ELLE N EST PAS ENGENDBÉE, MAIS CRÉÉE
La quatrième raison pour laquelle l'hypothèse de la transition de la même âme par différents degrés de perfection n'est point admissible, c'est que, dans cette hypothèse, de deux choses l'une : ou l'intelligence, que l'action divine ajouterait à l'ànie sensitive préexistante, est quelque chose de subsistant, ou elle ne l'est pas. Si elle est quelque chose de subsistant, elle est , de toute nécessité, quelque chose d'essentiellement différent de l'âme sensitive et de l'âme végétative, parce que ces âmes ne sont pas subsistantes. \o\\kàonc l'homme, ayant en lui trois formes, trois âmes essentiellement différentes; et nous voilà revenus à la doctrine absurde de la pluralité des âmes dans l'homme. Ou l'intelligence que Dieu donne à l'homme n'est pas une substance subsistante, mais seulement une perfection de plus accordée à son âme sensitive préexistante ; et, dans ce cas, l'âme humaine ne sortirait pas des conditions de l'âme sensitive; mais, non subsistante comme elle, elle devrait, comme elle, partager la corruption du corps et finir avec le corps, ce qui n'arrive pas et ne peut arriver.
Nous ne nous arrêterons pas à l'opinion de ceux qui, pour expliquer l'existence de l'intelligence dans l'homme, ont recours à l'influence d'un seul et même intellect, se modifiant et se reproduisant lui-même de différentes manières dans les êtres intelligents, parce que cette opinion (essentiellement panthéiste) a été réfutée ailleurs (i).
'(Ainsi donc la doctrine, conclut saint Thomas, qu'il faut retenir comme seule vraie, sur ce grave sujet, est celle-ci : Puisque la génération d'une chose n'a jamais lieu qu'à la suite de la corruption et de la destruction d'une autre chose, on doit absolument reconnaître que, dans l'homme, aussi bien que dans tous les autres êtres animés, à l'arrivée d'une forme plus parfaite,
(1) « 4o Quia aiit id, qiiod caiisatur ab actione Dei, est aliquid subsislens, et « ita oportet qiiod sit alind per essentiam a forma pra^existente, qua» non erat « subsistens ; et sic. redibit o[)inio ponentium plures animas in corpore. Aut non « est aliquid subsistens , sed qua^dam perfectio anim* prseexistentis, et sic ex « necessitate stquitur quod anima intellectiva corrnmpalur, corrupto corpore, « quod est impossibile. Es>t aulem et alius modus dicendi , secundurn eos qui « ponunt unum intellectum in omnibus, quod supra improbatum est [loc. cit.).
442 § 120. ORIGINE DIVINE DE l'AME HLMAIKE ;
la forme préexistante se corrompt et disparaît. Mais il faut reconnaître aussi que, dans la succession de ces différentes formes, la forme qui succède a toute la puissance de la forme qui l'a précédée, et même un autre degré de puissance de plus ; et que ce n'est que par cette destruction et cette génération multiples et successives de formes, que l'homme, aussi bien que tout autre être animé, parvient à sa dernière forme substantielle, par laquelle l'homme est homme, la brute, brute, et la plante, plante.
« La vérité de ce procédé de la nature se voit par les yeux, dans la génération des animaux qui naissent de la corruption. Comment donc la contester dans la génération de tous les autres êtres animés, qui se produisent de toute autre manière? Ainsi, dans la génération de Thomme, la femelle fournit la matière, le mâle détruit le principe végétatif qui actualisait cette matière, et y crée la forme sensitive, par laquelle le fœtus commence nonseulement à sentir, ou à recevoir les impressions des substances qui l'entourent, sans leur matière, mais encore à végéter d'une manière plus parfaite, à se développer, à grossir, à s'organiser en corps humain ; car la formation du co?-ps de r homme, ainsi qu'elle a lieu dans le ventre de la mère, et telle qu'elle est exigée pour que ce corps soit apte à recevoir l'âme intellective, est l'œuvre de l'âme sensitive que la vertu générative de l'homme a produite. Autrement l'homme ne reproduirait pas son semblable et l'homme n'engendrerait pas l'homme. Et lorsque cette œuvre de l'organisation du corps humain ou l'œuvre de la génération est achevée. Dieu crée et unit à ce composé, ainsi organisé, sa dernière forme, qui, faisant disparaître les formes précédentes, continue à en exercer, à elle seule, toutes les fonctions, avec la faculté d'entendre de plus, et elle est, en même temps, intellective, sensitive et végétative (1).
