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DES OPÉBATIONS ET DES SENTIMENTS DES BRUTES

lin signe \érilab\e pour se faire entendre, c'est qu'on l'entend, en effet, à ce si(/7ie, et qu'il no fait spontanément ce signe que parce qu'il sait qu'à ce signe il est, en effet, entendu. C'est ainsi que les hommes ont toujours et partout entendu la chose. Si ce n'était qu'une fausse imagination qui leur persuade que les bêtes leur font des signes, ils seraient bien à plaindre; car ils ne pourraient plus croire au témoignage des sens, dans bien d'autres chosi's, puisqu'ils seraient le iouel d'une imagination fausse, dans cette chose.

§ llj. An affirmant aussi que. la raison inonédiate de tous les mouvevienls de la brute est en Dieu, Bossuet a prêté, sans s'en douter, son appui à la doctrine de Mahbranche, qui nie l'action des causes secondes et établit le panthéisme. — Preuves que non-seulement la brute, mais aussi la plante sont cause véritable de leurs opérations. — Les sentiments de la brute. — Les nier, c'est nier Véoidence. — On comprend que Fénelon ait donné dans ces errements ; pour Bossuet, la chose est aussi incompréhensible que regrettxble. — Mal immense que le cartésianisme a fait en France.

Il n'est pas moins regrettable que le même auteur soit revenu^ à différentes reprises, sur cette affirmation : Que la raison prochaine, immédiate, directe de tout ce que fait la brute, n'est pas en elle, mais dans les lois générales de la création, en Dieu. « Il « y a une raison, a-t-il dit, qui subordonne les causes les unes « aux autres, cette raison qui fait que chaque arbre tire de la « terre, parmi une infinité de sucs, celui qui est propre pour le « nourrir. Mais cette raison n'est pas dans toutes les choses, elle '( est en celui qui les a faites et qui les a ordonnées. Ceux qui « trouvent que les animaux ont de la raison, parce qu'ils pren- « nent, pour se nourrir et se bien porter, les moyens convena- « blés, devraient dire aussi que c'est par raisonnement que se M fait la digestion. »

« Quelque industrie, a-til dit encore, qui paraisse dans ce « que font les animaux, elle n'approche pas de celle qui paraît « dans leur formation, où toutefois il est certain que 7iulle autre « raison n^agit que celle de Dieu. »

Sans doute il est absurde de penser que les animaux ont une

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raison, parce qu'ih prennent, pour se nourrir et se bien porter, les moyens convenables ; mais il est intolérable qu'on donne pour certain ce qui est évidemment faux, savoir, que, dans les animaux aussi bien que dans les plantes, nulle autre raison nhigit que celle de Dieu. Car c'est nier purement et simplement l'action des causes secondes. C'est affirmer que les causes secondes n'agissent pas réellement, mais que cest Dieu qui agit à l'occasian des causes secondes. C'est admettre dans toute sa crudité la doctrine panthéistique et fataliste des causes occasionnelles que Descartes et Malebranche ont, comme on ''a vu (vol. I, p. 409), empruntée au Coran, et que saint Thomas a si bien réfutée il y a six siècles.

Mais, ces considérations à part, n'est- il pas intolérable qu'on veuille faire croire aux hommes que tous les mouvements des animaux se font par eux, comme la digfsfion se fait en eux, et qu'ils n'agissent que par le même principe qui les a formés? C'est là confondre les deux ordres de phénomènes évidemment distincts qui ont lieu non-seulement dans les animaux, mais aussi dans les plantes et même dans l'homme. Certainement la digestion, la génération et la formation de tout composé vivant se font en vertu de lois générales, et la raison de ces merveilles n'est pas dans les choses, mais en Celui qui les a fuites et qui les a ordonnées. Mais la raison par laquelle chaque arbre tire de la terre, parmi nne infinité de sucs, celui qui est p'-opre pour le nourrir ; la raison par laquelle les animaux prennent les moyens convenables pour se nourrir et se bien porter , comme la raison de tous les actes humains, sont des raisons d'un ordre bien différent, et se trouvent dans les choses mêmes. Ces raisons ne sont que les principes divers du mouvement intrinsèque que Dieu a déposé dans tout être vivant, et qui , comme on l'a vu, est le premier constitutif de la vie. Ces raisons sont le mouvement propre ou l'âme végétative dans la plante, le mouvement spontané ou l'âme 5T/is?7/<;(2 dans la brute, et le mouvement libre ou l'âme intellective dans l'homme. Ces mouvements, qui n'ont rien à faire avec le mécanisme par lequel le composé vivant est formé, engendre et digère, sont propres, intimes, spécifiques. Par eux la plante, la brute, l'homme, sont causes secondes, il est vrai, mais Causes réelles de leurs effets et de leurs opérations.

