‹ La philosophie chrétienneChapitre 23 sur 249 · NATUBE ET EXISTENCE DE LA FORME · texte numérisé non relu

NATUBE ET EXISTENCE DE LA FORME

Mais le moyen de nier que, dans tout composé naturel, outre tout ce qui s'y voit, existe un principe qui ne s'y voit pas.

Les modernes divisent les corps en corps simples et en corps composés. (]ette manière de s'exprimer n'est pas exacte, car tout corps naturel, même le plus simple, est toujours composé de matière et d'une forme. Les scolastiques, avec saint Thomas, ont donc eu raison d'appeler mixtes les corps que nos savants nomment composés. Les corps simples des scolastiques sont ceux dans la composition desquels il n'entre (\nhin seul élément matériel et la forme substantielle. Les mixtes sont ceux dans lesquels la forme substantielle se trouve unie à plusieurs éléments matériels d'une nature différente. Les fluides aériformes proprement dits, par exemple, et bien des substances du règne minéral, sont de la première espèce; tous les autres corps sont mixtes et appartiennent à la seconde.

Il est universellement reconnu que la science et l'art ne peuvent composer des corps simples, car ce qui est simple ne peut se faire par composition. Ainsi , on peut extraire de certaines substances l'oxygène, l'hydrogène, l'acide carbonique, etc., les combiner avec d'autres substances et en 'former différents C0T\)?> artificiels , mais on ne peut /aère ces mômes gaz.

On fait, avec du cuivre et du zinc, le similor; avec du cuivre et de l'étain , le bronze des cloches ; avec du fer et de l'étain , le fer-blanc; avec de l'or, de l'argent et du cuivre, le métal des monnaies et des médailles : mais il est reconnu aussi qu'on ne peut faire, pas plus qu'on ne peut les détruire, les métaux naturels dont on fabrique ces métaux artificiels.

Il est reconnu entin qu'on ne peut faire artificiellement nul corps du règne animal, ni nul membre de tels corps. N'en serait-il pas de même des corps du règne végétal et du règne minéral ?

On sait, par l'analyse, quelles substances renferment certains corps mixtes, et selon quelles proportions elles entrent dans leur formation. Eh bien! apportez de ces substances au plus habile chimiste de l'Institut, et demandez-lui de vous faire, par exemple, un fruit, un grain de blé ou de café, une fleur, une feuille d'arbre , un brin d'herbe, comme en fait la nature. Il vous rira au nez. Il vous dira : qu'assez puissante

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pour détruire les composés naturels, la chimie n'a pas encore découvert le secret d'en former. Cette réponse , en vérité , n'en est pas une. C'est dire : Nous ne le pouvons pas, parce que nous ne le pouvons pas. Vous vous en doutiez un peu déjà, mais vous aviez droit à tout autre réponse de la part d'un philosophe. Mais que voulez-vous? par leurs théories sur la matière première et sur les éléments des corps , les naturalistes modernes n'ont appris à notre chimiste rien de plus sérieux, sur les vrais principes des corps naturels.

Mais pourquoi, avec les mêmes substances qu'on en a tirées, ne peut- on reconstruire votre grain de blé? si ce n'est parce que, outre la matière qu'il a laissée dans les mains du chimiste, après avoir été décomposé , il avait la forme , qui en faisait ce grain de blé, et non pas une autre chose : forme que l'opération chimique a fait disparaître et qu'il n'est plus possible de rattraper.

La science de nos jours se glorifie d'être parvenue à fabriquer Veau avec l'oxygène et l'hydrogène, et Vair avec l'oxygène et l'azote. Mais ces découvertes des modernes savants, pour d'autres savants modernes, ne sont rien moins qu'incontestables.

D'abord, on vient d'entendre saint Thomas, nous disant que l'eau est formée de l'air; car peut-être une grande quantité d'eau peut absorber, transformer dans sa propre substance et changer en eau une petite quantité d'air, comme une grande quantité de moût transforme en sa propre substance et change en moût et en vin une petite quantité d'eau. Dans tous les cas, la découverte que l'air élémentaire , ou, si Von veut, le ç/az , peut devenir de l'eau était connue depuis six siècles ; et l'on a tort d'en faire exclusivement honneur à Lavoisier et au dix-huitième siècle.

En second lieu, de ce que les disciples de Lavoisier eux-mêmes avouent qu'ils n'ont jamais pu obtenir l'oxygène et l'hydrogène complètement exempts d'humidité , leurs adversaires ont cru pouvoir en conclure que l'eau, qu'on affirme être le résultat artificiel de la fusion des deux ga^, s'y trouvait déjà, formée par la nature, mais à l'état vaporeux et invisible, et que, par la combustion des gaz, l'eau n'a pas été composée , mais condensée et rendue visible, et que, par conséquent, il n'y a pas eu de vraie composition.

