AVEC LA LIBERTÉ HUMAINE
moins une cause véritable de ses effets (comme, pour être allumé par l'homme, le feu n'en est pas moins la cause véritable des incendies) . Il est donc bien vrai que Dieu est la cause première de tout mouvement des êtres qui ont une volonté, aussi bien que des êtres physiques. Mais de même que, pour être la cause première du mouvement de tout corps, Dieu n'empêche pas que les corps, mis en mouvement par Lui, soient la vraie cause du mouvement que ces corps produisent en d'autres corps; de même, pour être la cause première de tout mouvement de l'âme, puisqu'il l'a créée vivante ou capable de se mouvoir elle-même, et qu'il l'aide, par sa grâce, à se mouvoir ellemême, il ne l'empêche pas d'être cause véritable et réelle de ses propres mouvements ou de se mouvoir librement. Au contraire, Dieu n'opérant sur les êtres que d'une minière conforme à la nature qu'il leur a donnée, et qui, par conséquent, leur est propre, et ayant créé l'homme libre, lorsqu'il vient par sa grâce au secours de la volonté humaine, il ne fait que l'aider à opérer librement, en fortifiant, loin de la lui ôter, sa liberté (1). »
Saint Paul a dit : «Je suis à l'épreuve de tout; je puis tout par « la vertu de celui qui me fortifie, » ou, selon le grec : «par la « vertu du Christ qui me corrobore : Omnia possiim in eo qui me « confortât (grec); in corroborante me Christo (Philipp., c. 4). » Pour saint Paul, donc, l'homme, qui ne peut faire aucun bien sans la grâce, peut faire tout bien avec la grâce, par rapport au salut. Mais, en opérant sous l'inspiration et avec le concours de la grâce, l'homme n'en opère pas moins, lui, le bien qu'il opère ; car l'Apôtre a dit : c'est moi, moi-même, qui puis tout par la grâce , omnia possum. C'est-à-dire que ce n'est pas plus Dieu seul que
(1) « Liberum arbitrium est causa sui motus, quia homo per liberum arbi- « Irium se moTel ad agendum. Kon tanien hoc esl de nécessitât? bberfatis quod « sit prima cau-a sui id quod liberum est; sicit nec ad hoc, qnod aliquid sit « causa alterius, requiritur quod sit prima causa ejus. Deus igitur est prima « causa movens et natura'.es causas et volun'arias; et sicut naturalibus causis, « movendo eas, non aul'erl quin actus earuni ^illt natnral»":, ita, movéndo cau- « sas voluntarias, non aul'ert quin actio .es tarum sint volunt iriae, sed potius « hoc in eis facit ; operatur enim in unoquoque secundum ejus proprietatem « (l p., q. 83, art. I). »
492 § lî'8. CONCILIATION DU DOGME DE LA GRACE
l'homme seul qui fait le bien que l'homme ûiit; mais que c'est l'homme avec la coopération de Dieu, et Dieu avec la docilité et la correspondance de Thommc. La grâce ne fait donc que relever, fortifier la faiblesse de la nature déchue, mais elle ne fait pas plus de violence à la nature de l'homme moral que la médecine n'en fait à la nature de l'homme physique ; au contraire, elle vient à son secours, pour l'aider à faire ce que cette nature malade ne peut faire toute seule. La grâce n'ùte pas plus à l'homme le reste de libre arbitre qui lui est resté après le péché, qu'un homme charitable, venant soutenir un convalescent pour le faire marcher, ne lui ôte le peu de forces que la maladie lui a laissées. La grâce ne diminue pas plus la liberté de l'homme voulant accomplir ses devoirs, que les moyens mécaniques ne diminuent la liberté d'un mécanicien voulant exécuter une œuvre difficile ou soulever un grand poids. C'est pourquoi, dans la théologie, il est question de la grâce intérieure et extérieure, actuelle et habituelle, excitante et adjutrice ou coopérante, préscrvaiive et médicinale, suffisante et efficace : termes qui tous indiquent que la grâce ne blesse pas la nature, mais la guérit; ne contrarie pas la liberté, mais l'élève, l'affermit et la perfectionne. On se trompe en croyant que la faculté de faire le mal soit de l'essence de la liberté. S'il en était ainsi, Dieu, ne pouvant faire le mal, ne serait pas libre. Loin d'être une condition essentielle de la liberté, la facilité de commettre le péché n'en est que le défaut. La facilité de pécher n'est pas une perfection, mais une maladie, d'autant plus déplorable qu'elle est plus grande. Le seul remède contre une semblable maladie, c'est la grâce. C'est par la grâce que la volonté humaine s'élève au-dessus des penchants de la nature corrompue, acquiert des forces qu'elle avait perdues, et fait avec facilité, avec attrait, le bien que, seule, elle ne pourrait accomplir. La grâce augmente donc la liberté au lieu de l'amoindrir; en sorte que l'homme est d'autant plus luimême, est d'autant plus sain, d'autant plus affranchi et plus libre des lamentables effets des blessures de sa nature, qu'il reçoit la grâce en plus grande abondance; et qu'au contraire, autant il résiste à la grâce, se prive de la grâce et s'enfonce dans le péché, autant il devient moins libre de s'éloigner du péché, et est plus fortement entraîné vers le péché , et plus esclave
AVEC LA LIBERTÉ HUMAIiNE. 493
du péché : Qui facit peccatmn servus est pecca/i (Jo., vin, 34). Voilà donc nos évangéliques, ces grands liseurs de la Bible, convaincus de ne rien comprendre à la Bible ; de manquer de ce sens divin auquel est attachée Tintelligence de la Bible, et qui ne se trouve que dans l'Eglise : Dédit ILLIS scnsnm uf intelUgerf.nt Scripturas [Luc). Les voilà convaincus de lire la Bible, comme les Juifs, en s'arrêtant à la lettre qui tue, et en demeurant étrangers à son esprit qui vivifie (Jo., vi, 63). Les voilà enfin, soit qu'ils se déclarent pour la liberté et rejettent la grâce, soit qu'ils établissent la grâce sur les ruines de la liberté, convaincus de ne connaître ni la liberté ni la grâce.
§ 129. Doctrine catholique sur la science diuine.'—'La prévoyance des choses n'en change pas la nature. — Comment i'infaillibililé de la prescience divine est une garantie de la liberté humaine.
Le troisième argument que la raison hérétique fait valoir contre le libre arbitre de l'homme, est tiré de la prescience de Dieu. « Ce que Dieu prévoit devoir arriver, dit-elle, arrive et doit arriver infailliblement. Or, si Dieu a prévu, par exemple, mes péchés, et cette prévision divine ne peut être trompée, ces péchés, que Dieu a prévus, comme devant être commis par moi, doivent être nécessairement commis par moi. Donc je ne suis pas libre de commettre ou de ne pas commettre le péché, et si l'homme ne peut faire ni plus ni moins que ce que Dieu a prévu qu'il fera, l'homme ne jouit pas de la liberté de ses actions. »
Cette objection n'est qu'un tissu de sophismes, et ne prouve, de la pari de ceux qui la font, qu'une grande ignorance de la vraie théologie, concernant la science de Dieu.
La théologie distingue la science divine en science de simple intelligence, et en science de vision. La science de simple intelligence, science absolument nécessaire, est la connaissance que Dieu a de toutes les choses possibles, précisément en tant qu'elles sont possibles, et des essences, des natures et des propriétés de toutes les choses, soit qu'elles doivent exister dans un temps et dans des conditions données, soit qu'elles ne doivent jamais exister. L'objet donc de cette science comprend non-seulement les choses purement possibles, mais aussi les choses qui existe-