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ET DE SES RAPPORTS AVEC LA RAISON

Voilà la doctrine de la philosophie chrétienne sur la liberté, doctrine dont on ne trouve pas un mot dans les cours de philosophie qu'on fait suivre à la jeunesse chrétienne de nos jours. Et voilà pourquoi cette jeunesse est si légère, si inepte, si pauvre, si ignorante, et, pour comble de malheur^ si outrecuidante et si orgueilleuse, par rapport à ce grave sujet, comme par rapport à tout ce qui est de la vraie science et de la vraie philosophie.

Écoutons maintenant les pitoyables sophismes par lesquels la fausse science, ennemie de l'homme, a osé, dans l'intérêt des plus honteuses passions, lui contester le grand privilège de la liberté, et tâchons d'en faire justice : moins afin de faire mieux ressortir l'injustice, la misère, la laideur d'une grande erreur, que pour avoir l'occasion de faire encore mieux apprécier, et environner de nouvelles lumières une grande vérité.

§ 127. On réfute les objections contre la liberté tirées de ces mots de saint Paul ■• " Je ne fais pas le bien que je veux faire, et je fais le mal que je ne veux pas faire. » Quel est ce 'nnal» dont parle saint Paul dans ce passage ? — Par les mêmes mots, loin de nier la liberté, il l'affirme. — Le dogme de la liberté, prouvé par l'Évangile et par Véconomie de toute la Bible. Les philosophes protestants, qui nient ce dogme sur le tcmoi' gnage de la Bible, sont convaincus de nier la Bible.

Rejetant la Tradition et l'enseignement de l'Église, et n'admettant, pour règle unique de la foi, que la Parole de la Bible, interprétée par la raison particulière, l'hérésie a dû chercher dans la Bible quelques mots semblant autoriser sa négation sacrilège du libre arbitre; et, après avoir beaucoup feuilleté, de sa main impure, ce livre divin, elle a cru avoir rencontré, dans ce passage de saint Paul, le témoignage dont elle avait besoin : « Je ne fais pas le bien que je veux, mais j'opère le mal que jo (( ne veux pas: Non quod volo bonum, hoc facio; sed, quod nolo « mahnn, hoc ago [Rom. vu). » Mais, ainsi qu'il est nianifestepar tout le contexte, le grand apôtre n'a fait, dans ce passage, que déplorer les ravages que le péché originel a causés dans l'homme, la difficulté qu'il éprouve à faire le bien , et l'entraînement avec lequel il est porté vers le mal. Loin d'avoir nié le libre arbitre, il l'affirme en toutes lettres; car il dit que la volonté est

toujours maîtresse d'elle-même, et maîtresse de vouloir le bien et de repousser le mal : Quod volo Iwinim ; qitod nolo malum.

Dans les versets précédents, saint Paul avait dit aussi : «Ce n'est a pas moi qui fais ce mal , mais le péché qui est en moi ; car je « sais bien que le bien n'habite pas en moi, c'est-à-dire dans ma « chair. Le vouloir est avec moi, mais je ne trouve pas en moi a le moyen d'accomplir le bien : Non ego operor illud; sed quod {( habitat in me peccatum ; scio enim quia non habitat in me, id a est in carne mea , bonum. Nam velle adjacet mihi; perficere a autem bonum non invenio. »

Dans les versets qui suivent, le même apôtre ajoute : « Je me « délecte à la loi de Dieu, selon les facultés de l'homme inté- « rieur. Mais je vois une autre loi dans mes membres, qui répu- « gne à la loi de mon esprit, et cherche à me captiver dans la loi « du péché qui est dans mes membi^es. Malheureux que je suis! « qui me délivrera du corps de cette mort? La grâce de Dieu par « Jésus-Christ Notre-Seigneur. C'EST donc MOI-MÊME qui, par « l'esprit , sers à la loi de Dieu, et parla chair à la loi du péché : « Condelector legi Dei, secundum interiorem hominem. Video « autem aJiam legem in membris meis, repugnantem legi mentis « mex, et captivantem me in lege peccati, quse est in membris « meis. Infelix ego! quis me liberabit a corpore mortis hujus? « Gratia Dei, per Jesum Christum Dominum nostrum. Igilur « mente servio legi Dei; carne autem legi peccati. »

Ainsi, pour saint Paul, la loi qui nous entraîne vers le péché n'est que la loi de la chair, existante dans notre corps, ou la loi et le poids de la concupiscence que le péché originel a introduite en nous, et qui, étant plutôt une maladie qu'une faute provenant de nous, nous rend plus malheureux (infelix) que coupables. C'est cette loi et ce poids de la chair dont il est dit ailleurs dans l'Écriture : « Le sens et la pensée du cœur de l'homme sont inclinés « au mal dès son adolescence. La corruption du corps est un a lourd poids pour l'âme : Setjsus et cogitaiio humant cordis « prona svnt ad malum ab adolescentia sua (Gen. viii). Corpus « quod corrumpitur aggravât animam {Sap. ix).»Mais, selon saint Paul aussi, nous avons tout prêt, à côté de nous, un remède puissant contre cet entraînement de la chair, dans la grâce de Dieu que Jésus- Christ nous a méritée : Me liberabit gratia Dei

