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l'opération artistique^ le sculpteur n'en reste pas moins un sculpteur, toujours en puissance de former des statues. De même, quoique, par la séparation du corps, les fantômes des objets extérieurs viennent à manquer à l'opération intellective, l'àme humaine n'en reste pas moins une substance intelligente, toujours en puissance de se former des idées. Comme, par cela même que le sculpteur est indépendant du marbre et du bois par rapport à son opération, il l'est aussi par rapport à son être, et toute cessation de travail n'altère pas le moins du monde son élre d'artiste ; ainsi, par cela même que l'âme humaine est indépendante des fantômes sensibles par rapport à son opération, elle l'est aussi par rapport à son être, et sa séparation du corps ne porte pas la moindre atteinte à son être de substance intelligente.
Cette doctrine appartient à saint Thomas, et voici la manière claire, précise et solide dont il l'a exposée : « Il est impossible que le principe intellectuel fasse usage d'un organe corporel pour comprendre; car tout organe corporel détermine naturellement, c'est-à-dire précise, individualise la chose à laquelle il s'applique. Loin donc de pouvoir servir à U7iiversaliser le particulier (en quoi consiste ïintellection), il ne peut faire que jyariiculariser l'universel et empêcher V intellection de la chose. Si donc l'intellect se servait d'un organe corporel pour comprendre, il ne pourrait pas se former l'espèce intelligible, la conception universelle, l'idée de tous les corps ; il ne pourrait pas même comprendre les corps. Quand on a, par exemple, jaune la prunelle de l'œil (comme il arrive aux ictériques), tous les ol)jets paraissent jaunes. Si un vase de verre a une couleur déterminée, la liqueur qu'on y met présente la même couleur. C'est que, par un organe corporel, on ne peut percevoir que corporellement les choses, et qu'un organe ou un moyen corporel enveloppe dans ea corporelle la chose, et la lui fait partager. Or ce principe intellectuel, qui s'appelle esprit ou intellect, ne perçoit qu'intellectivement ou d'une manière universelle les objets; il est donc évident qu'il opère par soi-même, et que le corps ne prend pas la moindre part à son opération (I). d
(1) « Impossibilc est quo i principiuin intellecUiale iiitelligat per orgaïuira " corporeuni : quia eliani natura (îetenninafa illius orgaiii corporel prohiberet
5N § 134. RÉPONSE A l'objection que l'iNTELLECT
« Il est vrai que l'intellect humain a besoin du corps pour agir; mais il n'en a pas besoin comme d'un organe ou d'un instrument, mais comme de l'objet ou de :1a matière de son opération. Car les fantômes des objets extérieurs qui nous arrivent par le corps sont, à l'égard de l'intellect, dans le même rapport que la couleur l'est à l'égard de la vision. Comme l'œil voit la couleur et ne voit pas par la couleur, de même l'intellect perçoit les fantômes et ne perçoit pas par l<s fantômes. Ainsi donc, de même que le besoin qu'a la vertu sensitive des objets extérieurs sensibles pour sentir n'empêche pas que l'animal soit un être subsistant en soi et indépendamment de ces objets, de même le besoin qu'a l'intellect des fantômes corporels pour comprendre ne l'empêche pas d'être subsistant en soi et indépendamment de ces fantômes (1). »
Développons encore davantage cette importante doctrine. Si vous brisez la lame d'une épée, il n'y apliisd'épée. Or, de même que, cet acier étant mis en morceaux ou oxydé, son être accidentel d'épée disparaît, lui aussi; de même, disent les scolastiques, une fois le corpsde la brute corrompu,son être substantiel se corrompt, lui aussi, et son âme s'évanouit : Sicut corruplo seu fracto ferro, corrumpitur esse gkulii ; ita, corruplo corpore bruti, et abesse débet ipsius anima (Testa). C'est le propre de toute forme qui n'est qu'une puissance, n'ayant pas d'opération propre à elle, et indépendante du corps organique qu'elle anime, de n'avoir pas non plus une subsistance propre à elle et indépendante du corps, et de ne pouvoir plus être, séparée du corps. Mais rien de semblable ne saurait arriver à l'âme intellective.
Une chose ne peut se corrompre que par accident ou par soi.
