa « mère, et, cette impression se trouvant semblable à celle qui « est dans sa mère , il fait nécessairement la même chose. « Mais cela n'est pas apprendre , c'est recevoir une impression « dont on ne sait ni les raisons , ni les causes , ni les conve- « nances. »

C'est toujours le même sophisme. La cire ne reçoit l'empreinte du cachet que selon ses dimensions, sa figure seulement, ou selon son être matériel ; mais la brute reçoit les impressions nouvelles d'une autre brute, non-seulement selon leurs formes sensibles,, mais aussi selon leurs formes intentionnelles. La brute commence à connaître^ par ces nouvelles impressions, ce qu'elle doit faire, et y conforme ses mouvements et ses actes. La cire ne connaît pas la modification produite en elle par le cachet qu'on appuie sur elle : elle subit cette modification, mais ne la sent pas; tandis que le petit oiseau connaît le vol de sa mère, le sent en lui-même, le perçoit dans ce que ce vol a d'intentionnel, et qui lui sert de leçon et d'encouragement pour en faire autant lui-môme. Il en sait, sinon les causes, au moins le but immédiat et les convenances. La preuve en est qu'il hésite, de peur de tomber ; il revient sur les bords de son nid, et recule plusieurs fois avant de se balancer sur ses ailes et de se lancer dans le vide pour la première fois. Il acquiert donc une connaissance pratique qu'il n'avait pas; il sait ce qu'il ne savait pas, et se forme à l'école de sa mère, ce qui est vraiment apprendre. Ce n'est donc pas du tact, comme la cire reçoit Vimpression du cachet, que l'oiseau reçoit dans le cerveau l'impression du vol de sa mère; et cette comparaison ne dit rien, cette explication n'explique rien.

En insistant sur l'incapacité, de la part des animaux, de rien apprendre à l'école de l'homme, Bossuet a observé que, tandis qu'on élève l'homme par le raisonnement, « au contraire, qui « dresse un chien lui présente du pain à manger, prend un bâton « à la main , lui enfonce, pour ainsi parler, les objets matériels « sur tous ses organes, et le dresse à coups de bâton comme on

898 § 114. LA BBUTE APPREND DE LHOMMKj

<( forge le fer à coups de marteau. » En lisant ces lignes, nous croyons, pour notre part, qu'on a le droit de s'étonner de les rencontrer dans un écrit de la main de liossuet.

D'abord, il n'est pas toujours vrai qu'on élève l'homme par le raisonnement. A certain âge, et pour certaines natures, le raisonnement est très-peu de chose ou rien ; c'est le bâton et le pain, savoir, les châtiments et les récompenses matérielles, qui font toute la besogne. C'est pourquoi la Sagesse dit : « Le « père qui ne fait pas usage de la verge hait son enfant; Qui c( pareil virgx odit filium suum [Prov. xm). »

Secondement, les moyens d'apprendre peuvent bien être bons ou mauvais, sages ou imprudents, durs ou bienveillants, mais ils ne changent pas la nature des choses. Est-ce que, pour ne l'avoir appris qu'à force de coups sur les doigts, tel élève de collège n'aurait pas rraimenl appris son latin"? Ainsi, pour l'apprendre par la bastonnade, la brute n'en apprend pas moins réellement ce qu'elle apprend de l'honnne; taudis qu'en rendant élastique, à coups de marteau, un morceau de fer, de cuivre ou d'acier, on lui donne l'aptitude de se rétablir lui-même dans sa première situation , quand on cesse de le comprimer; on lui donne une propriété, une qualité purement matérielle, l'élasticité, mais on ne lui apprend rien.

Enfin, si Vonnejorge le fer qiCà coups de marteau , tandis qu'on drease un chien en lui présentant du pain à manger d'une main et en prenant un bâton de l'autre, c'est qu'on pense que le fer, ne sentant pas, ne connaissant pas les coups dont on l'écrase, et ne pouvant s'en souvenir, ce ne sera pas lui qui fera ce à quoi on le plie et on l'accoutume; et par conséquent on ne lui otfre en perspective ni châtiment ni récompense, afin d'obtenir ce qu'on exige de lui : tandis qu'au contraire on pense que la brute sent, connaît les impressions qu'elle n çoit, et s'en souvient; que c'est elle-même qui fera, le cas échéant, ce à quoi on la dresse; et, par conséquent, on cherche à l'impressionner fortement des sentiments de la peur du bâton et de lattraii du pain, afin d'être sur qu'au besoin elle exécutera les mouvements qu'on lui a appris. Mais c'est reconnaître que la brute possède en elle-même ce que les corps inorganiques n'ont pas, un principe sensitif, cognoscitif, électif, actif j c'est avouer qu'elle a une

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