‹ La philosophie chrétienneChapitre 155 sur 249 · BÉSULTANT DES PRÉROGATIVES DE L'AME DES BRUTES · texte numérisé non relu

BÉSULTANT DES PRÉROGATIVES DE L'AME DES BRUTES

« corps vivant. Cette puissance est la faculté générative de « l'être vivant (1). »

Or^en partant de cette doctrine d'une vérité et d'une évidence incontestables, nous avons prouvé que, par cela même qu'elles engendrent, l'âme végétative de la plante et l'âme sensitive de la brute doivent être et sont de toute nécessité des formes immatérielles. Mais, si l'âme de la plante, qui n'engendre que dans l'ordre purement corporel, et l'âme de la brute, qui n'engendre que dans l'ordre corporel et dans l'ordre intentionnel, doivent être et sont immatérielles, n'est -il pas évident que l'âme humaine, qui engendre non-seulement dans l'ordre corporel et intentionnel, mais aussi dans l'ordre intellectuel, doit être et est immatérielle? N'est-il pas évident que l'immatérialité nécessairement requise pour des générations bornées à ce qui est corporel, sensible, particulier, fini, est d'une nécessité absolue pour une génération telle que celle qu'accomplit l'intellect humain, et qui embrasse tout ce qui est incorporel, intellectuel, spirituel, universel, infini? N'est-il pas évident que l'âme liumaine, qui engendre à la ressemblance de Dieu, doit être et est dépouillée de toute matérialité, doit être et est simple, spirituelle; doit être et est, non de la même substance, mais de la même nature que Dieu?

En second lieu : on a entendu saint Thomas, d'accord avec l'humanité tout entière, attribuer à l'âme des animaux, outre la faculté sensitive proprement dite, par laquelle ils se forment les images immatérielles des choses matérielles, la faculté nommée le sEKs coMiMUN , par laquelle ils distinguent ces images entre elles ; et, de plus, la faculté nommée force estimative , par laquelle ils apprennent et distinguent les intentions des rapports des choses entre elles et avec eux-mêmes : intentions qui n'ont pas, pour leur cause, l'impression iumiédiate des objets sensibles sur le sens, et que, pour celte raison , le saint Docteur appelle

(1) « Generatio in rébus inanira itis c t tolaliter ab exirinseco. Sed generatio « vivi'iilium est quodam altiori modo, par aliquid ipsiu-, vi\entis quod est >e- " uieii, in que estaliquod jnincipiuni corporis forrnativum ; et ideo ojiortet esse (■ aliquam potniiatû ivi viventis, per quain seni-n iiujus ino li praeparetur; et « hœc est virtus generativa (Ip., q. 78, art. 2, ad secundum).»

5j IIU. SPIRITUALITÉ DE LAME HUMAINE,

CHOSES NON SENTIES, res insensutûs. a Or l'homme, ajoute le même Docteur^ jouit, à plus forte raison , de cette dernière faculté, mais il en use différemment. Quant à la manière de percevoir les formes intentionnelles des objets sensibles, l'homme ne diffère pas des autres animaux; car ses sens sont changés, par l'impression des choses extérieures, de la même manière que les sens de la brute. Mais quant à la manière de se former les intentions, les idées des rapports des choses entre elles et avec lui-même, intentions qui n'ont pas pour cause l'impression immédiate des objets sur les sens , l'homme accomplit cette opération tout autrement que les brutes : celles-ci ne se forment ces intentions qu'en vertu d'un certain instinct, tandis que l'homme se les forme par une espèce de comparaison. C'est pourquoi la faculté dont ces intentions sont l'œuvre et qui, dans les animaux, s'appelle force estimative naturelle, dans l'homme se dit vertu cogilative, car ce n'est qu'en les coagifant, ou en les comparant entre elles, qu'il les reconnaît. Cette même vertu se nomme encore raison particulière , parce qu'elle ne s'exerce qu'en coUationnant les intentions des choses individuelles, et par conséquent elle diffère de la vertu qui s'appelle raison intcllective, dont le propre est de collationner les intentions des universaux ou les idées (1). »

Sous ce rapport, l'homme s'élève donc on dirait presque infiniment au-dessus des brutes, parce que cette force estimative qu'on ne peut leur contester, et qui leur est nécessaire afin de saisir certaines idées des objets sensibles, que le sens ne peut percevoir, cette force, disons-nous, dans les animaux, a son principe dans un certain instinct et dépend de lui, et l'instinct est une puissance renfermée dans le particulier; tandis que la

(1) « Considerandum est autemquoil, quantum ad iornias scnsibiles, non est » dilïerenlia iator liomineni et alia animalia; siniiliter enirn immutantur a " sensibilibus cxterioribus ; sed quantum ad intontioncs pra-diclas diflorentia H est. Nani animalia perdpiunt hujusmodi intentiones soluin naturali quodam « instinctu, liomo auteni per quamdam coUationcni. Kt idco qua' in aliis ani- « nialibus dicitur icsdmaliva naluralis, in bomine dicitur cogitativa quia « per collationom quamdam bujusmodi intentiones adinvonit. lînde etiam oi- « citur ratio pariicularis ; estenim collativa iiilentionum individualium, sicut « }'alio intellectiva iotentionum universalium (I p., q. 78, ait. 4). »

