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QUATORZIÈME CHAPITRE

DE LA DERNIÈRE PRÉROO.ATIVE DE l'aME HUMAINE : dV.TRE IMMORTELLE, ET DE FAIRE PARTAGER AU CORPS SON IMMORTALITÉ.

132. Importance du dogme de l'immorlaUté de l'âme ^ par rapport au dogme de Vexistence de Dieu. — Les philosophes païens, anciens el modernes, Platon, Pvffendorf, Leibnitz, Montaigne, Saint-Évremond, Descartes, ont ignoré ou nié les démonstrations métaphysiques de Vimmortalité de l'âme. — Ils ont admis ce dogme, mais ils n'ont pas su le prouver métaphysiquement. La Philosophie de Lyon et son annotateur, M.Bautain et M. Cousin, ont viérité le même reproche. — On se propose d'exposer ici les preuves métaphysiques du même dogme, telles que, seule, la philosophie chrétienne les a données.

INous voici enfin parvenus à la dernière, à la plus importante, à la plus précieuse des prérogatives de l'âme humaine , qu'elle partage avec les anges et même avec Dieu, et que nulle autre espèce d'âmes ne partage avec elle, l'immobtalitf,. C'est là la condition la plus noble de sa nature, le but le plus sublime de son existence, le plus beau fleuron de sa couronne, le titre le plus splendide de sa grandeur, de son excellence, de sa dignité. De même qu'elle ne serait ni ne saurait être immortelle si elle n'était pas spirituelle, intelligente, libre ; de même elle ne

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serait ni spirituelle, ni intelligente, ni libre, si elle n'était pas immortelle. Bien plus , pourquoi s'élèverait-elle si haut au-dessus (le la brute, si elle devait s'éteindre comme la brute, et si elle n'avait pas une tout autre et meilleure destinée? Que serait-elle venue faire sur cette terre, si elle n'avait pas à y retrouver le chemin du ciel? A quoi lui servirait d'exister dans le temps, si ce n'était pas à la condition de conquérir l'éternité? Et pourquoi Dieu en aurait-il l'ait son image par la nature, si elle ne devait lui ressembler aussi parla durée? L'immortalité est donc la grande prérogative qui fonde, qui établit, qui explique, qui confirme toutes les autres prérogatives : comme toutes les autres j)rérogatives sont la raison, la preuve, le cachet de son immortalité.

Celte thèse explique, à elle seule, non-seulement l'homme, mais encore, en quelque sorte. Dieu lui-même. Comme, si Dieu n'existait pas, l'homme ne serait pas certam, non-seulement de l'immortalité, mais même de l'existence de son âme; ainsi, si l'âme n'était pas immortelle, on ne comprendrait plus rien, non-seulement à la création du monde ni aux œuvres, mais même à l'existence de Dieu. Ces deux dogmes s'éclairent, se prouvent, se confirment l'un par l'autre ; ils sont, comme les appelle saint Thomas, les préambules nécessaires de toute croyance, de toute foi : Prœanibula fidei ; ils sont la raison de tous les actes libres des êtres intelligents, le code de toute loi, la règle de toute vie, la fin de toute existence, le fondement de tout ordre, de toute science, de toute religion, de toute société.

C'est pourquoi les ennemis de l'existence de Dieu en ont toujours et partout voulu à l'immortalité de l'âme : comme les ennemis de l'immortalité de l'âme finissent toujours par s'en prendre à Texistence de Dieu; et que l'athée est nécessairement matérialiste, et le matérialiste nécessairement athée.

Ainsi donc la thèse de l'immortalité de l'âme est, après la thèse de l'existence de Dieu, la plus sérieuse, la plus importante des thèses dont s'occupe la philosophie. Mais le fait est que, seule, la philosophie de la nature, du sens commun et de la raison universelle de l'humanité peut étudier avec profit une pareille thèse , l'environner de lumière , l'asseoir sur des bases solides, la démontrer. Quant à la philosophie de l'imagination.

510 § 132. IMMORTALITÉ DE l'AMF, HUMAINE,

du caprice, du sens privé, de la raison particulière de l'homme, et qui ne se dit rationaliste que parce qu'elle se moque de toute raison, loin de pouvoir éclaircir et affermir le dogme de l'immortalité de l'âme, elle ne peut que l'obscurcir davantage, toujours l'ébranler, et, comme elle l'a déjà fait, le reléguer parmi les opinions incertaines et sans portée de l'esprit humain.

