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COMPOSÉ NATUREL. LA MATIÈRE ET LA FORME

« On ne peut dire non plus, poursuit saint Thomas, que Dieu ait donné d'abord à la matière première une forme commune, et qu'ensuite il Tait douée des diverses formes qui la distinguent. Car c'est l'erreur de ces anciens naturalistes qui, ignorant que la matière est l'être en puissance, ont soutenu que la matière première est un corps en acte, comme le feu, l'air, l'eau ou autre chose : opinion absurde ; car si la matière première est un être par soi, en acte, c'est un être complet, ayant une forme substantielle, et, par cela même, un être incapable de recevoir d'autre forme substantielle, mais susceptible d'être façonné d'une manière purement accidentelle . Et, en effet, la forme primitive ayant donné à l'eau ou à la terre, par exemple, l'être en acte, dans le genre de substance, et en ayant fait des corps; l'eau, la terre, ne pourraient plus recevoir une forme qui en ferait ces corps ; une forme qui en constituerait des êtres en acte par rapport à la substance, mais une forme qui les distinguerait seulement extérieurement , par rapport aux accidents, ce qui est le propre de la forme accidentelle. Et, dès lors, il n'y aurait plus de changements substantiels dans la nature ; rien n'y serait /«/^ réellement, rien n'y serait engendré (car être fait ifieri) et être engendré n'est que changer de substance) ; la végétation, la digestion, la génération, ne seraient que de simples altérations accidentelles, et non pas de vrais changements de substance, ce qui est contraire à l'évidence des faits et au fait de l'évidence (1). »

Il est vrai que, pour nous. Dieu aurait créé en même temps la matière première et les formes substantielles qui en ont fait différents corps. Mais, pour nous, en donnant de telles formes à la matière première. Dieu ne l'aurait pas moins laissée ce qu'elle est, un être en p^iissance à toutes les formes substantielles, et, par

(I) « Nec enim potest dici quod hahuit aliquam forniam coinniuueni, et post- « moduni supervcnerunt ei form.'C divers.T quibus sit distincfa. Quia hoc esset « idem ciim opinione antiquoriim natnralinin qui posucrunt materiam pnmain « esse aiiquod corpus in actu, puta i^nem, aerem, a(|uam, aut aliquod mcdiuin. « Ex quo sequebalur quod fieri non esset uisi alterari ; quia cum illa toi ma pre- « cc(iensdeberetes-e actu in génère substantiae et faceret es»e hocaliquid; seque- « batur quid superveniens forma non faceret simpliciter ens actu, sed ens actu « hoc, quod est proprium fomnaj accidentalis, et sic sequentes formae esscnt « accidentia secundum quse Don attenditur generatio sed alteratio. (Loc.',cit.) »

80 § 01. l'ame. pbéliminaires physiques.

conséquent, un être capable de changer de substance comme de forme ou d'acte ; et, dès lors, dans tous les changements naturels qu'elle subit, elle demeure le svjet de Irnnssubstuntiadom réelles; tout ce qui se fait (,/?0 on qui est engendré dans la nature, se fait et est engendré en réalité, et non-seulement en apparence ; par rapport à la substance, et non-seulement par rapport aux accidents ; tandis que, dans l'hypothèse des anciens naturalistes, la matière première n'étant pas et ne demeurant pas un être en puissance, mais un être toujours substantiellement en acte, tout changement substantiel serait impossible; et, dès lors, rien ne serait vraiment /<iit, rien ne serait vraiment engendré dans la nature matérielle.

« Il faut donc retenir pour certain, conclut saint Thomas, que, dès le premier instant de sa création, la matière première s'est trouvée, non pas privée de toute forme ou n'ayant qu'une forme vague et commune, mais sous los formes particulières qui la distinguent et qui en font autant de différents corps (I). »

Mais, si, dès son origine même, la matière première a eu de ces formes substantielles qui l'ont diversifiée en un nombre si prodigieux de substances ou de corps différents, à plus forte raison a-t-elle toujours eu de semblables formes dans la suite. En sorte que, absolument séparable et distincte des diverses formes, la matière première n'a jamais été, n'est jamais pendant un seul instant sans formes; que, dans tout changement naturel, la matière ne fait que passer dune forme à une autre, et que les deux termes a quo et od quem, dans lesquels le svjet se trouve successivement, dans tous les changements de celte espèce, nesontque l'état de pure puissance auquel il est momentanément revenu par la perte de son ancienne forme, et l'étal où il se trouve en recevant sa nouvelle forme, par lequel le changement s'accomplit.