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per Jesum Chrislum. Selon saint Paul enfin, la concupiscence de la chair est une infirmité, qui, comme l'a défini le grand concile de Trente, affaiblit et fait plier vers le mal notre libre arbitre, mais ne l'éteint pas : Tametsi in eis liberum arbitrium minime exstinctum esset, viHbuslicet attenuatum etinclinatum (5ess. vi, ch. i). Car elle ne nous empêche pas de nous délecter dans la loi de Dieu, d'obéir à la loi de Dieu par noire esprit, avec le secours de la grâce, et de rester nous-mêmes, c'est-à-dire de rester maîtres de nos volontés et de nos désirs: Condelector legiDei; ipse servio mente legi Dei. Ainsi donc, d'après saint Paul, l'homme déchu est faible, est malade ; il a besoin de la grâce : mais il n'en est pas inoins libre de la Ubei-té de nécessité, par rapport à l'esprit ; il n'en est pas moins libre de vouloir le Inen et de repousser le mal; il n'en est pas moins responsable de ses bonnes et de ses mauvaises actions.

D'ailleurs saint Paul n'a pu ni voulu se mettre en contradiction avec son divin Maître. Ce divin Maître a dit à l'homme: «SI TU VEUX entrer dans la vie éternelle, observe les comman- « déments de Dieu : Si vis ad vitam ingredi, serva mandata « (Matth., c. 19). » Or trois choses sont infailliblement certaines, d'après cette simple sentence du Sauveur du monde : 1° que l'homme est libre de vouloir faire ou de ne pas vouloir faire son salut, si vis; 2'' que, loin d'entraîner nécessairement l'homme à faire le mal et à sortir des voies du salut , la faiblesse de la nature déchue n'est pas un obstacle pour l'homme qui veut sincèrement et efficacement son salut, ad vitam ingredi ; et 3° que l'observation des commandements de Dieu est possible et dépend de la liberté de l'homme, serva mandata. Il est vrai que, livré à sa propre faiblesse, l'homme ne peut accomplir tous les préceptes divins dont l'observation peut lui ouvrir les portes de la vie éternelle, et que, pour cela, le secours de la grâce lui est absolument nécessaire. Mais il est vrai aussi, d'après la théologie catholique, que cette grâce n'est refusée à personne, pas même aux infidèles ; car les infidèles, qui n'ont pas eu la moindre connaissance des choses de la foi , reçoivent , eux aussi , la grâce suffisante pour accomplir la loi naturelle, et par là se disposer à recevoir la grâce de la foi et à faire leur salut.

Du reste, le protestantisme n'a fait qu'ouvrir la porte à toutes

les erreurs, les renouveler, les réhabiliter toutes , mais il n'en a inventé aucune. Ainsi il n'a qu'emprunté aux anciens hérétiques Tobjection contre le libre arbitre tirée du passage de saint Paul que nous venons d'expliquer. La preuve en est que ce sophisme se trouve réfuté par saint Thomas dans ces termes : « Dans ce passage qu'on nous objecte, saint Paul ne parle que de lappétit sensitif de l'homme. Or, quoique subordonné à la raison, l'appétit 5ews/7î/ peut cependant y répugner, et vouloir nous pousser à des choses contraires à celles que dicte la raison. Voilà donc quel est ce bie7i que Vhomine n'est pas tovjours maître de faire : c'est de ne pouvoir pas empêcher la concupiscence de tendre à ce qui est contraire à la raison. C'est l'opinion de l'auteur de la Glose de saint Augustin (1). » Mais cette tendance de la concupiscence, cette volonté de la chair [Jean, Ij n'a rien à faire avec la volonté de l'esprit ; et, tout en cherchant à l'entraîner et à en faire sa complice, n'étouffe pas sa liberté.

« Qu'on remarque encore, poursuit saint Thomas, qu'en vertu de l'économie des lois naturelles de l'être humain , les inclinations de la partie sensitive de l'homme sont assujetties au jugement de la raison ; car la raison commande à l'appétit inférieur, et conséquemment ces inclinations ne préjudicient point à la liberté. Si, par le péché, elles sont devenues fortes et mauvaises, ce sont là des qualités surajoutées accidentellement , comme toute habitude et toute passion qui poussent Tàme vers un objet plutôt que vers un autre sont des qualités accidentellement surajoutées. Et encore elles sont toujours sous l'empire du jugement de la raison et dépendent de lui, en tant qu'il est en notre pouvoir de les réprimer ou de les amortir, comme il a été en notre pouvoir de les acquérir, en en étant nous-mêmes la cause ou en nous disposant à les subir. Ainsi elles n'impliquent pas la perte du libre arbitre (2) . »

(1) « Appetitus sensitivus, etsi obediat rationi, tainen potest in aliquo repu- <c gnare contra illud quod ratio dictât. Hoc ergo est bonuvi quod fiomo non «facit cum vull; scilicel, non concupiscerc coulra ratioucm, ut Glossa August. '( ibidem dicit, lib. III, Contra Julïan., c. 26 (I p., q. 83, art. 1). »

(2) « Inclinalioncî istœ subjacent judicio rationis, cui obedit inferior appcti- X tus; unde perliax iibertati arbitrii non praijudicatui'. Qualilates auten» sui>er-

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