En effet , parmi les anciens philosophes gentils , il ne s'est trouvé qu'Aristote qui ait traité en philosophe ce grand sujet. Mais Aristote est, comme on l'a vu, le seul des grands hommes de l'antiquité qui, en en exceptant les intervalles ténébreux dans lesquels il a sacrifié à l'esprit grec et est tombé dans les plus pitoyables erreurs, a constamment suivi la philosophie de la nature et de l'humanité. Au contraire, Platon, dont la philosophie, à l'exception de ce qu'elle a volé aux Juifs et aux traditions, n'a rien de solide, de constant et de sérieux, n'a parlé de l'immortalité de l'âme qu'en orateur, en poëte, en romancier. Il nous a laissé de beaux et éloquents morceaux sur ce point. Mais ce ne sont que des pages ingénieuses, des pointes d'esprit, des mots sofjores, des phrases bien tournées, plus capables d'amuser que d'instruire et de conv incre. Cicéron lui-même, tout enthousiaste qu'il était du livre de Platon sur 1 immortalité, n'a pu s'empêcher d'en signaler le vide, l'inanité, l'insuffisance, puisqu'il a mis dans la bouche d'un de ses interlocuteurs cette désolante parole, que nous avons citée plus haut : « Lorsque je a lis Platon, j'admets l'immortahté ; mais à peine ai-je déposé le « livre que tout mon assentiment s'évanouit. »

Avec le christianisme, la vraie philosophie ayant reparu au monde, environnée de toutes les splendeurs qu'elle a empruntées à la vraie foi, seuls, les Denis l'Aréopagite, les Tortullien, les Lactance, les Cyrille, les saint Augustin, les Tliomas et les scolastiques ont philosophé solidement sur la destinée immortelle de l'âme humaine. Mais dès l'instant que cette philosophie vraiment chrétienne, combattue, calomniée, honnie par l'esprit païen de la Renaissance et par le protestantisme qui en est sorti, a été exilée et expulsée des écoles catholiques, la vraie psychologie la suivit dans son injuste exil. On a perdu entièrement de vue les vraies démonstrations philosophiques sur l'inmiortalité de l'âme, et on n'a su prouver autre chose que l'impuissance de la

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raison philosophique^ isolée de toute tradition, à prouver cette grande vérité. Seulement, n'osant encore la nier hautement^ on s'est contenté de renvoyer à la Bible l'homme qui veut savoir à quoi s'en tenir sur sa destinée après la mort.

Puffendorf a dit en toutes lettres : « Il est vrai que notre « esprit poursuit avec le plus ardent transport la pensée de (( l'immortalité, et a horreur de son entière destruction. Il est « vrai que plîisieurs, parmi les païens, tirèrent de ces sentiments « la conclusion que l'âme de l'homme survit à sa séparation du « corps; cependant l'esprit humain ne peut obtenir que par la « RÉVÉLATION DIVINE la Certitude pleine et entière de son im- « mortalité, et y demeurer fortement attaché (1). » Ainsi, pour ce prétendu grand homme de la Réforme, la croyance universelle de l'humanité à la vie future n'aurait été que l'opinion que quelques païens déduisirent du penchant qu'a l'homme de vivre toujours, opinion qui ne saurait s'appuyer sur aucune démonstration purement métaphysique.

Il est vrai que Leibnitz désapprouva hautement une pareille doctrine {Lettre à Molane) ; mais, partageant tous les principes philosophiques de son coreligionnaire, il put bien le blâmer, mais il ne sut ni ne put le réfuter.

Montaigne, le premier des philosophes catholiques qui ait philosophé en dehors de la philosophie formée et consacrée par le catholicisme, et dont les horribles (2j Essais ont été la Préface de la philosophie matérialiste en France, a été encore plus explicite, on dirait même plus cynique, que le philosophe pro-

(1) « Quamnuam animushominis non solum ardenti ctimaffectu immortalitati « velut inimineat, suique destructionem veliementer aversetur, atjue iiidf apud « pler(jsi<ue geulilium inoleverit persuasio de auimae a coriiorest-iJaiatae tlura- « tione; ejusniodi tame», ciica haec, ptrouasio iaqua auiinuà homiuis plane et « firniiter quiescere possit, ex. solo Dei verbo hauritur ( De 0/fic. Homin. et « Civ. prœfal.). »