Celte doctrine, touchant la madère prcinière ou le .'^iijel de tous les changements qui s'opèrent dans le monde matériel, n'est pas, je le reconnais, bien facile à comprendre; mais d'abord, ce n'est

(1) « Undc opoitct (licere quod materia prima, ncquc [fuit creata onnnino;sinc « lorma, ncqiic sub forma conimuni, sed sub formis dislinctis. (Loc. cil ) »

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pas une raison pour la nier. Comprenons-nous, par exemple, comment il se fait que notre pensée passe et se reproduise tout entière , par la parole dans laquelle nous la renfermons , dans l'esprit de ceux qui nous entendent, sans quitter notre propre esprit? Comprenons-nous comment il se fait que notre œil , organe corporel , en regardant un objet quelconque, le dépouille de toutes ses conditions matérielles, en forme et en transmet à l'esprit une image toute spirituelle ? Nie-t-on pour cela qu'en parlant nous sommes entendus, et qu'en voyant, nous nous trouvons possédant en nous l'image spirituelle des corps que nous avons vus ? Oh ! si nous ne devions admettre que ce que nous coniprenons, nous admettrions bien peu de choses ; car, qu'est-ce que l'homme comprend parfaitement?

Eu second lieu, la doctrine dont il s'agit est, je le redis, bien profonde et bien abstraite, mais elle n'est pas incompréhensible.

Il ne faut pas confondre Vinimayinable avec V inintelligible. L'imagination n'étant que la faculté par laquelle nous nous formons en nous-mêmes des fantômes ou des images des objets que nous avons aperçus par nos sens, il s'ensuit que nous ne pouvons imaginer que ce que nous avons senti, et que, pour nous, rien de ce que nous n'avons senti d'aucune manière n'est imaginable. Mais l'intellect étant la faculté de saisir les rapports entre ce que j'affirme d'une chose et la chose elle-même, entendre [inlnslegrre) c'est connaître que le prédicat d'une proposition est eu raison directe du sujet; savoir, que ce qui, dans cette proposition, est attribué à la chose, est. dans la nature, dans les facultés, dans les propriétés de la chose et convient parfaitement à la chose.

Ainsi, je comprends, sans pouvoir V imaginer, la vérité de ces propositions : « Une chose ne peut être et ne pas être en même « temps, — Dieu existe, — l'âme humaine est immortelle, — la « vertu est belle, le vice est laid, etc. » parce que je conçois {infvs-legu) que les prédicats de ces propositions conviennent parfaitement à leurs sujets. Au contraire, j'imagine, sans pouvoir le comprendre, un monstre que j'ai vu une seule fois, parce que je ne sais pas ce qu'il est, et dès lors je n'en connais pas la nature. De même donc que, de ce qu'une chose est incompréheri'

32 § 61. l'âme, préliminaires physiques.

sible, il ne s'ensuit pas qu'elle soit inimaginable ; de même, de ce qu'une chose est inimaginable, il ne s'ensuit pas qu'elle soit incomprekensible.

Cette observation est de la plus haute importance, car, bien souvent, on rejette comme incompréhensible une vérité qui n'est qu'inimaginable. Créer, c'est faire commencer à être ce qui n'est pas; c'est donner tout l'être; c'est accomplir une œuvre inlinie. De môme donc que je comprends que Ihomnie, dont la puissance est très- bornée, ne peut rien créer, parce qu'il n'y a pas d'équation, de rapport, entre une puissance (inie et l'œuvre infinie de créer; de même je comprends que Dieu, dont la puissance n'a pas de limites, peut créer ce qu'il veut, parce qu'il y a équation, rapport, entre une puissance infinie et l'œuvre de créer qui est infinie. Mais rien ne se faisant de rien dans la nature existante, et n'ayant jamais rien vu se produire du néant, je ne puis saisir par mon imagination la création; je la comprends donc, sans pouvoir l'imaginer. Or qu'ont fait les anciens philosophes, par rapport à cette immense vérité? Au lieu de chercher à la comprendre, dit saint Thomas, ils ont essayé de l'imaginer, imaginaiioni indulgentes ; et n'ayant pu y réussir, parce que la création est inimaginable, ils l'ont niée comme une chose incompréhensible (1). C'est là ce qui arrive même de nos

