‹ La philosophie chrétienneChapitre 202 sur 249 · PAR SON INDÉPENDANCE DU COUPS, DANS SES OPÉRATIONS · texte numérisé non relu

PAR SON INDÉPENDANCE DU COUPS, DANS SES OPÉRATIONS

prendre ; mais il ne peut le voir qu'en vertu d'une faculté universelle elle-môme, car l'universel ne saurait pas plus sortir du particulier que l'infini du fini. Or toute opération résultant de la matière ou du corps n'est et ne peut être que matérielle, corporelle, c'est-à-dire particulière, et dès lors diamétralement opposée à Topéralion intellectuelle. La puissance corporelle ne peut lui être d'aucune utilité, d'aucun secours. Loin donc que la puissance corporelle puisse concourir à l'accomplissement de l'opération intellectuelle, elle ne pourrait que l'entraver, comme une force quelconque, poussant un corps vers le côté gauche, loin de l'aider, ne pourrait qu'empêcher l'homme de mouvoir le même corps vers le côté droit. La transformation donc de l'espèce sensible en espèce intelligible, de la perception particulière en conception universelle, de l'image en idée, n'est et ne peut être que l'opération de l'intellect seul; le corps n'y prend et ne peut y prendre la moindre part. Ce n'est point parce qu'il est uni au corps, mais bien quoiqu'il soit uni au corps, que l'intellect s'élève au-dessus du corps, et de tout corps, à la hauteur de l'Ange et même de Dieu, que l'intellect lit, t7i(us legit, dans la nature, dans l'essence des choses, et les comprend.

La deuxième opération de la vie intellective est le raisonnement; et le raisonnement, même lorsqu'il est appliqué aux corps, ne se fait que sans le corps, et sans le moindre concours du corps. Car raisonner sur les corps, c'est comparer les idées que l'intellect s'est formées touchant la nature et les propriétés des corps; c'est chercher à comprendre les corps, c'est-à-dire à les connaître par ce qu'ils ont de plus incorporel. Le raisonnement sur les corps est donc une opération du ressort exclusif de l'esprit, et les corps ne jouent que le rôle de sujets et non celui de coopérateurs, môme dans l'opération qui les regarde.

A plus forte raison, le corps n'est pour rien dans les raisonnements touchant les choses de l'ordre purement intellectuel et leurs rapports. En effet, lorsque nous raisonnons sur la nature de Dieu , des anges, de l'âme ; sur les idées, sur les principes, sUr les doctrines, sur les fins, sur la religion, sur la morale, sur la philosophie, sur les lois et sur les devoirs, demandonsnous, empruntons-nous le moindre secours à notre corps? Ne devons-nous pas nous efforcer, au contraire, de faire abstrac-

,',20 § 133. l'immortalité dk l'ame prouvée

lion de lout ce qui est sensible, corporel ; ne devons-nous pas nous transporter dans un monde nouveau, où rien de corporel et de sensible ne perce, si nous voulons bien raisonner sur de pareils sujets? Car, ainsi que nous en prévient l'Écriture, tant que l'homme se promène dans la région animale, et qu'il ne se place pas à une distance infinie du monde des corps, il est • incapable de rien connaître aux choses de l'esprit de Dieu; l'esprit seul pouvant discuter l'esprit ou la vérité intellectuelle, morale, religieuse, qui n'est que le reflet de l'intelligence, la parole de la bouche de Dieu : Animalis homo non percipit en qux sunt spin'tus Dci; quia spiritualiter examinatur ( I Cor, 11, 14) in omni verbo quod pi^ocedit ex ore Dei {Maith. IV, 4). Il en est de même par rapport à la volonté, qui est la troisième et le complément des opérations intellectuelles. Nous pouvons bien vouloir les choses corporelles, et même les préférer aiix choses spirituelles ; mais, si le corps est pour quelque chose dans ce choix, c'est plutôt pour en entraver que pour en faciliter la liberté. Du reste la liberté, comme on vient de le voir, n'est que \q jugement libre à l'égard de l'action : Liberum deactione judicium; c'est-à-dire nn jugement ne prenant conseil que de l'intellect, ne s'éclairant que des lumières de la raison ; en sorte que rien n'est moins corporel , ni plus spirituel, ni ne dépend moins du concours du corps et n'est plus du ressort de l'esprit, que l'acte par lequel l'âme se détermine à vouloir ce qu'elle veut, et à ne pas vouloir ce qu'elle ne veut pas.

Voici encore, en faveur de la même thèse, une de ces similitudes empruntées à l'ordre physique, par lesquelles saint Thomas rend si.^claires et si puissantes les plus hautes vérités de l'ordre intellectuel :

« Tout instrument, dit-il, qui ne s'altère pas, qui ne se détériore pas, qui ne s'use pas, est un instrument dont on ne se sert pas : car il est impossible de se servir d'un instrument quelconque sans l'altérer, sans le détériorer, sans l'user, au point qu'au bout d'un certain temps on ne peut plus s'en servir. Or, par l'exercice des opérations purement intellectuelles de l'âme, le corps ne subit pas la moindre modification, le moindre changement. Donc le corps est un instrument (s'il en est un) dont l'âme ne se sert pas dans raccojnplissemeul de ses opérations inteliec-

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