(2) Ce mot appartient à Pascal. « Le« sentiments (de Montaigne), at-il dit, sur l'homicide volontaire et sur la mort sont HORRIBLES. Il inspire une nonchalance du salut, sans crainte et sans repentir. Quoi qu'on puisse dire pour excuser ses sentiments trop 1 bres sur plusieurs choses, on ne saurait excuser d'aucune, sorte ses sentiments TOUT PAÏENS sur la mort {Pensées, chap. 28). »

512 § ld2. IMMOUTALITE Dli L'ASIE HUMAINE,

testant. Et ne tenant pas plus compte de la révélation biblique que de la philosopliie, et se tenant pour dit : Qwe rinimortalité de lànie ne se prouve pas et ne peut se prouver par la raison, il a ainsi formulé ses sentiments tout païens sur la mort : « Je me « plonge, la tête baissée, stupidement, dans la mort, sans la con- 0 sidérer et reconnaître que comme dans une profondeur muette « et obscure, qui m'enyloutit d'un saut et niétovjfe en un ins- « tant d'un puissant sommeil, plein d'insipidité et d'insolence... « C'est une chose trop moinentance; un quart d'heure de pas- <( sion, sans consikjuence, sans puissance, ne mérite pas des pré- « ceptes particuliers. » (Essais, liv. III, chap. 9 et 12.)

Saint-Évremond, autre coryphée du matérialisme français, sans avoir nié d'une façon aussi dévergondée l'immorlalité de l'àme, u'tîu a pas moins accepté la ducirinc de la nouvelle philosophie antiscolastique : Que c'est là une opinion indémontrable par la raison et du ressort exclusif de la religion ; car il a dit : « La « raison humaine est si peu capable de cl&montrer, par elle- « même, l'immortalité de Tâme, que la religion a été obligée « de nous la révéler [Lettre XIH). » Quant à cette révélation, le misérable ne s'en est pas préoccupé du tout ; car l'on sait que, exhorté, au point de la mort, à se réconcilier avec Dieu, il répondit : « Je voudrais me réconcilier avec mon appétit, qui m'a « depuis longtemps abandonné; » et qu'ainsi disant, il expira, en vrai épicurien, comme il avait vécu, et finit par la même mort que Pétrone, mort qu'il avait exaltée au-dessus de celle de Socrate,et chantée comme la plus belle (sic) et la plus précieuse de toutes les morts.

Descartes était trop chrétien pour descendre si bas; en suivant Platon, dont il prétendit restaurer la philosophie, il demeura spiritualiste. Mais ayant voulu philosopher, lui aussi, en dehors des principes de la philosophie chrétienne, il ne s'est pas trouvé plus fort que ses complices dans cette lamentable apostasie, par rapport à la démonstration philosophique de l'immortalité de l'âme. A l'exemple de Platon, il n'a fait qu'en parler sans en rien dire. La preuve en est la Philosophie de Lyon: ce recueil complet, l'écho fidèle, l'héritier légitime des doctrines de Descartes, n'a trouvé, dans cet héritage, d'autre démonstration ab inlrinseco, ou métaphysique, du dogme en question, que celle ci qui

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n'en est pas une : a La substance qui n'a en soi naturellement « aucun principe de corruption et de dissolution est intrinsè- « quement immortelle ; mais l'esprit humain n'a en soi . etc . , parce c( que, comme nous l'avons démontré ailleurs, il eut simple ; « donc il est immortel ( l). » Deux remarques sur ce syllogisme. D'abord, le privilège de l'immortalité n'appartient pas à la isuhslance, en tant qu'elle est mnple et n'a en soi vaturellement aucun principe de corruption et de dissolution : car Tâme des brutes et même l'âme des plantes, ainsi que saint Thomas l'a soutenu, sont vraiment simples, et n'ont natvrellcment en soi aucun principe de corruption et de dissolution ; et cependant elles ne sont pas immortelles. L'immorlalité n'est propre à la substance qu'autant que, simple en soi, elle a aussi une subsistance indépendante de la matière, ce que l'àme des brutes et des plantes n'a pas ; et dès lors , quoique simple , elle n'est pas immortelle. Le syllogisme du philosophe lyonnais repose donc sur un principe fauX;, et par conséquent il est faux, lui aussi, et ne démontre rien.

