‹ La philosophie chrétienneChapitre 166 sur 249 · ORIGINE DIVINE DE LAME HUMAINE · texte numérisé non relu

ORIGINE DIVINE DE LAME HUMAINE

rent entre elles par la manière dont elles sont faites, autant que par la manière dont elles sont, et que, pour la chose qui se fait, la spécialité d'être faite suit fidèlement sa manière d'être ; hoc modo alicui compatit fiebi, sicut ei compatit esse. C'est parce que le fieri est la voie ou racheminement à l'être.

Ainsi donc, comme les accidents n'ont pas un être (esse) véritable, ils n'ont pas un véritable fieri, ou la véritable spécialité à'élre faits. Ce n'est que fort improprement qu'on dit : « faire une statue, une table, une chaise. » Ces choses ne sont que des portions de matière : du bronze, du marbre, du bois, ayant reçu une forme accidentelle qu'elle* n'avaient pas; elles ne sont que la même matière différemment modifiée, et non des choses véritablement faites.

La spécialité d'ÈxRE faites (/ïer/) convient plus sérieusement aux formes substantielles, subsistantes avec la matière. Mais, comme elles n'ont l'être qu'ru-ec la matière, elles n'ont non plus leur ktke-faites {Jieri) qu'avec la matière. Il est vrai que, comme on l'a vu déjà, ce sont au fond les formes substantielles qui produisent les formes substantielles. Mais, liées étroitement à la matière, par rapport à leur être, ellesje sont aussi par rapport à leur être-faites; elle ne sont donc faites qu'en compagnie d'une matière préexistante; elles ne sont faites que d'une subsistance composée avec la matière [composita subsistentia fmnt), comme elles ne sont, ne subsistent qu'avec la matière. Leur fiari n'est donc pas dégagé de toute matérialité, n'est donc pas complet, n'est donc pas absolu. Elles sont produites ou enfjendrêes, mais en vérité elles ne sont pas véritablement /a/Y<?y, puisqu'elles n'apparaissent qu'à la suite et en compagnie de la matière, existante déjà sous une autre forme, ou de la matière àé]k faite; Qi ce qui est fait peut être modifié, transformé, transsubstantié, mais ne peut être fait de nouveau.

Au contraire, une forme substantielle, comme l'âme humaine, qui a son être à elle dans la matière, mais indépendamment de la matière ; une forme tout à fait dégagée de la matière, par rapport à son opération spécifique, et, par conséquent aussi, par rapport à son être, doit l'être aussi par rapport à son fieri. Elle ne peut sortir ni d'une substance préexistante corporelle, parce que, dans ( e cas, elle serait d'une nature toute corporelle, ni

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d'une substance préexistante spirituelle, parce que les substances spirituelles ne peuvent se métamorphoser mutuellement en d'autres substances, et que nulle substance spirituelle ne peut se partager et produire d'elle-même une autre substance spirituelle, distincte d'elle par la diversité de l'individualisation ; ni d'une substance immatérielle, agissant par un organe matériel, et avec la matière; car une substance, agissant d'une telle manière, ne saurait produire qu'une forme immatérielle, unie à la matière et n'ayant l'être qu'ayec la matière; ne saurait produire qu'une âme telle qu'elle se produit par la génération, dans la plante, dans la brute et même dans l'homme, avant que l'âme intellective ne vienne en prendre possession. Elle ne saurait produire qu'une âme végétative ou sensitive, qui n'a à'être ({w'avec la matière, et non l'âme intellective, qui ne dépend nullement de la matière, par rapport à son être. Afin donc qu'il y ait convenance, harmonie, homogénéité entre l'être de l'âme intellective el son Jieri, cefieri de notre âme ne doit pas avoir le moindre mélange avec la matière; ce fîeri de notre âme ne doit pas être l'œuvre d'une substance préexistante, la tirant de sa propre substance; il doit être un fieri qui ne suppose rien avant lui, un fieri complet, absolu, un fieri résultant immédiatement de cette Voix toute-puissante qui dit au néant : « Que telle chose se fasse, fiât, et telle chose se fait : Ipse dixit et facta sunt. » Mais un tel fieri, c'est le fieri par création ; donc l'âme humaine n'a son origine que par création (1).