HESULTAiXT DES Pl.KUOGATlVES DU l'aME DES BliUTES. 41 o

force qui, dans riionmie, saisit ces mêmes intenlions, ces mômes idées, découle de la vertu intellective. Si donc la /orce esliinative des animaux exige, à elle seule, comme on Ta vu, une âme immatérielle, à bien plus forte raison encore cette même faculté, qui, dans l'homme, est un reflet de l'intellect et embrasse Tuniversel, demande-t-elle absolument une âme n'ayant aucune des conditions de la matière, une âme absolument incorporelle.

En troisième lieu : la force estimative est la faculté déjuger de la brute. Mais par cette faculté la brute ne juge que les faits matériels, ne distingue que le vrai et le faux par rapport à l'être de la chose en elle-même, ou le vrai et le faux rnétaphijsiques, par lesquels tout èlre est ce qu'il est ou n'est pas ce qu'il doit être; car la brute ne dislingue que ses semblables , son maître , sa re traite, ses aliments, ses convenances, ses fonctions, de toutes les choses qui ne sont pas cela; tandis que, par sa faculté de juger, Ihonime juge aussi les faits intellectuels, distingue le vrai et le faux de la chose, même dans ses rapports avec lïntellect, ou le vrai et le faux logiques par lesquels il y a ou il n'y a pas équation entre la chose extérieure et la conception que l'intellect s'en est formée. La brute ne juge qu'en comparant deux faits; l'homme juge en comparant deux idées.

En outre, la force estimative est la raison de la brute; mais, comme nous l'avons fait remarquer, cette raison ne déduit pas une conséquence des à.exx\ prémisses, une idée particulière d'une idée générale. Celte raison affirme, mais ne raisonne pas, et moins encore elle peut s'assurer elle-même de la vérité de son aftirmation au moyen de la démonstration. Parmi les composés vivants tout cela n'est exclusivement propre qu'à l'homme. Sa raison seule déduit, raisonne, démontre. Cependant on s'est convaincu que même ce jugement imparfait, même cet analogue DE LA RAISON dc la brutc, sont inconciliables avec une forme matérielle. Comment donc le jugement parfait et la raison réelle et complète de l'houîme pourraient-ils se concilier avec une pareille forme?

En quatrième lieu , quant à la mémoire sensitive, saint Thomas a fait l'observation suivante : « L'âme humaine a non-seu- « lement la mémoire, comme tous les animaux, par la recordalion « subite des choses passées ; elle en a aussi la réminiscence (que

414 § 117. SPIRITUALITÉ DE l'AME HUMAINE,

« les animaux n'ont pas), parce qu'elle cherche en elle-même, « d'une manière syllogislique, le souvenir des choses passées^ « selon les intentions singulières qu'elle en a perçues (1), »

Bien plus, outre la mémoire sevsitive des images, Vhommc possède encore la mémoire intellective âes principes ot des idées, ce qui le met en état de raisonner et de s'élever à la hauteur de la science des êtres. Si donc, par cela seul que la brute a la mémoire sensitive des images, il faut, de toute nécessité, comme nous l'avons démontré, lui attribuer une âme immatérielle; n'est-ce pas le comble de la contradiction et de l'absurde de refuser une telle âme à l'homme, dont la mémoire est si étendue, si variée, si complexe, si puissante et si parfaite?

§117. Confinunfmi du même ivjct. Autres arguments, plus frappants encore, résultant des thèses établies sur l'appétit sensitif et la faculté loconwlioc des brutes, en faveur du dogme de la spiritualité de l'dine de l'homme. — Conclusion de cette longue discussion : les prérogaiiies de l'dme des plantes et des brutes sont le plus splendide piédestal de lu grandeur de l'dme humaine.

Enfui ce qui est la volonté dans l'homme est Vappétit dans la brute. Mais la brute est déterminée nécessairement au mouvement par le fantôme qui a excité l'appétit, et par l'appétit qui la pousse au mouvement. Dès l'instant où le fantôme de l'objft sensible réveille en elle lappétit, l'appétit réveillé commande le mouvement, l'animal se dresse et se meut nécessairement. La brute ne peut doue se refuser d'agir, et se trouve forcée d'exécuter par le mouvement les exigences de l'appétit, dès Tinslant où l'objet extérieur a frappé ses sens.

Il n'en est pas de même de l'appétit de l'homme. En tant qu'être sensitif, il a des inclinations, des penchants, des ajjpi lits, lui aussi; mais ces appétits, dit l'Écriture, sont en lui subordonnés à la volonté, lui sont assujettis, et il peut les dominer et

(1) « Kx parte aulciii incinoraliva, non soluin lial)et mcinoriain sicut caîlera « auimalia in subila rocordatione i)ia:'leritoium, se>l etidin nminiscenliam, « qnasi syllogisiiceinquirenJu p œlcritorum memoriam sccundum individuales « inteatioues (l p., q. 78, art. 4). ■>

RÉSULTANT DES PBÉROGATIVES DE l'AME DES BEUTES. 415

en disposer en maître : Sub te erit appetiius ejus, et tu dominaberis illius (Genèse, III).