La seconde remarque à faire sur le même argument, c'est que ce faux syllogisme est cependant la seule démonstration ab intrinseco ou métaphysique, en faveur du dogme de l'immortalité, que la Philosophie de Lyon ait rencontré dans le bagage doctrinal que lui ont légué Malebranche et Descartes : car les six autres arguments qu'elle y a ajoutés ne sont pour elle que des arguments ab extrinseco, comme elle les nomme, des arguments indirects, étrangers à la nature de l'âme, et qui n'ont rien de psychologique. Ainsi donc la prétendue démonstration ab inirinseco de l'école cartésienne, touchant l'immortalité de l'âme, renfermée en trois lignes, ni plus ni moins, n'est qu'une plaisanterie, et ne démontre que ceci : « Qu'avec les principes cartésiens, l'immortalité de l'âme est philosophiquement indémontrable, et que ce qu'on a osé appeler la grande philosophie nulle

(1) « llla substantia est immortalis ab i)ilrinseco quœ, in se et nalura sua, « niilluni haliet corruptionis et dissolutionis printipium ; atqiii mens liiimana, r. in se, etc., siquidein est oniuino siniplex, ul alibi t'enioustraviinus : ergo, etc. « (Loe. cU., p. 185). »

514 § 132. IMMOBTALITÉ DE l'aME HUMAINE,

part n'apparaît plus petite que sur ce point capital de la philosophie. »

L'Annotateur lui-même du Recueil lyonnais est de cet avis; car, dans une note qui trahit, de sa part, une grande franchise, mais en même temps une ignorance inexplicable de la vraie philosophie, il fait à son patron le singuher reproche « d'a^oir traité de rimmortalilé de l'esprit humain dans sa Métaphysique spéciale, r> et affirme, en propres termes : «Que cette question «n'appartient qu'à I'éthique, ne peut être résolue que par les « principes de la morale, et que l'auteur a eu tort de l'aborder « avant d'avoh- parlé de la liberté et de la loi imh.u'elie (I). » Ce qui est affirmer formellement que l'immortalité de l'âme ne peut être démontrée par des arguments mélap/ty.siques ; ce qui est favoriser le fidéisme do Puffendorf, de Montaigne, de Saint- Évremont, de M. Bautain , ou la doctrine : Qu'on ne peut être certain de l'immortalité de l'âme que par la Bible. Ce qui est enfin donner raison à M. Cousin, qui n'a pas rougi de soutenir que ce dogme, non-seulement n'a pas été démontré par la raison, mais que l'humanité n'est pas encore en état de pouvoir en entamer la démonstration par la raison. Voilà le progrès que le cartésianisme, la grande philosophie, a fait faire à la raison.

Heureusement, il n'en est rien. Non-seulement cette grande et fondamentale vérité y^ew^ être, mais elle a été, depuis plusieurs siècles, démontrée, de la manière la plus solide et la plus évidente, par la philosophie chrétienne. Ce n'est que depuis qu'on a oublié ou méconnu les principes de cette philosophie de la Tradition et de 1 humanité, ce n'est qup depuis qu'on a voulu tout créer par la raison, qu'on en est arrivé au point où nous nous trouvons, c'est-à-dire à désespérer de toute puissance de la raison et à renier la raison. Tâchons donc de combler ce vide que l'ignorance et la mauvaise foi ont creusé dans l'esprit des philosophes, concernant le plus important des dogmes de la philosophie..

(1) « Quœstio de immorlalitate mentis humanse pertinet ad etuicam ; nec « solvi potcst quia siipponatur existenlia legi.s naluralis, etc. Nonigiturprius M erattiacfaiicliim de immorlalitate, quam dictiim t'uisset de libcrlaie et lege n nalurali {Loc. cit.). •>

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après celui de l'existence de Dieu. Reproduisons la belle et magnifique démonstration, la vraie démonstration rationnelle et ab intrinseco de Timmortalité de l'âme, telle que les grands hommes du christianisme nous l'ont léguée ; et, à l'exemple de cet ancien philosophe, qui prouva le mouvement en se mouvant, prouvons à nos adversaires, qui ne s'en doutent pas, la possibilité de cette démonstration, en l'exposant.

§ 13Î. On commence par exposer le grand argument métaphysique de la philosophie chrétienne, en faveur de Vimmorlalité de Vânie, tiré de sa suBsiSTENTiALiTÉ. — Lc principe que « Ce qui ne dépend pas d'un autre être pour opérer n'en dépend pas non plus pour exister-» est incontestable. — On prouve que l'âme humaine ne dépend pas du corps par rapport à ses opérations spécifiques de comprendre, de raisonner et de VOULOIR. — Toutes les opérations sensidves se font avec le corps, c'est pourq^ioi elles usent le corps : tandis que les opérations intelleclives ne l'usent pas.