(1) « Heo dicendum : qiiod, cum fjonPratio imins sit somporrorruptio alfe- « riiis, nocesse est dicere qiiod tam in honiinc quam in anîinalibns aliis, qiiando « perfectior forma advenif, fifcorrnptio prioris; ita tainen (piod scqnens forma « liabet quidqiiid liabet prima, et adliuc ampliiis. Kt sic per multas generationcs « et corniptiones pervenitur ad ultimaiu forraam substanlialcm tam in liomine
ELLlî n'est PAsVeNGENDRÉE, MAIS CRÉÉE. 443
«Et qu'on ne dise pas, ajoute le Docteur angélique, que^, lorsqu'il s'agit d'un composé substantiel de matière et de forme, ie même agent, qui actualise la matière, donne la forme ; et que, par conséquent, la même vertu de la semence, qui organise le corps, doit aussi produire Fâme intellective de l'homme. Parce qu'en supposant divers agents, dont l'action soit dirigée au même but, rien ne les empêche de concourir, par différents modes, à la formation d'un même composé : pourvu qu'on attribue à l'agent d'une vertu supérieure l'acte de donner la dernière forme, et que l'on réserve à l'agent d'une vertu inférieure l'acte de disposer d'une certaine façon la matière. Cela n'a-t-il pas lieu dans la génération des brutes, dans laquelle la semence de l'agent ne fait par elle-même que disposer la matière , et c'est par la puissance de l'âme sensitive du même agent que la semence produit la forme sensitive ? Pourquoi donc, lorsqu'il s'agit de la génération de l'homme, les rôles ne sauraient-ils être divisés de manière à ce que l'homme, agent d'une vertu inférieure, en organisant complètement par la vertu générative le fœtus , ne fasse que disposer la matière, et que Dieu se réserve à lui l'acte de donner la forme suprême, l'âme intellective? N'est-il pas évident, après tout ce qui a été dit jusqu'ici, que toute la nature corporelle n'agit que comme instrument de la vertu spirituelle, et spécialement de Dieu? Rien ne s'oppose donc à ce que, dans la génération de l'homme, la formation du corps soit l'œuvre d'une vertu corporelle, et que la création de l'ame ne soit que l'œuvre de Dieu seul (1). »
« quaniinaliis animalibus. Et hoc ad sensum apparet in aiiimalibus ex putrefa- « ctione generatis. Sic igitur dicendiim est quod anima intellectiva creatiira Deo n in fine generationis humanse, quse simul est et sensitiva et nutritiva, corruptis a formis praeexistentibus (I p., q. 27, a. 2).
(1) "Si sunt milita agentia ordiuata, niliil proliibet virtutem superioris agentis « perl ingère ad ultimam formani, \irtutes autem inferioruni agentiuin pcrtin- « gère solum ad aliquani materiœ dispositionem, siciit virtus seminis disjionit « materiam, viitus autem anima- dat loiinam in gencrationc animaiis. Manife- « stum est a':tem ex pra;mi?sis, quod to'a na'ura eorporalis agit nt instrnmen- « tum spiritualis viitutis et prœcipue Dei. Et ideo niliil pioliijjot quo 1 formatio « corporis sit ab aliqiia virtute corpora'i, anima vero intellectiva sit a solo Deo « (Ibid., ad tertium). »
444 § 121. OBIGINE DIVINE DE L'aME HDMAINE.
§ 121. L'âme n'est créée qu'au même instant où elle est unie au corps. — Réfutation de quelques objections contre la thèse de son origine par création. — La doctrine qu'on vient d'établir sur la génération est confirmée par l'Écriture.
Non-seulement notre âme est l'œuvre immédiate de la puissante bonté du Dieu créateur, mais elle n'est tirée du néant qu'au même instant où elle est unie au corps. « Car c'est une grande erreur, dit saint Thomas , d'affirmer, comme l'ont fait certains philosophes : « Que les âmes humaines ont été créées, « en même temps que les anges, en compagnie des anges, au « commencement du monde. » Et voici la preuve, donnée par le même docteur, de la fausseté de cette opinion : « Ce serait d'abord admettre qu'il n'existe qu'un rapport purement am- £?e«/e/ entre l'âme et le corpS; parce que, créées subsistantes comme les anges, dès l'origine des choses, les âmes humaines ne pourraient dans la suite être incorporées que dans une intention et pour une cause étrangères à leur création primitive ou à leur nature. Mais, s'il ne convient que d'une manière purement accidentelle à l'âme d'être unie au corps, de deux choses l'une : ou l'homme, résultant d'une telle union, ne serait pas naturellement mais accidentellement l'homme; ou l'homme ne serait qu'âme : ce qui est faux.
«Ce n'est pas tout: des âmes, créées complètes, hors du corps, et sans aucune destination naturelle au corps, ne sauraient être incorporées que malgré elles; cette incorporation serait contraire à leur nature ; ce ne serait que l'effet d'une violence qu'on leur ferait; ce ne serait qu'un châtiment, qui devrait les rendre tristes. Mais c'est là tout bonnement l'hérésie d'Origène, qui a soutenu que les âmes humaines ne sont unies au corps qu'en punition de leurs péchés (1). »
(1) «Aliqui posucrunt animasi hominum simul a principio, cum angelis " creata*. Sed lia'c opinio est fal^a. 1° Quantum ait radicern. Si diini accidcnla- « liter conveniret anima; uniri corpori, sequeretur qiiod liomo, qui cv ista unione « constituitnr, esset liomo per accidens, vel quod iuiima es^et liomo : quod lal- « sum est. 2" Sequeretur quod, prœter voluutateni ipsius, corpori unitiir, et
CONFIRMATION DES DOCTRINES EXPOSÉES. 44à
D'autres objectent : a Que si c'est Dieu qui crée immédiatement l'âme humaine, ce n'est pas l'homme qui reproduit son semblable ; et il n'y a pas de vraie génération de l'homme par l'homme. » Mais, encore une fois, pour qu'il soit vrai que l'homme reproduise son semblable et qu'il engendre vraiment l'homme, il n'est pas nécessaire qu'il lui transmette la forme intellective; mais il suffit que, par sa vertu génératrice, l'homme donne au fœtus humain un organisme capable de recevoir une telle forme et qu'il ne puisse être la matière que d'une âme intellective. Or c'est là ce qui arrive par la génération de l'homme. C'est donc vraiment l'homme qui engendre l'homme (1).
