RÉFUTATION UE QUATHE OBJECTIONS
comprendre, il ne s'ensuit pas qu'elle soit une substance incomplète aussi par rapport à la vertu intellective qui en fait un être inleUiycnt, existant. Sortie tout à fait complète par rapport à son être, de la main puissante (\m Ta créée, elle demeure toujours complète, et rien ne lui manque sous ce rappor t , soit qu'elle s'unisse au corps, soit qu'elle s'en sépare. La séparation peut changer le mode de son opération, mais ne peut lui ùter une seule des conditions de son être, qu'elle a reçues au grand complet dès l'instant où elle a été formée; et le défaut du complément de son opération n'apporte pas le moindre préjudice au complément toujours permanent de son être.
Le mot incomplète^ quand il s'agit de l'âme humaine, signifie aussi que, séparée du corps, elle existe d'une manière moins parfaite que lorsqu'elle est unie au corps; car, étant naturellement la forme du corps, et par conséquent étant, par sa propre nature, apte à informer le corps, séparée du corps elle n'atteint pas sa destinée naturelle de communiquer formellement son propre être au corps : acte ineffable, dont résulte l'être spécifique humain, et dont l'exercice est un moyen de perfectionnement, une vraie perfection pour elle. Hors du corps elle est donc dans un état moins parfait, parce qu'il est moins conforme à sa nature et à sa destinée que lorsqu'elle est dans le corps. Mais, de ce que cette perfection ou ce mode d'être parfait manque à l'âme séparée, il ne s'ensuit pas qu'il lui manque aussi tout mode d'être. L'objection à laquelle nous répondons en ce moment ne prouve donc que ceci : Que l'être que l'âme a reçu par création, et dont rien ne saurait la dépouiller, est plus parfait et plus complet dans son état d'union que dans son état de séparation par rapport au corps. Mais l'objection ne prouve pas que , dans l'état de privation du corps, cet être de l'âme ne soit point du tout : l'objection prouve que, dans cet état, l'âme est incomplète comme forme du corps, parce qu'elle n'informe pas le corps; mais elle ne prouve pas que l'âme est incomplète comme substance intelligente, puisqu'elle demeure toujours en état de puissance à comprendre, et que la mort ne lui a ôté aucune des conditions de son être et de sa nature intellectuelle, dont la libéralité de son auteuv l'a douée en la créant.
QuATBiÉME OBJECTION. Lcs cspèccs scusiblcs sout toujours
CONTRE l'immortalité DE LAME. 543
nécessaires à Tâme, pour qu'elle puisse les transformer en espèces intelligibles^ et comprendre. Mais les espèces sensibles ne lui sont transmises que par le corps; donc l'âme ne peut nullement comprendre, ne peut nullement opérer sans le corps, et indépendamment du corps. Dès lors, selon les principes admis par les scolastiques eux-mêmes, l'âme humaine ne peut exister sans le corps et indépendamment du corps.
RÉPONSE. Cette objection se trouve déjà résolue par ce quB nous venons de dire dans ce chapitre, et par ce que nous avons observé ailleurs, sur la manière dont l'intellect humain comprend. L'ange, avons-nous dit, a son être parfait sans la matière; la brute n'a d'être qu'at'ec la matière; créature mitoyenne entre l'ange et la brute , l'homme a l'être sans la matière , mais n'a Y êlve parfait que dans la matière. Séparée de la matière, l'âme humaine ne perd donc pas son être, puisqu'elle en jouit indépendamment de la matière, comme l'ange : elle ne perd, pour un temps, que son être parfait, ou bien cette perfection, ce complément de son opération, qu'elle obtient de sa conjonction avec le corps. Car, par cette conjonction, elle n'obtient proprement pas la puissance de son opération spécifique , de son opération de comprendre : elle obtient seulement, au moyen des fantômes sensibles que le corps lui fournit, la matière sur laquelle elle exerce sa puissance, et de laquelle elle extrait les espèces intelligibles; elle comprend parfaitement la nature abstraite , et perçoit dans sa dernière détermination les objets sensibles, singuliers, que, séparée du corps, elle ne peut connaître, à cause de la faiblesse de sa nature intellective. C'est ainsi que l'âme humaine a, encore une fois, son opération parfaite , et que, par conséquent, elle se complète dans son être; car le complément de l'être est dans la perfection de l'opération, et est en raison de son union avec le corps.
Deux choses sont à remarquer par rapport à l'état de l'âme humaine, durant cette union. La première est que, pour n'avoir son opération parfaite que dans le corps, il ne s'ensuit pas qu'elle n'ait aucune opération sans le corps. L'homme à vue basse ne voit parfaitement qu'à travers des lunettes; cependant il voit toujours, quoique confusément, même sans lunettes. Ainsi, privé de ses lunettes, il est privé de la perfection