Notre lecteur doit se souvenir que , dans le livre Des dogmes ECCLÉSIASTIQUES, Cet ancicu formulaire de la philosophie chrétienne, fondé sur les doctrines du premier des philosophes du christianisme, saint Denis lAréopagite, se trouvent ces mots : « Nous croyons que l'homme seul a une âme substantive ; donc « les âmes des brutes ne le sont pas : Solum hominem credimus « habere animam substantivam ; animalium ergo anrmœ non « sunt substantive. » Cette parole est d'une immense portée; car, nous le répétons, ce n'est que dans la subsistentialité de l'âme que se trouvent son histoire et la démonstration métaphysique de son immortalité, démonstration que seule la philosophie chrétienne a fournie.

Cette grande démonstration se résume dans ce syllogisme : La chose qui ne dépend pas d'une autre chose , par rapport à son propre être, séparée de cette autre chose, ne perd pas son être; mais l'âme humaine ne dépend pas du corps par rapport à son propre être : donc, séparée du corps, elle ne perd pas, ne saurait perdre son être, ni cesser d'exister, c'est-à-dire qu'elle est naturellement et essenliellement immortelle.

La majeure de cet argument n'a pas besoin d'être prouvée : elle porte, dans les termes mêmes qui l'énoncent, sa preuve ; car

51G § 133. l'immortalité DE l'AME PROUVÉE

il est évident que la chose dont Vexistence ne dépend pas d'une autre chose , séparée de cette autre chose , ne cesse pas , pour cela, à'exister. Les accidents, par exemple, n'étant que des modifications de la substance, en dépendent par rapport à leur propre être; séparés de la substance, ils perdent donc leur être et ne sont plus rien. Ainsi la blancheur, n'étant qu'un accident de certains corps, n'eut que dans ces corps ; elle dépend d'eux, par rapport à son être , et disparaît entièrement et cesse d'être dès l'instant où ces corps ne sont plus. Si tous les corps blancs cessaient d'être, la blancheur n'existerait qu'en puissance, à l'état logique oû^ comme une chose purement possible, ou comme être de raison ; mais , quant à la blancbeur en acte , la blancheur réelle, il n'y en aurait plus sur la terre. Il en est de même de la science, qui n'est qu'un accident de l'esprit : si tous les esprits humains étaient anéantis sur notre globe, il y aurait toujours de la science possible, mais il n'y aurait plus de science existante.

Mais quant aux substances qui ont la subsistance en ellesmêmes et par elles-mêmes, et dont la subsistance ne dépend pas de leur union avec une autre substance du même genre ou d'un genre différent, elles peuvent bien, par leur séparation de cette autre substance, changer leur manière de subsister, mais non perdre ioui à fait leur subsistance; quoique d'une manière différente , elles continueront à subsister toujours.

L'homme qui perd sa femme n'est plus un époux ; l'homme qui perd ses enfants n'est plus un père; l'homme qui perd ses serviteurs n'est plus un maître; l'honmie qui perd ses sujets n'est plus un souverain. Mais, en changeant, par ces pertes, sa manière d'être, il n'en est pas moins toujours Vhomme et le même bomme qu'auparavant ; et pourquoi ? si ce n'est parce que l'homme ne dépend pas d'aucun autre homme, par rapport à son être, à sa subsistance comme homme.

Rien n'est donc plus vrai , plus certain , plus clair que cette proposition : « Une chose qui ne dépend pas d'une autre chose, « par rapport à son être , peut bien cesser d'être unie à cette « autre chose, sans perdre pour cela son propre être. »

Nous n'avons donc besoin de prouver que la mineure du syllogisme scolastique, qui renferme la démonstration ab intrinsrco, métaphysi(iuc, directe et complète de la nature iumiortollc

PAB SON INDEPENDANCE DU CORPô, BA^S SES OPÉnATIONS. 517

de l'âme humaine. Et la voici, cette preuve, fondée sur les principes de la philosophie chrétienne, que nous avons bien souvent rappelés dans le cours de cet ouvrage; c'est ici le lieu de les développer davantage, et d'en faire la plus grande et la plus importante application.