« cognitioncin omnium corporum. Sicut si aliquis dcleiminalus color esl non bo- « lum in pui)illa, sed etiani in vase vilreo, liquor infusus ejusdem coloris vide- « tur. Ipsum igitur intellectuale principium, quod dicitur mens vel inlelleclus, « hab.^t operationem per se, cui non connnnnical lorpus (I p., q. 75, art. 2). » (1) « Corpus requiritur ad actionem inlellectus, non sicul organum quo talis « actio exerceatur, sed ratione objecti. Piiantasiua enim comparatur ad inlel- « leclum, sicut color ad visum. Sic aufem indigere corpore non reniovet iutcl- « lectum esse subsistentem. Alioquin animal non esset aliquid subsistens, cum « indigeat cxterioribus sensibilibusad sentiendum (lbid.,ad3). »
NE PEDT COMPBEîVDEE SANS LES FANTOMES. 527
La chose se corrompt par accident, lorsque le sujet qui lui sert de support se corrompt ou s'altère : comme la blancheur d'un morceau de linge ou de papier cesse à! être, lorsque le linge et le papier sont détruits ; comme la forme du cercle n^est plus, lorsqu'on brise la superficie ayant la forme du cercle. C'est de cette manière que se corrompent les âmes des brutes et des plantes, et à plus forte raison toutes les formes substantielles des corps inorganiques qui n'ont d'opération , et partant, d'être qu^avec la matière, et essentiellement inhérent à la matière. La raison en est que dans toutes ces choses Vactualité de l'existence est le propre, non de la forme ni de la matière seules, mais de tout le composé de Matière et de Forme ; et, quoique la forme soit toujours la raison formelle et intrinsèque de l'être, et d'un tel être, dans tout composé, cependant, dans les composés du genre dont il s'agit, l'être appartient à tout le composé, et non à une seule de ses parties. C'est tout le composé qui est , et, par conséquent, le composé dissous, il n'y a plus d'être de ce même composé, et la forme en disparaît en même temps que la matière en est altérée ou corrompue, pour passer sous une autre forme.
Or l'âme humaine , ainsi que nous l'avons longuement démontré (chap. XII), ne se transmet pas par la semence, comme les âmes des plantes et des brutes, mais elle est immédiatement créée par Dieu. Ayant donc son être par création, et non par émanation d'une vertu corporelle, ayant son être hors du composé, et non pa?' le composé, ayant son être avant son union, et non pas par son union avec le corps, elle ne peut le perdre par sa séparation d'avec le corps ; car comment pourrait-elle, par sa séparation du corps, perdre cet être qu'elle ne tient pas de son union au corps? Donc l'âme intellective ne peut se corrompre par accident. Elle ne peut non plus se corrompre par soi.
Car tout ce qui est corruptible par soi, dit le célèbre commentateur de saint Thomas, le cardinal Cajetan, ne l'est qu'en tant qu'il a l'être séparable de quelque chose qui lui appartient. Mais une forme subsistant en soi et par soi n'a pas son être séparable d'aucune chose qui lui appartient ; donc elle n'est pas corruptible par soi. La mineure de ce syllogisme, savoir : Que, dans une forme subsistant par soi, l'être n'est séparable d'aucune
528 § 134. RÉPONSE A L'OBJFXTION QUE LINTELLECT
chose qui lui appartienne, csl é\idente : d'abord, parce que, dans une telle forme, l'être est une même chose avec tout ce (ju'elle est actuellement, et nulle chose n'est séparable d'elle-même; ensuite, parce qu'une forme subsistante est une forme en acte premier, et Vacle premier, c'est l'être. Par conséquent, dès l'instant que cette forme est subsistante , comme l'âme humaine, ou dès l'instant où Dieu l'a créée, l'être lui convient selon tout ce qu'elle est; elle n'a donc pas un être séparable de quelque chose qui lui est propre. Encore une fois donc, l'âme humaine n'est pas incorruptible parce qu'elle est simple, parce qu'une chose qui n'est que simple, comme l'âme des brutes, peut avoir et a en effet Vétre séparable de quelque chose qui lui apparlienf, savoir, séparable du composé, dans lequel seulement elle EST en acte. L'âme humaine n'est incorruptible par soi que par la même raison dont l'est l'ange et Dieu lui-même, par la raison qu'elle est non-seulement s/m/î/e, mais encore subsistante jmr soi, et intelligente par soi, et non pas par le corps. Seulement, Dieu est subsistant par soi, par la nécessité de sa nature et parce que c'est l'unique Être à qui I'aséité convient par essence, et dans lequel l'être et l'essence sont absolument la même chose : tandis que l'âme humaine n'est subsistante par soi que par grâce, d'une manière contingente, et parce qu'en la créant séparément du corps. Dieu lui a départi la grande prérogative d'être en elle-même, et elle-même sans le corps. Mais, le fait de sa création établi , elle n'en est pas moins réellement subsistante par soi, et par conséquent elle ne saurait se corrompre par soi.
En vain donc opposerait-on « que l'âme humaine n'est pas à elle son propre être, parce que, contrairement à ce qui est le propre de Dieu, l'être n'est ni son essence ni sa quiddilé, et que dès lors, l'être étant en elle séparable de l'essence, elle a l'être séparable de quelque chose qui lui appartient, et est corruptible par soi. » Oui, il est très-vrai que l'âme humaine n'est pas son propre être ; mais cela ne prouve que cette seule chose : qu'elle n'est pas Dieu, et que, comme toute autre substance spirituelle, créée par la même vertu divine qui l'a tirée du néant, elle pourrait absolument rentrer dans le néant ; cela prouve qu'elle est absolument annihilable, mais non qu'elle soit corrup-
NIi l'EUT COME'ilEiXDRE SANS LES FANTOMES. 529
tible, puisque nulle substance subsistant actuellement par soi n'est corruptible par soi.