(1) « Anima rationalis non potest fieri nisi per creationem, quod non est ven rimi de aliis fonnis. Cujus ratio est, quia cwwjicri sit via ad esse, hoc modo « alicui competit yierj sicut ei compotit esse. Illud autera proprie dicitur esse, « quod liai)ct ipsum esse quasi ia suc tSsc sui)sistens. Unde soliie substantiai « proprie et vere dicuntur entia. Accidens vero non habet esse, sed eo aliquid « est; et liac ratione ens dicitur. Sidit alb do dicitui ens', quia ea aliquid est « album; et propter hoc accidens dicitur magis ew^isquam ens. Et eadem ratio « est de omnibus aliis iorinis non subsistentihus. Et ideo nulli forma? non sub- « sistenti proprie conveuityîe/i, sed dicuntur fieri, quod composiia subsi- « stenlia fiunt. Anima autem ratiomlis est forma subsisteiis; unde sibi proprie f> competit esse et fieri. Et quia non potest fieri ex. materia pra^jac ntc, neque « corporali, quia sic esset naturœ corporeae ; neque spirituali, quia sic sub^tantiie « spirituaies invicem transmutarentur : necesse est dicere quod non fiât nisi j er « creationem {loc. cit.). »

436 § 120. OBIGINE DIVINE DE l'aME HUMAINE;

C'est la raison par laquelle, comme saint Thomas l'a fait remarquer (le cas du péché originel excepté), ce ne sont que les accidents individuels, appartenant aux dispositions de la nature, et nullement les accidents purement personnels qui, par la génération, se propagent des parents dans leurs enfants. Car ce ne sont que les accidents selon le corps, et nullement les accidents selon l'âme qui peuvent être transmis de père en fils (1).

En revenant ailleurs sur le même sujet, saint Thomas s'est encore exprimé dans ces termes :

«Il est impossible qu'une vertu active, qui est mêlée à la matière, étende son action au point de produire un effet immatériel (2). Or il est manifeste que le principe intelleclif dans l'homme dépasse complètement la matière, puisqu'il accomplit une opération à laquelle le corps ne prend aucune part. Il est donc impossible que la vertu active de la semence de l'homme, qui est mêlée à la matière et repose dans la matière, produise le principe intellectif, principe en dehors, au-dessus et tout à fait dégagé de la matière.

«Il est vrai que la vertu résidant dans la semence n'opère que par le pouvoir de l'âme de l'agent générateur ; mais ce n'est qu'en tant que l'âme de l'agent générateur est l'acte ou la forme du corps, et qui se sert du corps dans son opération. C'est donc une opération corporelle ; tandis que, se faisant sans le corps, l'opération intellective n'a rien de corporel. Il est donc impossible que la vertu du principe intellectif, en tant que principe intellectif, découle de la vertu de la semence, mêlée à la matière et n'agissant qu'en compagnie de la matière (3). Et Aristotc

(1) « Accidentia individualia , perliiicntia ad natiir<io disposilioneni , propa- « gantur in filiis, per generationem ; sed nullo modo accidentia pure persona- « lia. Accidentia, secunduin cojpus, non autem accidentia sccuuduni aniniain « poss.Mit transfundi (I p., q. 27, art. 2). »

(2) Dans cet endroit; coinine il est évident par tout le contexte, le mot mmatériel est synonyme du mot intellectuel.

(3) « nnpossibile est virtutein aclivani, qua- est in nidleria, extendere snam ■( actioncm ad produt-^nduni iinuiatcrialeni effectuni. Manifestuni est autem « quod prlncipiuin inf< Uectivuin in liouiine est principiuni transtcndcns inate- « riam , licilx't eniin operalioneia in (lua non connnunicat corpus. Et ideo

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a eu bien raison de dire : « Il est donc nécessaire de conclure (( que, dans tout ce qui est l'homme, Tintellect seul vient du « dehors (i). »

« Et puisque tout être doit, comme on vient de s'en couvain cre, avoir son origine en harmonie avec sa manière d'être, et que Tàme intellective, ne tenant pas du corps l'opération de sa vie spécifique, est une substance subsistant indépendamment du corps, son origine doit être aussi tout immatérielle et n'avoir rien de commun avec les opérations du corps; elle ne peut être l'œuvre de la génération charnelle de l'homme, mais l'œuvre de la création immédiate de Dieu. Ainsi donc, dire que l'âme intellective est engendrée par l'homme, c'est dire tout bonnement qu'elle n'est pas intellective, qu'elle n'a pas sa subsistance indépendamment du corps, et qu'elle doit cesser et s'éteindre par la corruption du corps ; par conséquent, affirmer que l'homme n'a une âme intellective que par la génération, c'est formuler, ni plus ni moins, une hérésie (2) ; car, dans le livre des Dogmes ecclésiastiques, il est dit : « Nous croyons que les âmes rationnelles n'ont pas leur origine par la semence dans l'union de deux sexes : Animx rationales non seminantur fer coitum. »

