PAU SON INDÉPENDANCE DU COKPS, DANS SES OPÉRATIONS
tuelles; c'est-à-dire qu'il n'est pas l'instrument de l'âme dans ces opérations, et qu'elles s'accomplissent sans le concours instrumental du corps. Donc l'âme humaine est indépendante du corps par rapport à ses opérations spécifiques, et dès lors elle l'est aussi par rapport à son être.
Au contraire, nulle sensation ne peut avoir lieu dans l'être sensible sans un changement quelconque dans un de ses sens. Dans la vision, par exemple , la pupille est affectée et modifiée par l'espèce de la couleur; dans l'ouïe, le tympan de l'oreille l'est par Fespèce du son. De même, dans les autres sensations, l'organe subit toujours une modification de la part de l'objet corporel qui l'impressionne , et cette modification est d'autant plus capable d'altérer le sens que l'impression de l'objet corporel est plus intense et plus réitérée; en sorte que, semblable à tout instrument tranchant dont on fait trop usage, tout sens, en sentant trop souvent son sensible propre, s'use, s'émousse et finit par ne plus sentir.
Gela prouve que l'âme sensitive se sert du corps, comme d'un instrument, pour sentir; que les opérations sensitives se font avec le concours et dans la dépendance du corps, et que, par conséquent, l'âme purement sensitive n'exerce aucune opération, à elle seule, sans le corps; que toutes ses opérations sont du corps et de l'âme en même temps, de tout le conjoint, de tout le composé. Mais, par cela même que l'âme humaine se forme les idées, raisonne et veut, sans que, par de tels actes, le corps subisse la moindre altération ; il est évident que le corps n'y prend aucune part, n'y prête le moindre concours, et qu'Aristote a eu raison d'établir que, « parmi toutes les opérations de l'âme, les actes intellectifs seuls se font en dehors de toute action des organes corporels (1). »
(I) « Aristoteles posuit qiiod soluni intelUgere, inter opéra aninise, sine corporeo organo exercotuf. Seniire vero, et, consequenter, operationes animae sensitiva' manifeste accidunt cum aliqua corporis immutatione : sicut, in\idendo iiniiiutatur pupilla per speciem coloris ; et idem apparet in aliis ; et sic manifestum est quod anima sensitiva non l>abet aliquam opeiationem propriam, pcr seipsam; sed omnis operatio sensitivse anirnse est conjimcti (1 p., q. /■>, art .'i). w
522 § 134. BÉPONSE A l'OBJECTION QUE l'iNTELLECT
Il est vrai que, bien des fois, le corps se trouve fatigué des opérations purement intellectuelles de l'esprit ; mais cela n'arrive qu'accidentellement s lorsque l'esprit a besoin d'avoir prêts les fantômes ou les images des objets matériels, pour en extraire l'espèce intelligible. Or, dans la perception de ces images, les forces sensitives jouent un grand rôle (1).
Cela arrive encore parce qu'en s'occupant d'objets purement intellectuels , l'homme néglige très-souvent les soins qu'il doit à son corps, et le prive des aliments, du sommeil, du repos, de l'exercice, qui lui sont nécessaires pour exécuter les actes de la vie animale. Loin donc que le corps prenne la moindre part aux actes de l'esprit, les actes de l'esprit l'empêchent d'exercer ses propres actes corporels, à plus forte raison l'empêchent de concourir comme instrument à ces mêmes actes de l'esprit. Dans tous les cas, n'est-il pas évident que, soit que nous nous formions des idées, soit que nous raisonnions, soit que nous voulions, ces opérations que nous accomplissons dans l'intimité de notre intelligence ne produisent par soi le moindre changement dans notre corps, et qu'il y reste indifférent et étranger? N'estii pas évident que notre intellect accomplit à lui seul, sans le concours d'aucun organe corporel, ses propres actes, et que l'âme humaine ne dépend nullement du corps, par rapport à ses opérations purement inteUigibles?
§ 134. On explique comment il est vrai que, tout en ayant besoin des fantômes corporels pour se former les idées, l'âme humaine ne dépend pas du corps dans son opération de comprendre. — Preuve qu'elle est incorruptible par soi.
On pourrait opposer: «D'après la doctrine scolastique sur les « idées, l'intellect humain ne voit rien et ne peut rien voir, pence dant cette vie, sans le fantôme : Intellectus humanus in statu « prœsentis vitx, nihil videl sine phantasmate. Or le fantôme, ou « l'image de l'objet extérieur , que l'intellect convertit en idée,
(1) « si vpio, in intelligeiido, faligctur corjuis, lioc est per accidens : in quan^ « tum intellectus indigpt operationc viriuin sensitivaruni, per ([uas ei piiantas- « mata pra^parentur {Loc. cit.). »