ET ENTEND SA. PAROLE SANS LA COMPRENDRE
âme immatérielle. Dire donc que le cheval au manège, le chien à la curée, ne reçoivent que des impressions semblables à celles que reçoit le fer à la forge, et que le bâton dresse l'animal ni plus ni moins que le marteau façonne le fer, c'est compter trop sur la bonhomie du lecteur, c'est faire de la mauvaise plaisanterie et non de la grande philosophie.
Bossuet ne veut pas non plus que la brute entende la parole de l'homme : c< Pour apprendre à l'homme, dit-il, on emploie la « parole; mais à l'animal, avec qui on ne s'entend pas, rien ne « sert que les impressions réelles et corporelles ; il faut les coups « et le bâton, et, si on emploie la parole, c'est toujours la même « qu'on inculque aux oreilles de l'animal, comme son et non « comme signe.
« C'est autre chose d'être frappé du son ou de la parole en « tant qu'elle agite l'air et ensuite les oreilles et le cerveau, au- « tre chose de la regarder comme un signe dont les hommes « sont convenus, et de rappeler en son esprit les choses qu'elle « signifie. C'est ce dernier qui s'appelle entendre le langage, et « il n'y en a dans les animaux aucun vestige. »
Nous regrettons que Bossuet ait écrit cela : c'est ti'op vulgaire et peu digne d'un esprit aussi sérieux : c'est au point que M. de Boiiald lui-même n'en a pas voulu, et, moins avare que Bossuet à l'égard de la brute, il lui a fait l'honneur d'admettre qu'elle entend la parole humaine, au moins comme signe. Mais la hrule ne saurait être satisfaite de celte concession. Pour M. de Donald, le signe est ce qui indique la chose, et n'est pas la chose, comme la fumée indique le feu, et n'est pas le feu. Mais la parole nonseulement indique la chose, mais c'est la chose même selon son intention et son idée. C'est pourquoi il condamne, à jvste raison, l'école de Gondillac, pour laquelle « la parole n'est que le signe de la pensée, » tandis que la parole est la pensée même, revêtue de formes sensibles, et, d'après saint Augustin, c'est le Verbe de Ihonmie qui se fait voix, comme le Verbe de Dieu s'est fait chair. Or, lorsqu'on dit au chien : «Donnez la patte, prenez cela, venez ici, restez là, » ces mots ou des mots semblables, prononcés par l'homme, ne sont pas seulement un son gui agite l'air et ensuite les oreilles et le cerveau de la bêle; ils ne sont pas non plus seulement un signe, indiquant la chose, sans
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être la chose : ils sont la conception intentionnelle, la pensée qui , de l'esprit de l'homme, passe par la voix dans l'âme sensitive de la brute, et y reste toujours comme une conception intentionnelle, est connue comme telle, et est exécutée par le mouvement. Car, en écoutant ces mots, la bête tend en effet la patte, va ou vient, marche ou s'arrête. El\e sait donc ce que signifie chacun de ces mots. Or c'est là vraiment entendre; et la parole de Thomnie n'est pas un simple son ni un simple signe, mais une parole véritable, même pour la brute.
Il est vrai qu'elle n'entend pas les verbes au mode infinitif, ni les paroles renfermant des idées ou des conceptions purement intellectuelles. Il est vrai qu'elle n'entend pas, d'une ?nanière infinit ive, générale , absolue, ce que c'est que donner ou prendre, marcher ou s'arrêter. Il est vrai qu'elle n'entend pas les mots vertu, vice, devoir, bien, mal, vrai, faux, m aucun mot exprimant un principe universel, parce qu'elle n'a pas d'intellect. C'est pourquoi on peut parler à la brute, et on ne peut raisonner avec elle; on peut lui apprendre le sens de quelques mots , mais non pas celui du langage , qui suppose l'intelligence de Vinfinitif des verbes et des termes qui résument la natm-e ou l'universalité des choses. Mais cette impossibilité lui est commune, en quelque sorte, avec les petits enfants , dont l'intelligence n'est pas encore parvenue au degré de développement nécessaire pour saisir l'universel, et à qui , par conséquent , on adresse des paroles , mais avec qui on ne fait pas de discours. Pour la brute, cette impossibilité de comprendre la chose dans sa nature, dans ses rapports généraux, n'implique pas non plus l'impossibilité de connaître CETTE chose dans ses và^^ovi?, particuliers . Cette impossibilité de comprendre les mots abstraits, les mots qui sont la monnaie courante du monde des intelligences, n'implique nullement l'impossibilité de connaître la signification des mots concrets qui sont la monnaie courante du monde des êtres sensitifs. En un mot, pour la hi'ute, cette impossibilité de comprendre le langage n'implique pas l'impossibilité d'entendre la parole.
On nous dit « que la parole est un signe dont les honmies sont « convenus, et qui rappelle à l'esprit ce qu'elle signifie. » M. de Bonald n'est pas non plus de cet avis, et il a complètement rai-
KT tNTEAD SA l'AUOLE SA^S LA COM 1M\EN DKK. 101
son; car, comme il l"a si bien démontré, dans son admirable dissertation sur r impossibilité que l'homme ait inventé le lonyngr, la parole n'est nullement le résultat d'un accord quelconque entre les hommes, ils auraient du avoir déjà le moyen de s'entendre entre eux, pour s'accorder k inventer la parole; et rien n'est plus vrai que cette remarque de Rousseau : « La parole était « nécessaire, pour inventer la parole. » La parole est une révélation, et non une convention. La mère qui apprend à son enfant à parler, comme tout maître qui apprend à son écolier une langue qu'il ignore, ne convient de rien avec lui ; elle lui révèle, lui répète souvent, toujours les mêmes termes dont il faut nommer les choses, pour les rappeler à son esprit et à l'esprit des autres ; la parole est une chose imposée par qui l'enseigne et acceptée aveuglément par qui l'apprend. Et voilà tout. Cela a lieu à l'égard des animaux. Donc de ce que l'homme qui dresse une bête ne convient pas, et ne peut convenir avec elle, sur la parole qu'il lui fait ouïr et sur sa signification, il ne s'ensuit pas qu'il ne la lui apprend pas; et, loin gîi'il n'y ait dans les animaux aucun vestige d'un pareil apprentissage, il y a cet apprentissage lui-même dans toute sa réahté. La bète apprend exactement, non ^d&\Q langage, maislapfl;o/e;la parole, si l'on veut, restreinte, bornée au substantif qui indique la chose, et étrangère à l'adjectif qui signifie les qualités de la chose; la parole du hic et nunc, ou du temps déterminé et non du temps infinitif; la parole des images et non des idées; mais, à coup sur, la véritable parole, et non pas seulement un signe, et moins encore seulement un son.
Ce qui suit est plus exorbitant encore : « C'est aussi une fausse K imagination qui nous persuade que les animaux nous font « des signes. Autre chose est de faire un signe pour se faire en- « tendre; autre chose d'être ému de telle matiière qu'un autre « puisse entendre nos disposllions. » Oui, ce sont deux choses bien différentes, puisque vous le voulez ainsi; mais ce sont des choses qui se trouvent toutes les deux dans la brute. Le petit chien qui gratte à la porte de son maître et fait entendre des cris plaintifs pour qu'on lui ouvre, est réellement e'w/w de telle manière qu'on puisse entendre ses dispositions, et, en même temps, il fait réellement un signe pour se faire entendre. La preuve qu'il fait là