Enfin, d'autres disent «que, si toutes les fois que l'acte de la génération a lieu. Dieu concourait par la création immédiate de l'âme à toutes les générations humaines , il coopérerait au péché des adultères, ce qui n'est pas digne de Dieu. » Mais c'est confondre deux actions bien distinctes, qui ont lieu dans la génération des adultères : l'une, naturelle, et l'autre, morale; l'une, qui se fait conformément aux lois générales de la création, l'autre, qui se fait contrairement aux lois particulières de la famille humaine. En donnant des enfants, même aux adultères, Dieu ne concourt qu'à l'œuvre de la nature, qui est bonne; mais il ne concourt pas à l'acte d'une concupiscence désordonnée, qui est mauvais, qu'il défend, qu'il condamne et qu'il punit (2).
Nous avons constaté ailleurs ce fait que, de même que toute philosophie qui se met en dehors de toutes les traditions et des croyances de l'humanité, la philosophie des Arabes du moyen âge s'était, elle aussi, partagée en deux écoles : l'école matérialiste, par laquelle tout se lait par la matière, et dont le dernier
« pifcter ejus naturam; et idco oportet qiiod hoc sit ex causa violentiain infe- « rente; et sic eiit p(r'nali3et tristis. Quod est secundutn erroreni Origenis, qui " posuit animas incorporai iproplerpœnampeccati(I p.,q.27, a. 2,adter(ium),»
(1) <( Hoino générât sil)i &imi'e, in quantum, pcr virtutem seminis ejus, dispo- « nitur materia ad susceptionem talis form?e (Ibid., adquartum). »
(2) « lû actione aduiterorum, id quod e^t natura^ bonum est ; et huic coo- « peratur Deus. Quod \ero est inordinatœ voluplatis, ma'.um est; et liuic Dtus « non cooperalur (Ibid-, ad quintum), » '
4^6 § 121. ORIGINE DIVINE DE L'âMB HUMAINE.
mot est l'athéisme; et l'école idéaliste, pour laquelle tout se fait par Dieu, et dont le dernier mot est le panthéisme. Ainsi donc, tandis que, pour la première de ces écoles. Dieu n'était pour rien dans l'existence de l'âme humaine; pour la seconde, nonseulement l'origine, mais la substance môme de l'âme humaine était divine, était une parcelle de la substance de Dieu. On vient de voir comment saint Thomas a renversé la première de ces erreurs ; maintenant voici comment il a réfuté la seconde :
« C'est un fait incontestable, dit-il , que l'âme humaine jouit de diverses facultés ; que tantôt elle n'est intelligente qu'en puissance, et que tantôt elle l'est en acte, et qu'elle emprunte en quelque sorte aux choses extérieures sa science. Or tout cela répugne à la nature de Dieu, Car Dieu est un Acte pur, ou l'être qui est tout entier et toujours en acte, qui n'emprunte rien à personne, ne reçoit rien de personne, et qui n'admet pas en lui la moindre diversité. »Mais, si la nature de l'âme est infiniment différente de celle de Dieu, il est évident que Dieu et l'âme sont deux C'tres infiniment différents, et que l'âme est une substance tout à fait distincte de la substance de Dieu (1).
« Cette erreur, poursuit le Docteur angélique, est née des deux différents systèmes, sur les principes des choses, qui avaient partagé en deux nuances différentes l'ancienne école de Platon. Les philosophes de la première de ces nuances étaient ceux qui , ne sachant faire de la philosophie, sur l'origine des êtres, qu'à l'aide de leur imagination , ne reconnaissaient que le corps comme premier principe de tout ce qui est. Dieu n'était donc pour ces philosophes (y compris Platon lui-même, pour qui Dieu était rond) qu'un grand corps, duquel étaient sortis tous les autres corps. Et puisfiue, pour ces mêmes philosophes, l'âme humaine était de la même nature que ce grand corps, elle était nécessairement de la même substance que Dieu. Cette grossière erreur a été plus tard renouvelée par les manichéens; car lem* Dieu n'é-
( i ) « Anima Iinniana est quandoque iiitelligciis in polcntia, tt scientiarn quo- « dam modo a rébus acqiiirit, et liabet di\ ersas potenlias. Quiic omnia aliéna suiit « a Dei nalura, qui est actiis parus; et nihil ab alio accipiens, et nullam in se « diversitatem liabens (I p., q. 90, art. 1). »