(1) « Les anciens philosophes, a dit encore saint Thomas, ne connaissant pas « la vertu de comprendre, et, dès lors, ne faisant aucune distinction entre « l'intellect et le sens, en arrivent à soutenir que rien n'existe dans le monde « en dehors de ce qu'on peut toucher par le sens et concevoir par Vimay'ma- « tion; et, puisque, seul, le corps peut étic touché cl imaginé, ils affirment « qu'il n'y a d'autres êtres dans le monde que des corps ; antiqui ignouames n viM iNTELLiGENDi, et Hoïi distingueutes inler sensum et intellectum, ni/iil « esse exïstimaverunt in mundo, nm[quod sensu et im a(;ii>atiom: npprehendl " poCest ; et quia sii! imaoinvtioni: >on cadit nisi corpus, exislimaverunt « post tiullum esse ens nisi corp2is. (I p., q. 49, art 1; » Ailleurs, dans un passage qu'on lira tout entier plus loin, le môme saint Docteur a dit aussi : " Cer- « tains philosophes, ne sachanf pas s'élever d'îine ligne au-dc'isus de leur « imagination, ont pensé que l'ange est un être indivisihledela môme manière que l'est un point; et, par conséquent, pour eux, l'ange ne peut î-c trouver que dans un lieu ponctué; quidam, im.vginatiosem transcendehe non valentes, cogiluverunl indivisibtlilalem Angeli, ad niodum indivisibiiUalis puncli; et idco credidcrunt quod Angélus non posset esse nisi in loco punctali

LA. îliTIERE PREMIERE ET LA ÎIATIERE SECONDE. 33

jours. Nos prétendus grands philosophes, qui se donnent pour des hommes de raison, ne sont au fond que des hommes d'imagination: au heu de raisonner,, ils ne font qu'imaginer: au lieu de faire de la science , ils ne font que de la poésie ; au lieu de s'appliquer à comprendre l'imaginable, ils s'attachent à imaginer l'intelligible, et ne pouvant y parvenir (parce que l'intelligible ne s'imagine pas), ils prennent le parti des femmes et des enfants, ils repoussent des vérités aussi évidentes pour l'intellect qu'elles sont inaccessibles pour l'imagination; ils nient comme inintelligible ce qui n'est qu'inimaginable, et ils appellent cela « de la philosophie. »

C'est par ce procédé qu'on est parvenu à rendre odieuse, ridicule, la doctrine de la philosophie chrétienne sur les Éléments des corps. Il n'en faut donc pas davantage pour conclure que les adversaires de cette doctrine sont des cspiits aussi lourds etaussi grossiers que la matière dans laquelle ils aiment à se rouler, sans la comprendre. Sans doute, l'œuvre des composés substantiels ne s'accomplissant que dans les profondeurs de la nature matérielle, en dehors de toute vue humaine, nous ne pouvons Viniuginer, et, dès lors, la doctrine scolastique touchant cette œuvre merveilleuse est inimaginable elle aussi. Mais il ne s'ensuit pas qu'elle soit inintelligible, et qu'il soit permis à tout petit cartésien delà repousser et d'en faire le sujet de ses plaisanteries de mauvais goût.

Quelque profonde que soit cette doctrine, qm.'lque étrangère qu'elle soit à toute opération de nos sens, elle n'en découle pas moins rigoureusement des principes et de la nature de tout changement; dès lors, elle doit être nécessairement admise par tout philosophe digne de ce nom; car tout philosophe doit raisonnablement admettre, comme vérilés, toutes les conclusions vr.iies qui découlent nécessairement de principes évidents ou évi-

(Ip., q. 52, ait. 2). » Dans une infinité d'tmlroits île ses ouvrages, saint Thomas revient toujours sur la ménne observation. En sorte que, pour ce grand esprit, la: t de philosophes ne sont tonibé.s dans des eireurs si graves et si fiii:es'es touchant Dieu, les intelligences, l'àme humaine, ks idées, \\ pensée, etc., que parce (ju'ils ont voulu mesurer par l'irai^inr.tion rintelligible, et par l'inle'Iect l'imaginable; Imajinalioni indulgentes ; := Imaginationem transcendere non vciU'utes, Ou peut, sans craindre de les calomnier, Caire le même reproche à presque tous les philosophes modernes.

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