lOi § 115. DES 0PÉI!AT10^S T.T DES SENTIMENTS DES BBUTES.

Bossuet lui-mônie parait, du reste^ reconnailrc cette vérité dans le même endroit où, par une étrange confusion de mots et d'idées, il la combat. Car il a dit: «Il est aisé de penser que ce a même Dieu qui a formé les semences et qui a mis ce secret « principe d'arrangement d'où se développent, par des mouve- « mcnts si réglés, les parties dont l'animal est composé, a mis u aussi da7îs ce tout, si industrieusement formé, le PRINCIPE « QUI LE FAIT MOUVOIR convenablement à ses besoins et à sa « nature. » Oui , grand évoque, c'est cela, et ce n'est que cela. Le même Dieu qui a donné aux semences la vertu de former le corps du composé vivant, a mis en lui le principe qui le fait mouvoir ; et ce principe est ce que, avec le commun des hommes, saint Thomas et la philosophie chrétienne appellent Tâme végétative, l'âme sensitive et l'âme intellective, par laquelle la plante, la brute, l'homme, ne sont pas des horloges ou autres machines, mais des êtres vivants, se mouvant eux-mêmes convenablement à leur nature et à leurs besoins.

Vous avez dit aussi que « attribuer aux animaux le moindre « soupçon des choses intellectuelles, c'est s'aveugler volontairece ment et renoncer au bon sens. » On peut en dire autant de ceux qui refusent aux animaux tout sentiment. Car rien n'est plus contraire au bon sens et à l'évidence que de supposer que tous les mouvements par lesquels les animaux poursuivent les objets extérieurs ou s'en éloignent, s'attachent à l'homme ou révitent , le caressent ou le combattent, ne sont déterminés que par les impressions purement matérielles que les objets et l'homme produiraient sur une machine de chair et d'os, à quatre pattes.

Comment donc ! la générosité du lion, la fidélité du chien, la sensibilité du cheval, les rancunes de Tâne, l'entêtement du mulet, l'astuce du renard, la timidité du cerf, la jalousie du taureau, la mansuétude de l'agneau, l'attachement de la brebis, les vengeances de l'éléphant, la trahison du chat, la perfidie de la hyène, la simplicité de la colombe, la prudence du serpent, l'obéissance du faucon, l'esprit de société des abeilles, la fidélité conjugale des tourterelles, l'amour maternel de la poule, la reconnaissance de presque toutes les bêtes , d'autant plus sincère <|u'elle est moins libre, jiour tout ce qui leur fait du bien : toutes

LES CONSÉQUENCLS FUNESTES 1>U CAllTÉSÎArsiSMK. '!0.j

ces modifications différentes que la brute éprouve dans l'intiniilé de son être^, en présence de certains objets, et les mouvements qui s'ensuivent; tous ces phénomènes, rayonnement fidèle par lequel l'âme sensitive se révèle elle-même au dehors, et qui n'ont rien de corporel, ne seraient pas de vrais sentiments, ne seraient autre chose qu'un jeu des organes, ou l'œuvre de la crainte du bâton et de l'attente du pain?

