LA MATIÈRE PREMIÈRE ET L4, MATIÈRE SECONDE
A l'aide donc de ce que nous voyons se faire dans la matière seconde, laissée au service de l'art, nous pouvons comprendre ce que nous ne voyons pas, la matière 'première, mise au service de la nature.
En voyant la matière seconde, ce bloc de marbre, par exemple, en puissance de recevoir toutes les formes accidentelles, ou prête ou indifférente à devenir une table, un candélabre ou une statue et toute espèce de statue, nous comprenons comment la matière première est, elle aussi, en puissance à toutes les formes suhslantielles, et prête ou indifférente à devenir pierre, métal, herbe, ou plante.
En voyant que ce n'est qu'à la forme accidentelle, que l'art a donnée à une portion de matière seconde, que cette portion de matière seconde doit d'être une statue, et cette statue plutôt que toute autre chose artiticielie, nous comprenons comment ce n'est qu'à la forme substantielle, que la nature a donnée à une portion de matière première , que cette portion de matière première doit d'être de la pierre, du métal, plutôt que toute autre chose naturelle.
En voyant que la matière seconde , elle-même, n'existe que sous une forme accidentelle quelconque (car une masse de métal, avant même de recevoir une forme régulière qui en fasse telle ou telle autre œuvre d'art, a toujours une forme qui a un nom en géométrie), on peut comprendre comment la matière première n'existe, elle non plus, que sous une forme substantielle.
Mais, en voyant que, quelle que soit l'impossibilité pour la matière seconde de jamais se trouver séparée d'une forme accidentelle quelconque, elle n'en est pas moins, aux yeux de la raison, réellement distincte de toutes les formes accidentelles, on peut comprendre comment, quelle que soit l'impossibilité pour la matière première de jamais se trouver séparée de toute iunne substantielle, elle n'en est pas moins, aux yeux de la laison, réellement distincte de toutes les formes substantielles.
En voyant la matière seconde, demeurant toujours la même, et cependant étant toujours prête à changer la forme arlijicielle qu'elle a pour en prendre une nouvelle, et étant capable de passer par mille formes accidentelles, nous pouvons comprendre comment la matière première, en demeurant toujours
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la même, soit, elle aussi, toujours prête à changer la forme substantielle qu'elle a pour en prendre une nouvelle, et qu'elle soit capable de passer par mille formes substantielles.
En voyant enfin que rien de ce que l'art fiiit n'est, que par sa forme accidentelle , une telle œuvre, ayant de telles qualités accidentelles et tel nom, et servant à un tel usage, on peut comprendre comment rien de ce que fait la nature n'est que par sa forme substantielle une telle chose, ayant telles qualités substantielles et appartenant à telle catégorie des êtres naturels; et que, comme la matière seconde n'est déterminée, parmi les choses artificielles, que par sa forme accidentelle, de même la matière première n'est déterminée à être ce qu'elle est, parmi les choses naturelles, que par sa forme substantielle. C'est ce qu'a voulu dire saint Thomas par cette sentence : « La matière pre- « mière, si elle ne peut être connue par elle-même, peut bien « l'être par analogie. »
En voilà assez sur l'existence et la nature de la matière première : voici maintenant quelques éclaircissements sur l'existence et la nature de la forme.
§ 63. Impossibilité de nier le concours d'un principe invisible dans la composition naturelle des corps. — Les corps composés et les corps mixtes. — La FABiiicATioN artificielle de l'eau. — Les eaux minérales et. les bains sulfureux artificiels. — L'impossibili/é , jmur la science, déformer un corps naturel , est une preuve péremptoire de l'existence de la Forme substantielle des scolastiques. — Autre preuve de la même vérité, tirée des travaux des alchimistes.
Dans le sens qu'il a, d'après la philosophie chrétienne, le mot FORME est, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, un mot très-philosophique et même très-élégant. Cependant, en haine de ces maudits scolastiques qui l'ont profané, en en faisant un si grand usage , la philoso[)hic moderne n'en a plus voulu, et l'a impitoyablement élimine du langage philosophique. C'est, si l'on veut, de la rancune, se traduisant par les formes les plus stupides, les plus mesquines et les plus vulgaires. Mais ce ne serait pas un grand malheur si , au moins , ou avait su remplacer ce mot odieux par un autre, 1 1 si, en ridiculisant le mot, on n'avait pas méconnu et obscurci même la chose.