ÉTAT DE LA QUESTION. EBREURS ET VÉRITÉS. 4G
tions întellectuelles, par conséquent il n'agit pas librement ; le mal qu'il fait en pareil cas ne lui est pas imputé à crime.
Ainsi donc la liberté métaphysique n'est pas V affranchissement de l'homme de toute contrainte extérieure, mais Vaffranchissement de l'âme de toute contrainte intérieure ou, comme on la définit généralement dans les écoles modernes, elle
est LA FACULTÉ PAR LAQUELLE l'hOMME , PLACÉ DANS LES CONDl- TIOXS REQUISES POUR AGIR, PEUT, A SON GRÉ, AGIR OU NE PAS AGIR,
VOULOIR OU NE PAS VOULOIR ; facultus qua, positis ad agendum requisitis, homopotest agere vel non agere, velle aut nonvelle.
On comprend par là le vrai point de la question que des philosophes, indignes de ce nom , ont , dans ces derniers temps, soulevée au sujet de la liberté de l'àme.
Les anciens philosophes du paganisme ne conçurent jamais la société humaine sans l'esclavage; loin qu'un seul, parmi eux , ait jamais élevé la voix contre cet horrible abus de la force à l'égard de la faiblesse, contre cette dégradation hideuse de Timmense majorité de l'espèce humaine, ceux même qui passaient pour les plus libéraux parmi eux, Platon, Aristole, Gicéron, Sénèque, ont toujours regardé la servitude comme l'état naturel de l'humanité, sans lequel nulle société ne serait possible. Le dernier de ces philosophes, en particulier, a dit froidement: « Le genre humain n'existe que pour l'avantage et le bon plaisir « d'un petit nombre d'hommes ; humanum. paucis vivit genns. » Pour ces grands comédiens de la sagesse, l'homme était moins une personne qu'une chose (res) comme une autre; une propriété dont on peut user ou abuser, comme on use ou abuse de toute autre propriété. De là, l'horrible droit de vie et de mort que les lois reconnaissaient aux parents sur leurs enfants, aux maîtres sur leurs esclaves, à tout État sur les citoyens. Et comme, d'après cette philosophie de l'égoïsme et de la brutalité, tout cela était ordonné par la nature, l'homme n'avait pas de droits naturels à la liberté extérieure de sa personne; la force de l'autorité, qui n'était autre chose que l'autorité de la force, pouvait légitimement exercer toute violence externe à l'égard de l'homme, et celui-ci n'avait à s'en plaindre qu'à sa nature.
Mais, par une contradiction grossière, qui cependant n'avait rien de surprenant de la part d'esprits malades de l'ivresse de l'or-
170 § 124. DK LA LIBEHTÉ DE l'HOMME EN GÉNÉRAL.
gueil et de l'indigestion du savoir (Tertullien), et qui ne comprirent jamais rien à l'homme et à la société, ces mêmes philosophes, qui refusaient inipitoyablement à l'homme la liberté naturelle de toute contrainte extérieure, a coactione, eurent l'air de respecter, au moins par les mots, la liberté naturelle de toute nécessité intérieure, a nccessitate. Et, ce qui est encore plus étrange, non-seulement les idéalistes, pour qui l'homme n'était qu'esprit, mais les matérialistes aussi, pour qui l'âme n'était que sang, feu, lumière ou corps; non-seulement les panthéistes, pour qui Dieu était homme, mais les atomistes aussi, pour qui l'homme était Dieu : tous soutenaient sérieusement que, dans le forum intérieur de la conscience, l'homme était maître de luimême, et que, de par la nature, il jouit de la liberté entière, complète, de ses pensées, de ses volontés et de ses opérations. C'était au point qu'un beau jour Gicéron, ayant cru s'apercevoir que la prescience divine est inconciliable avec la liberté humaine, plutôt que de nier la liberté de l'homme, nia sans façon la prescience de Dieu.
Aveuglés par le même fanatisme en faveur de la liberté intérieure de l'âme humaine , et cherchant dans la philosophie la règle de la foi plutôt que dans la foi la règle de la philosophie, certains prétendus savants chrétiens, ayant jugé à leur tour que l'action de la grâce porte atteinte à la liberté, se mirent à enseigner que, jouissant de la liberté la plus complète, l'homme n'a besoin d'aucun secours surnaturel pour pratiquer le bien et faire son salut, et que la grâce, si grâce il y a , n'est qu'un mot qui n'a ni sens ni portée. Ce furent les Pélagiens, qui, aussi hypocrites que perfides, causèrent tant de maux et de scandales dans l'Église.
Mais nier la nécessité de l'action de la grâce, c'est nier l'action réparatrice, c'est nier la rédemption, c'est nier le christianisme. S'étant donc donné la mission de réformer et de restaurer cette religion , Luther dut affecter de l'horreur pour la doctrine pélagienne, concernant la grâce et la liberté. Mais dominé, lui aussi , par l'esprit d'erreur, radicalement impuissant à établir aucune vérité, il ne combattit le pélagianisme qu'en restaurant le manichéisme, il ne réfuta l'hérésie qui donnait tout à la lilierté et ne laissait rien à la grâce, que par l'hérésie