Le petit chien qui fait les délices d'une maison, en l'absence de son maître, est triste, morne; il ne bouge pas, il ne s'amuse pas. Cependant on le soigne avec le même intérêt qu'auparavant; il est sûr de son pain, il ne craint ni les mauvais traitements ni les coups de bâton, et rien ne manque à son bien-être matériel. Pourquoi n'est-il donc pas content? que veut-il? que cherchet-il ? que lui faut-il encore ? Ah ! c'est la présence de son maître ; c'est le bonheur de se reposer sur ses genoux ou à ses pieds, de voir son sourire, de recevoir ses baisers, ses caresses et de les lui rendre. Aussi son retour le rend fou de joie. En l'apercevant de loin, il vole à sa rencontre, il saute sur lui comme pour l'embrasser; il court h toute haleine, dans toutes les directions, pour détendre, en quelque sorte, par les mouvements du corps, son âme engourdie par la douleur; il crie, il aboie, il tressaille d'allégresse. Un enfant ne saurait fêter avec des marques plus bruyantes de joie le retour de son père chéri !

La brebis en fait presque autant à l'égard du pasteur. On voit tous les jours de ces intéressantes bêtes domestiques, à la mort de leur maître, ne vouloir plus rien prendre, le suivre au tombeau, et expirer d'inanition et de douleur sur sa pierre sépulcrale. Osez donc soutenir que ce ne sont là que des machines! Singulières machines, que des êtres qui sentent si profondément le besoin d'aimer et d'être aimés, et qui, bien souvent, l'emportent même sur la sensibilité et le dévouement de l'homme pour l'homme ! En vérité , les cartésiens sont des esprits bien singuliers: on les dirait, avec plus de raison qu'ils ne le disent des bêtes, de véritables machines eux-mêmes.

On a beau s'appeler Bossuet ou Platon, quand on avance de pareilles absurdités, on doit s'attendre avoir ses paroles expirer sans écho sur les lèvres qui les prononcent, lors même qu'on est assez heureux pour ne pas devenir le jouet des plaisanteries

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du sens commun. Dans les choses d'évidence commune, les hommes les plus simples ne se laissent pas imposer par l'autorité des jrrands noms, et se moquent, à juste raison, môme du génie qui ne tient pas compte des croyances générales de l'humanité : de même que les simples fidèles tournent le dos. même au génie qui s'élève contre les croyances conjmunes de l'Eglise.

Nous savons bien que Fénelon a trempé, lui aussi, dans Terreur cartésienne de la hête-machine. Cela ne nous surprend pas de la part de l'auteur du Télémaqi'e, de la part du père du roman moderne ; mais de la part de l'auteur du Discours sur l'Histoire UNivHRSELLE, dc la pai't du Continuateur de saint Augustin et du Père de la Philosophie de l'Histoire, dans ces derniers temps, cela non-seulement nous étonne, mais nous afflige. Et nous ne comprenons pas les écarts de Bossuet, touchant la nature de la brute, à moins qu'on n'admette l'hypothèse que nous avons rappelée plus haut : que l'ouvrage qui renferme ces écarts n'était pas destiné à la publicité par son auteur.

En effet, on vient d'entendre Cicéron, expliquant les appétits des brutes par l'existence d'une âme en elles, ayant quelque chose de semblable à Tàme de l'homme : Principaïus in homine est mentis ; in bellua est quid simile menti, lnde obiun- TUR REHCM APPETiTcs. Ou nc pcut douc pas Comprendre comment une vérité qu'un philosophe païen avait connue, sur le simple témoignage de la tradition humaine, ait pu échapper à un philosophe chrétien, pour lequel la môme vérité avait aussi le témoignage de la tradition catholique des Pères, et même de la Bible, dont il avait une connaissance si étendue et si complète !

Comme tout ce qui est particulier et nouveau en religion est hérétique, et que tout ce qui est particulier et nouveau en politique est révolutionnaire, ainsi tout ce qui est particulier et nouveau en philosophie est absurde. Un ne peut donc comprendre que le noble athlète de la tradition catholique, le tléau redoutable de tous les novateurs religieux et politiques, ait fait cause commune avec les ennemis des traditions humanitaires, et prêté ra])pui de son noui aux novateurs philosophes.

Esprit aussi pénétrant qu'élevé, et voyant loin dans l'avenir, Bossuet a dit : « Je prévois qu'une grande guerre se prépare

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