IMPOSSIBILITÉ QUE L'AME SOIT ANNIHILÉE
même ; mais ce qui convient à la chose par soi, ou par sa nature et son essence, ne peut jamais en être séparé. Ainsi la rolondUé, par exemple, ne peut être séparée du cercle, parce qu'il est do la nature et de l'essence du cercle d'être rond, et la rotondité lui appartient par sa nature et par son essence ; mais un morceau de bronze, de figure circulaire, peut bien, si on le brise, perdre sa rotondité, parce que la figure ronde n'appartient pas plus que la figure carrée au bronze, par sa nature et par son essence. Or la subsistance ou l'être n'appartient pas à la substance inlellective par son union avec le corps, car ce n'est pas par son union avec le corps qu'elle comprend. L'objet de cette faculté, étant donc au-dessus du temps, est dès lors sempiternel; et, si elle accomplit cette espèce d'opération sans le corps, elle i:st aussi indépendamment du corps, car la manière dont la chose opère est l'indice certain de la manière dont la chose EST. Donc la subsistance ou l'être n'appartient à l'âme par aucune cause extérieure, mais lui appartient par soi, par sa nature, par son essence. Dès lors elle ne peut pas en être dépouillée par sa séparation du corps ; par conséquent la substance intellectuelle est, par sa nature, incorruptible (l).
« Le sens, a dit encore saint Thomas, ne connaît que l'être {esse) borné par le temps et par le lieu , ne connaît que l'être déterminé par ce temps et par ce lieu. L'intellect, au contraire, conçoit l'être [esse) d'une manière universelle et absolue, pour tout temps et pour tout lieu, ou l'être indépendant de tout temps et de tout lieu. Mais tout être désire naturellement d'être (esse) de la manière conforme à sa nature : en sorte que, dans les êtres capables de connaissance, ce désir suit la manière pro-
(1) « Qiiod convenit alicui secundmn se, nunquaii! potcst ab co separari , « ab co autem cui convcnil prr aliud potest scpaiavi, sepa'ato oo, secundum <t cpiod ei conveiiicbat. Rotunditas a circule separari non potest, quia convenit « ci secundum seipsam ; sr d spreus circiilus potest aniillere rotutiditalt-m , '< pcr quod circularis figura separatur ab fcre. .. Unumquodqu' operatiir secun- « duni quod est actu. Operalio rei indirat modum esse ipsius; species auteni « et ratio operalionis ex objeclocoinprebenditur. ObjocluTi auleni inlclligibile, « cum sil supra tempus, est scmpiternum. Uude omnis substantia inteliectualis « est inconnptibilis, secundum naturam suam (I p , q. 50, art. 5). »
SA SUBSISIENTIALÏTE GAUANïir SON IMMORTALITÉ. 533
pre de connaître et s'harmonise avec elle. Donc tout être ayant rintellect désire naturellement d'être absolument ou pour toujours. Or nul désir naturel ne peut être vain, et manquer du but et de la fin conformes à sa nature. Donc toute substance iniellectuelle;, par cela même qu'elle désire être toujours, sera toujours^ et par conséquent est incorruptible (1). »
Enfin on rencontre dans saint Thomas ces autres beaux passages sur l'incorruptibilité naturelle de notre âme, en tant qu'elle est substance intellectuelle :
« L'âme humaine est bien une substance distincte et sépa- « rée de la matière; cependant elle est dans la matière... « Elle est distincte et séparée de la matière, sous le rapport de a la vertu intellective, parce que la vertu intellective n'est pas « la vertu propre d'aucun organe corporel. La faculté visive, « par exemple, est bien l'acte de l'œil; mais la faculté de com- « prendre n'est pas l'acte du cerveau, parce qu'on voit bien par « l'œil , et qu'on ne comprend ni par le cerveau, ni par aucun « organe du corps. Notre âme est dans la matière, en tant que « la même àme qui possède la vertu intellective est en même « temps la forme du corps (2) . »
Mais, de ce qu'elle est la forme du corps, il s'ensuit que le corps n'a d'être que par l'âme et dans l'âme ; car la matière n'a d'être, et cet être, que par sa forme et dans sa forme. Mais il ne s'ensuit pas que l'âme n'ait d'être que dans le corps et par le corps, puisque, tout en étant forme du corps, elle comprend par sa nature sans le corps; elle a son opération spécifique, l'usage
(1) 1 Uiiumquodque naturaliter, suo modo, esse desiderat. Desideriura autem, « ia rébus cogiioscentil)us , seqiiilur cognitioneni. Sensus autem non cognoscit « esse, nisi sub hic et nunc. Sed intellectus apiireliendit esse absolute, et st- « cundum omne tempus. Unde,oinne habens intellectum naturaliter desiderat « esse seinper. JNaturale autem desideriuia non polesl esse inaue. Omnis igilur « intellectualis substanlia est incorruptibilis (l p., q. 75, art. C). »
(2) « Anima humaua est quidein separata; sed tamen in materia... Separata « quidem e-t, secundum virtnfem inteilectivam : quia virtus iiileliectiva non « esl \irlus aiicujus orgaui corporalis, sicut virtus visiva est actus oculi. Intel- « ligere enim est actus qui non potest cxerceri per or-^anum corporale, sicut « exercitur visio; sod in materia est, in quantum ipsa anima, cujus est b.TC « virtus, estcorporis forma (I p., q. 70). »