Tout agent n'opère que d'après la nature, les conditions, les lois de son existence, parce que l'opération de tout agent n'est que son être agissant, son être en action, le reflet fidèle de son être : Ope?-alio segia'tur esse; et tout ce qui agit, dit saint Thomas, n'a que dans la même mesure , et de la même manière, l'être et l'opération : Unumquodque similiter habet esse et operaiionem (I p., q. 7o, art. 21). « C'est, poursuit le saint Docteur, parce que l'opération ne commençant à être possible que dès l'instant où l'être est en acte, l'être n'opère que dans la même mesure et dans les mêmes conditions que celles dans lesquelles il est; comme un corps ne produit la chaleur dans un autre corps que dans la mesure dans laquelle il est chaud (1), et que ce n'est pas la chaleur, mais le corps chaud qui chauffe. Ce qui opère par soi, et indépendamment de tout autre être, subsiste par soi et indépendamment de tout autre être : Qiiod per se operatnr per se subsistit. L'être et l'opération s'expliquent , se traduisent, se connaissent, se mesurent l'un par l'autre ; et, de même que ce qui est par soi agit par soi, de même ce qui agit par soi est par soi : Quod per se est per se agit, et quod per se agit per se ïST. C'est pourquoi, en voyant que tout homme accomplit, indépendamment de tout autre homme , les actes humains, on en conclut, à juste raison, que tout homme a Vctre à lui, a son être propre, et subsiste en soi, indépendamment de tout autre homme. Il en est de même de toute brute, par rapport aux autres brutes; de toute plante,' par rapport aux autres plantes.

Cette doctrine, si vraie par rapport aux opérations qui tiennent à la nature et à la substance de l'agent, l'est aussi par rapport aux opérations qui résultent de ses accidents et de ses rela-

(1) « Nihil potes-t per se operari nisi quod per se subsistit ; non enim est ope- " rari nisi enlis in actii; unde eoraodo aliquid f)peratiir que est; propter quoi] « non dicimus quod calor calefacit, scd talidum {Loc. cit.). «

518 § 133. l'immortalité DE L'AME PROUVÉE

tiens. Ainsi, en voyant qu'un tel, dans la société domestique, politique, religieuse, opère d'une manière tout à fait indépendante de tous les membres qui composent ces sociétés, on en infère qu'il y jouit d'une existence indépendante, qu'il en EST le pouvoir et le chef.

Cela posé, on n'a, dans la présente question, qu'à se convaincre que l'âme humaine ne dépend pas du corps par rapport à ses opérations, pour être certain qu'elle ne dépend pas non plus du corps par rapport à son être; qu'elle a un être, une subsistance propre à elle, indépendamment du corps; qu'elle n'a pas besoin du corps pour exister ; qu'elle peut en être séparée sans cesser d'être, et que, par la nature et par l'essence que Dieu lui a données, elle est nécessairement immortelle.

Réunissant en lui les trois espèces de vie dans lesquelles se résume toute vie, la vie intellective, la vie sensiiive et la vie végétative, le même homme en exécute toutes les opérations qui s'y rapportent, et, en lui, l'être qui végète et qui sent est le même être qui comprend. Cependant ses opérations spécifiques sont les opérations intellectives, parce que c'est par l'intellect qu'il se distingue de tous les autres composés animés, qu'il est d'une espèce différente de l'espèce des brutes et des plantes, qu'il forme une espèce à part, et qu'il est I'homme. Or le moyen de douter qu'il exécute, indépendamment du corps, les opérations intellectives, exclusivement propres à son espèce, et dont lui seul est capable parmi tous les composés vivants !

La première de ces opérations est celle par laquelle l'intellect humain extrait de l'espèce sensible, ou du fantôme qui lui est offert par l'imagination, l'espèce intelligible, universalise le particulier, se forme l'idée générale des choses, et comprend. Or, ainsi que nous l'avons longuement prouvé en discutant sur l'origine des idées (§6, vol. I, p. 36 et suiv.), loin que le corps soit pour la moindre chose dans l'accomplissement de cette sublime, ineffable et divine opération , elle n'a lieu qu'autant que tout ce qui est individuel, particulier, renfermé dans les conditions du lieu et du temps (toû hic et nunc) , en un mot que tout ce qui est corporel en est entièrement éloigné. Puissance universelle , non-seulement l'intellect ne peut voir que d'une manière universelle même le particulier, et c'est là ce qui s'appelle corn-

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