Maître de la cause, il l'est, à pins forte raison, de l'effet. Maître de l'appétit , il est encore plus maître des mouvements de locomotion qui le réalisent. Ainsi donc, quoique le privilège d'avoir en lui-même le principe du mouvement lui soit commun avec la brute et même avec la plante (car le mouvement intrinsèque est le constitutif essentiel, la première condition de la vie), cependant ce privilège n'est ni de la même nature ni de la même extension, et ne s'exerce pas de la même manière.

La plante se meut bien elle-même, mais en elle-même, et non pas hors d'elle-même; el , privée de la faculté du mouvement progressif de locomotion, elle est clouée par son propre poids à l'endroit où elle végète, et ne peut le quitter, à moins qu'une force extérieure ne la transporte ailleurs. La plante n'a donc que la propriété du mouvement, et rien de plus.

Douée de la faculté de changer de place, et affranchie, sous le rapport de la locomotion, de toute nécessité extérieure, la brute se meut, non-seulement en elle-même , mais encore hors d'ellemême ;e\\e, se meut progressivement dans tous les sens et dans toutes les directions. Mais pour elle, les conditions du mouvement posées , ce mouvement devient une nécessité ; soa affranchissement de toute nécessité extérieure qui pourrait entraver ses mouvements, ne lui confère que la spontanéité , mais ne l'exempte pas de ces nécessités intérieures par lesquelles, à peine frappé par l'objet sensible, son appétit s'excite nécessairement, et l'appétit excité impose nécessairement aussi les mouvements. Seul, l'homme est étranger à toute nécessité , non-seulement extérieure, mais intérieure aussi. Seul, l'homme est maître de ses mouvements intérieurs et extérieurs; et, quel que soit l'empire avec lequel l'appétit, mis en jeu, commande ces mouvements, il peut s'y livrer, les suivre^ ou bien les arrêter, et même n'en tenir aucun compte. C'est posséder la liberté en même temps et en surplus de la propriété et de la spontanéité du mouvement. Le mouvement donc, qui n'est que propre dans la plante , qui n'est que propre et spontané dans la brute, est dans l'homme à la fois propre, spontané et libre.

Ètte inlellectif en même temps qu'être sensitif, indépendam-

116 § 117. SPIfilTLVLlTh; Oi: LAME I11M\I>E

nient de ses appétits sensitijx, riiomme éprouve encore des i\\i- \wA\[sintellrc(ifs auxquels la brute est coniplétenient étran^'ère ; car il a l'appétit du bien intellectuel, du bien moral, du bien surnaturel, du bien infini. Il a l'appétit de la vérité, de la science, de riionnêteté, de la vertu; il a l'appétit de la gloire, de limmortalilé, du ciel, de Dieu. Mais, tandis que, dominée, dit saint Thomas, par le concupiscible et par l'irascible, la puissance appélitivc de l'âme des animaux n'est que passive; au contraire, n'agissant que sous les indications de l'élection et de la volonté, la puissance appétitive de l'âme humaine demeure toujours une faculté active : Animalia faciunt pcr concupiscentiam et iram ; humincs agunl pcr elcrtionem aut volunlatem. En sorte que, livré aux mains de son conseil, in manus consilii sui, d'après la belle expression de la Sagesse, et maître de luimême, riiomme non-seulement peut commander à ses appétits, mais les contrarier : Video bona proboqur, détériora sequor.

Or, si, comme on vient de s'en persuader, l'appétit purement sensitif, passif, spontané de la brute, serait cependant incompréhensible , impossible dans une âme-matière , dans une âmecorps ; car il répugne que le corps et la matière puissent appéter spontanément la moindre chose : à plus forte raison l'appétit, non-seulement sensitif, passif et spontané, mais encore intel- Icctif, actif et libre de l'homme, serait-il incompréhensible et impossible dans une âme matérielle et corporelle; car, à plus forte raison, il répugne que la matière et le corps puissent appéter librement la moindre chose de l'ordre intellectuel, universel et divin.

C'est ce qui fait que, tandis que l'âme des brutes est immatirielle sans être spirituelle , l'âme humaine est à la fois immatérielle et spirituelle; et que, tandis que celle-là n'est qu'une substance NON-coRPs, celle-ci est aussi une substance espeit; etque même elle seule, parmi toutes les âmes, est esprit, parce qu'elle seule unit au sens l'intellect et la volonté, ces grandes facultés constitutives de la substance proprement spirituelle, de l'être proprement espbit.

Nous n'avons donc pas perdu notre temps en prouvant, par des]arguments de toute espèce, l'existence d'une âme immatérielle dans les brutes et même dans les plantes. Cette longue

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