‹ La philosophie chrétienneChapitre 179 sur 249 · ÉTAT DE LA. QUESTION. ERREURS ET VÉRITÉS · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA. QUESTION. ERREURS ET VÉRITÉS

qui donne tout à la grâce et ne laisse rien à la liberté ; il nia en toutes lettres le libre arbitre^ la liberté de nécessité de l'âme humaine.

Mais si l'homme n'est pas maître de sa volonté, le mal ne peut lui être imputé à coulpe. Il peut s'y livrer sans crainte et sans remords ; car comment Dieu pourrait-il rendre l'homme responsable d'actes qu'il ne ferait que par une nécessité intérieure, relevant de sa nature et de l'Auteur de cette nature, de Dieu luimême ? comment Dieu pourrait-il punir l'homme de ce que Dieu même ferait dans l'homme et par l'homme ? La négation du libre arbitre n'est donc que l'assurance donnée à l'homme que, quelle que soit sa conduite, il ne peut encourir aucune culpabilité et n'a aucun châtiment à craindre. Une pareille doctrine met toutes les passions trop à leur aise pour que celles-ci ne se soient pas trouvées heureuses de la rencontrer et ne l'aient pas acceptée d'enthousiasme. Aussi, à peine formulée par le moine apostat, elle fut reçue à l'unanimité par les innombrables sectes entre lesquelles la Réforme se divisa dès l'instant même de sa naissance. Tout en se combattant, en se déchirant, en s'anathématisant mutuellement , ces sectes ne s'accordèrent donc que dans la haine de l'Église et dans la négation de la liberté humaine, et cette négation devint l'un des dogmes fondamentaux du nouvel Évangile.

Calvin lui-même, le farouche Calvin, l'ennemi implacable et acharné de Luther, n'en adopta pas moins la négation du libre arbitre, et n'en fit pas moins la base de sa théologie du désespoir.

Le jansénisme enfin, qui n'est au fond que le calvinisme tout pur, avec la logique de moins et l'hypocrisie et la fourberie de plus, n'a pas plus que Luther ménagé la liberté de l'homme. Seulement, afin de conserver, au moins en apparence, la vérité catholique touchant la culpabilité et le mérite des actes humains, il a enseigné que, pour mériter ou démériter dans l'état de la nature déchue, il n'est pas nécessaire d'admettre dans l'homme la liberté de toute nécessité (intérieure), mais qu'il suffit de lui reconnaître la liberté de contrainte (extérieure) (1).

(1) « Ad nierendum vcl deraerendum, in statu uaturœ lapsfe, non requiritur <i in homine libertas a necessitate ; sed suflicit libertas a coactione (propo- « siTio 3% ex libro Jansenii excerpta). «

^72 § 121. DE LA LIRERTK DE L'UOMME EN GÉNÉBAL.

Ainsi, pour ces étranges théologiens, riiomnic n'est pas plus libre que son chien, et ne mérite la vie ou bien la mort éternelles qu'au même titre que son chien mérite un morceau de chair ou des coups de bâton.

Toute religion nouvelle enfante, de toute nécessité, à son image, une philosophie nouvelle. Le protestantisme a donné naissance à la philosophie moderne; et, en lui transmettant sa nature, son principe, il l'a empreinte de son esprit. Car la philosophie moderne n'est que la négation des traditions et des croyances de l'humanité, conmie le protestantisme n'est que la négation des traditions et des croyances de l'Église. Seulement, comme le luthéranisme proprement dit conserva des tendances particulières pour le spiritualisme, la philosophie allemande, qui en est sortie, n'est que l'idéalisme et le panthéisme; tandis que le calvinisme, ayant particuUèrement sympathisé avec le naturalisme, la philosophie anglaise, sa fille, n'est que le sensualisme et l'athéisme. Par conséquent, quoique, pour se mettre au niveau de ses principes religieux, l'une et l'autre philosophie aient fait bon marché de la liberté, cependant celle-là la nia au nom d'un Dieu faisant tout et étant tout dans l'homme, et celle-ci, au nom des corps faisant tout sur l'esprit et anéantissant l'esprit.

La France, ayant repoussé énergiquement la réforme religieuse, eut le malheur de prêter l'oreille aux déclamations furibondes des Réformés contre la philosophie chrétienne; elle se laissa entraîner, elle aussi , à admettre la nécessité d'une réforme philosophique; et, demeurée cathohque par rapport à la religion, elle tomba dans le protestantisme par rapport à la philosophie. Descartes donna la main à Leibnitz et implanta le néo-platonisme allemand ; Condillac se pénétra de l'esprit de Locke et naturalisa parmi ses concitoyens le néo-épicurisme anglais. Et l'un et l'autre y établirent des principes qui, par des voies différentes, renversent également la liberté. Car, comme on l'a vu, l'homme de Descartes et de Malebranche n'est pas plus libre dans les mains de Dieu, qui le fait mouvoir comme une marionnette, que l'homme de Condillac et de Mirabeau ne l'est sous l'empire des objets matériels, qui en disposent conmie de la matière.

Seule, la philosophie chrétienne, issue du christianisme, a sauvegardé, dans toute sa plénitude, la liberté de l'homme. D'après

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