LA MATIERE PREMIEBE ET LA MATIÈRE SECONDE
tiellede l'homme^ et, par cette forme intérieure, que j'ai surprise dans mon individu, avant de connaître que c'est Pierre ou Paul, je connais qu'il est un homme.
De ces observations on peut encore conclure que la manière, dont nous connaissons accidentellement les objets matériels par leur forme extérieure, peut nous être d'un grand secours pour nous faire connaître substantiellement les mêmes objets par rapport à leur forme intérieure. Écoutons saint Thomas.
« Il est bien vrai, dit-il, que cette nature, qui est le sujet premier de tout changement, ou la matière première, ne peut être connue par elle-même, car rien n'est connu que par sa propre forme: or la matière première étant le sujet de toutes formes, étant en puissance, étant appelée à recevoir toutes les formes, n'a pas de forme propre et particulière à elle, par laquelle on puisse la connaître. Mais on peut bien la connaître par analogie ou par les rapports de ressemblance et de proportion qu'elle a, h certains égards, avec d'autres choses. C'est ainsi que nous savons, par exemple, que le simple bois est quelque chose de différent du bois dont on a fait un banc, ou une table, ou une armoire, car nous le concevons capable de prendre ces différentes formes, et il les prend en effet (1). »
Lors donc, poursuit saint Thomas, que nous voyons que cette substance matérielle qui s'appelle « Air » quelquefois devient de l'eau (2); nous ne pouvons nous empêcher d'admettre qu'un môme sujet, qui existe sous la forme d'air, existe quelquefois sous la forme d'eau; et que, par cela même que ce sujet existe, tantôt sous la forme d'air et tantôt sous la forme d'eau, ni la forme de l'air ni la forme de l'eau ne lui sont propres et particulières; qu'il est indifférent à l'une ou l'autre de ces formes, et
(1) « Licet liœc natura, quic primo subjicitur inutationi, id est inatcria prima, « non possit sciriper seipsara, cura onine qiiod cognostitur, cognoscatur pcr « suaiii furmam, matcria autem prima consitîcratur subjccta oiiini fora'œ, « scitur tamen sccundum analogiam-, id est, secundum proportionem. Sic enim « cogiioscimus quod liguum sitaliquid, piœter formam >:camui, quia quando- « que est sub una forma, quaudoquc sub alia (Metapbys., lib. I, icc. 13). »
(2) On voit, par ces mol^, que la pliilosopliie clirélienne savait déjà, depuis six siècles, ce dont on a attribué, à la fin du dernier siècle, la première pensée à Lavoisier, savoir : que Veau se forme de fluides aéri/ormes.
3G § 62. L'aME, PnÉLlMIIS'AIRr.S PHYSIQUES.
dès lors qu'il en est distinct. Ainsi donc, les formes dos choses naturelles sont^ avec leur sujet, dans le même rapport que les formes des choses artificielles le sont avec le leur. Comme donc l'art peut faire ,avec le bronze et le bois des statues et des bancs ou des corps accidentellement divers, et comme le bronze et le bois sont indifférents à ces diverses formes artificielles; demCme la nature fait, de la matière première, des minéraux, des végétaux, des animaux ou des corps nibstantiellement différents, et celte matière première est indifférente à ces diverses formes naturelles. La matière première est donc un principe UN, de la nature, mais non de la même espèce d'nnité particulière par laquelle tout être individuel, ayant en acte son unité et sa forme à lui qui le caractérisent et l'annoncent, se ditwn, mais d'une unité générale, entant que c'est un être en puissance ou apte à recevoir toute forme (1). » C'est-à-dire que la matière première, le sujet de tout changement est de telle nature, que, par elle-même, elle est privée de tout acte , et que , cependant, aux yeux de la raison, elle est toujours quelque chose dans le genre des êtres. D'après cette belle doctrine de saint Thomas, il y aurait donc une matière seconde, comme il y a une matière première. Dans la similitude, apportée parce grand docteur, la matière première serait ce sujet invisible, en puissance à revêtir toutes les formes substantielles, auquel, par l'adjonction d'une telle forme substantielle, la nature aurait donné la substance et les propriétés du bois, et en aurait fait ce bois. La matière seconde serait ce même bois, en puissance à toutes les formes accidentelles, à laquelle, par l'adjonction d'une telle forme accidentelle, l'art aurait donné les accidents , les proportions, les qualités d'une statue et en aurait formé cette statue.
(1) « Cuni igitiir \i(leamiis hoc quod est aer, quandoqucfieri aqtiam, opnrfet « diccrequod aliqu'id cxiston-isub lorriiaacris quamloquo sit su!) forma aquœ; « et sic illuJ qiiod est aliiiuid pra-tcr foniiam aqua; et prœter formain acris, se « lialietad ip-as subs'anlia; natmales, siciil se liabet a^s ad statuam et lignuin n ad scamnnni et (luodlibet malerialc et informe ai fonnain, et iioc iticlmus esse n MATEKiAM l'RiMAM. Hoc cst igituF uiiuin priiiclpium ualiirœ, qiioi^l non sic uniim « cstsiciit hdC ali iiii(i,hoc estsiciit aliqiiod iiidividuihn deuionstratiini, ita qiicd « habcl formam et uailatcin aclu, seJ dicilur ens et uniini, iii quantum est in « potent'a a 1 formam. (MET.vrn-iS , lib. 1, lec 13 ) »