§ 135. L'annihilation de l'âme humaine est possible, mais d'une possibilité qui ne peut jamais être traduite en acte. — Preuves que, pouvant ABSOLI'MENT annihiler l'dme, Dieu ne l'annihilera pas. —Autres belles considérations de saint Thomas, sur la subsistentialité de l'âme, comme raison de son immortalité.
Quant à l'annihilation, il est certain que toute chose créée, quelque parfaite qu'elle soit, peut absolument être réduite au néant; car, nulle chose créée n'étant son propre être, elle peut en être dépouillée, et devenir ce qu'elle éta't avant sa création , c'est-à-dire iséaint. Mais cette possibilité absolue, de la part de notre âme, d'être anéantie, ne saurait faire douter le moins du monde de son immortalité. D'abord, il est toujours vrai qu elle n'est pas corruptible par soi; car ce qui se corrompt est ce qui se dissout en parties, qui, après leur séparation, restent sous d'autres formes et en différentes manières. Mais ni l'être séparé de l'essence, ni l'essence séparée de l'être, ne peuvent subsister. Ainsi, si l'âme cessait d'être par annihilation, il ne resterait aucune partie d'elle , et elle ne finirait pas par corruption. Ensuite la possibilité elle-même d'être anéantie est bien, pour l'àme, nous le reconnaissons, une possibilité absolue, que nul philosophe ne nie ; mais c'est une de ces possibilités qui , d'après la vraie science, ne sauraient jamais se réduire en acte : Pos~ sibilitas nunquam adactum redncenda.
En rendant témoignage à la vérité des sentiments les plus intimes de l'âme, Cicéron a écrit ces belles et magnifiques paroles : «Notre nature elle-même, dans les profondeurs de ses secrets, juge que les âmes sont immortelles. Il existe dans notre esprit un pressentiment ineffaçable de la vie future, qui s'y répète incessamment comme un écho , un augure , une prophétie : Nalura ipsa de immortalilate animorum tacita judicat. Inhxret mentibus quasi seculorum quoddam aïKjurium futuroram. [Tuscul. !.)» Il en est de l'immortalité comme de la liberté : ce n'est pas seulement une croyance de l'esprit , mais encore un sentiment naturel du cœur, imprimé profondément en nous, et il. 34
530 § 135. IMPOSSIBILITE QUE l'aME SOIX ANNIHILÉE.
aussi peu susceptible d'être méconnu que d'être détruit. Tout homme se sent immortel, aussi bien qu'il se sent libre. A moins donc d'admettre (jue le Créateur ait voulu tromper la plus noble de ses créatures terrestres,, en lui donnant un sentiment faux et qui ne se réalisera jamais , on ne peut soupçonner que, tout en le pouvant, Dieu veuille anéantir Tâme humaine.
On vient de voir que notre âme veut tout bien et pour toujours, c'est-à-dire qu'elle veut le bien infini, et veut en jouir éternellement : c'est là l'instinct le plus réel, le plus violent, le plus nécessaire de sa nature et de son être. Mais il est évident que, notre âme n'atteignant pas, ne pouvant pas atteindre cette fm pendant cette vie, bornée de tous les côtés , une autre vie, une vie infinie, immortelle, lui est réservée après la mort. A moins donc d'admettre que le Dieu infiniment sage et infiniment bon, qui a ménagé à tous les êtres les moyens d'arriver à leur fin, ait voulu placer l'homme seul dans la cruelle condition de ne pouvoir en aucune sorte arriver à la sienne, on ne peut penser que l'âme humaine soit détruite par cette même puissance infinie qui l'a prédestinée à exister toujours.
Enfin l'âme humaine a été créée subsistante par soi et en soi; c'est sa nature, son être propre, spécifique, inamissible,\na\\énâble. Elle est sortie naturellement immortelle de l'esprit, du cœur, de la main de son Auteur. Encore une fois donc, à moins d'admettre que la Vérité infinie puisse rétracter la grande parole, la grande promesse que son doigt a gravée dans nos cœurs, et se mettre en contradiction manifeste avec elle-même, on ne peut supposer un seul instant que Dieu fasse périr par l'anéantissement notre âme, qu'il a créée impérissable.
Cette subsistance, indépendante du corps, cette immortalité de nature, n'étaient pas plus dues à notre âme que sa création. Mais, une fois qu'il a plu à Dieu de lui donner cette nature, exempte de tout principe, de toute cause de destruction, il nous a assez clairement donné à entendre qu'il ne la détruira pas, que Celui qui lui a donné un être immortel le lui conservera , et, l'ayant créée capable de subsister toujours, il a solennellement déclaré qu'il la fera toujours subsister. Car l'hypothèse de l'anéantissement impliquerait l'une de ces deux choses : ou que l'âme humaine n'est pas l'œ'uvre de Dieu, ce qui est le comble de