«Je sais bien, continue saint Thomas, que quelques-uns ont soutenu que les opérations vitales, qui s'accomplissent dans l'embryon, n'appartiennent pas à une âme à lui, mais à l'âme de la mère, ou bien à la vertu de la semence dont son âme sensitive

« impossijjile est quod virtus quse est in scmiiie sit productiva intellecfivi « principii. Similiter etiain quia virtus quœ est in seinine agit in virlute aniiiut' « generantis, secundum quod anima generantis est actus corpoiis, ntens ipso « corpore in sua opérai ione, in opérations autem intellectus non coinmunicat « corpus. Ideo virlus inlellectivi principii, prout inlellectivura est, non potest « asemine provenire (I p., q. 27, art. 2). »

(1) K Ideo relinquitur, intellectuni solum de foris advenire (Ibid,). »

(2) « Similiter etiain, anima intellectiva, cum liabeat operationem vitae sine « corpore, est sul)sistens, et ita sibi debctur esse et fieri; et, cum sit inmiate- « rialis subslantia, non potest cansari per gcneralionem, sod solum per crealio- « nem a Deo. Ponere ergo animam intellectivam causari a générante, nihil aliud « est nisi ponere eani non snbsistentem et per con.seqnens corrumpi cam cum n corpore. Et ideo hœreticum est dicerc quod anima intellectiva traducatur cum « semine [Ibid.). »

438 § 120. OBIGINE DIVINE DE l'aME HUMAINE;

est 1 œuvre. Mais l'une et l'autre de ces deux opinions est fausse, parce que les opérations vitales de l'être vivant, comme se nourrir, grandir et sentir, ne peuvent être l'œuvre d'un principe extérieur, et qu'il est de l'essence de tout être vivant de ne se mouvoir qu'en vertu d'un principe intrinsèque. Il faut donc tenir pour certain que l'embryon ne vit ni par l'âme de la mère, ni par la vertu permanente de la semence du père, mais par sa propre âme existante en lui ; seulement il faut toujours admettre que son âme, purement végétative d'abord, a cédé ensuite la place à l'âme sensitive, et que celle-ci a disparu à son tour, à l'arrivée de l'âme intellective, capable d'accomplir, à elle seule, toutes les fonctions des âmes qui l'avaient précédée dans le composé humain (1). »

Cette transformation successive du fœtus est un fait incontestable ; aussi ne la conteste-t-on pas. «Mais d'autres philosophes, poursuit saint Thomas, en ont tiré une conséquence erronée, elle aussi, au dernier point. Car ils prétendent que l'âme végétative demeure toujours dans l'embryon, même après que l'âme sensitive s'y est développée, et que l'une et l'autre gardent toujours leur place, même après l'arrivée de l'âme intellective; que ces âmes s'y succèdent, comme l'une étant en puissance de recevoir l'autre; et que, par conséquent, l'homme est un être à trois âmes distinctes, fonctionnant chacune, dans le cercle de son ressort , indépendamment l'une de l'autre. Doctrine absurde qui a déjà été réfutée (-2) ; » et dont nous avons fait également justice plus haut (chap. vu et viii).

« D'autres , continue le Docteur angélique , vont encore plus

(1) « Aliqui dixerunt, quod operationes vitœ, quœ apparent in embrjone « non sunt ab anima ejns, sed ab anima matris vel a virlute fonnativa quae est in « seniine; quorum utrumque falsum est. Oj>era cnim vite non possunt esse a « priiicipioextrinseco, sicut sentiie.nutriri et au^^cri. VX ideo diceiidum tstquod « anima pra-existens in embryone a principio quiiicm nulritiva est, poslmodum n autem sensitiva, et tandem in'ellectiva (I p., q. 9,7, a. 1, ad secundum). »

(2) '< Dicunt ergo quidam , quod supra anirnam vef;(>labilem (\»K primo in- « erat, siipervenit alia (luœ est sensili\a supra iljam, ilcrum alia quœ estinteln lectiva; et sic sunt in liomine très aiiiiuiu, quatuia uua est in polcntiaad aliain : « quod supra improbatuin est (Ibid.). »

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