En troisième lieu, l'eau de la fabrique de Lavoisier est acide,

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et enipyreumatique ; elle ne ressemble à l'eau douce commune, que fait la nature, que comme l'or faux à l'or véritable, la contrefaçon à l'œuvre originale , la caricature au portrait. Cette eau n'est pas potable, mais détestable.

On pourrait aussi soulever des difficultés sur la théorie moderne de la composition de Pair. 11 est évident que l'air atmosphérique n'est que de l'oxygène mêlé à d'autres substances aériformes ; mais il n'est pas assez prouvé que l'air fabriqué par l'homme , d'après le procédé des modernes , soit aussi sain que celui que forme la nature, et qu'il soit plus respirable que l'eau de la même fabrique n'est potable.

Nous savons bien qu'il y a des savants pour qui toute eau dans la nature est minérale ; et la potabilifé est pour l'eau une qualité fort accidentelle et variable, et ne tient pas à sa nature. Mais cette opinion ne peut être soutenue dans un sens général et absolu. Il est vrai que même l'eau commune potable a des propriétés plus ou moins laxatives, diurétiques et sudorifères, au point qu'il n'y a presque pas deux eaux potables exactement les mêmes, et qu'il y a presque autant d'eaux différentes que de sources. C'est parce que foute eau s'imbibe plus ou moins des substances minérales des couches de terre qu'elle traverse. Mais il n'en est pas moins vrai que, malgré ses différences thérapeutiques, l'eau commune est potable, et que les eaux non potables ne sont que des exceptions. Or, la nature des corps se juge par leurs effets communs et ordinaires, et non par leurs effets exceptionnels. Si donc , tout en étant plus ou moins pure , plus ou moins légère et plus ou moins saine , l'eau tombée du ciel et l'eau jaillissant de la terre est communément et ordinairement douce et potable, la potabilité et la douceur sont des qualités essentielles de l'eau, et l'eau douce et potable est vraiment l'eau naturelle.

Mais nous ne présentons ces remarques que comme des doutes, et nous n'avons pas la moindre prétention de décider ici des questions dans lesquelles les chimistes sont juges plus compétents que les philosophes. Si l'on veut donc toujours aftlrnier qu'avec l'oxygène et l'hydrogène on fait réellement de l'eau, nous n'y ferons pas opposition, pourvu qu'on ne conteste pas ce fait : Que cette eau artificielle n'est pas Teau naturelle. D'où nous concluons

42 § 63. i'ame. pbélihinâires physiques.

encore que, pour avoir un corps mixte, ENTIÈREMENT semblable à ceux que fait la nature , il ne suffit pas de mêler ensemble les éléments matériels qui lui servent de base, mais il faudrait pouvoir aussi y introduire la forme, qui les unit substantiellement et leur donne les qualités du corps naturel; et que, faute d'avoir cette forme à sa disposition , l'art ne fait pas et ne fera jamais, d'une manière complète et parfaite, le corps mixte, tel qu'il existe dans la nature.

Connaissant au juste les substances matérielles et leurs proportions, dont se composent les eaux minérales naturelles , la chimie en fait d'artificielles. Mais, encore une fois, ce ne sont que des imitations, dépourvues des propriétés thérapeutiques des eaux naturelles, et que la médecine a reléguées parmi les remèdes bons à guérir les maux d'imagination.

Pourquoi donc, ayant à sa disposition tous les éléments qui la composent, lart ne peut-il faire, par exemple, Peau de Vichy, telle qu'on la trouve à Vichy ? Pourquoi, seule, l'eau formée par la nature, à cet endroit, peut-elle produire les effets de l'eau de Vichy; et, ce qui est encore plus singulier, pourquoi, pour en éprouver les effets, faut-il aller la boire à Vichy même ?

On dit que, ne connaissant que d'une manière très-incomplète la composition des eaux minérales, la chimie ne peut les imiter que d'une manière très-imparfaite. Mais comment se fait-il que non-seulement on ne puisse former, d'après les procédés de la science, une nouvelle eau de Vichy, mais qu'on ne puisse même pas recomposer l'eau de Vichy, numériquement la même, qu'on vient de décomposer, et lui rendre ses anciennes propriétés ? Et cependant il ne s'agit, dans cette recomposition, que de mêler de nouveau ensemble des éléments naturels numériquement les mêmes, et exactement dans les mômes proportions voulues par la nature. C'est, ajoute-t-on, parce que, transportée loin de sa source, et à plus forte raison lorsqu'elle subit l'analyse, toute eau minérale naturelle perd, par l'évaporation , quelque chose d'invisible, d'impalpable, qu'on ne peut saisir de nouveau dans la synthèse. A la bonne heure ! vous admettez donc qu'en dehors des éléments matériels qu'on voit , il entre quelque chose qui ne se voit pas, dans la composition des corps. Eh bien! ce quelque chose, c'est la forme.

EXISTENCE ET NATURE DE L.V FOi\ME. 43

On dit encore que les bains sulfureux artificiels valent mieux, pour certaines affections, que les bains sulfureux naturels correspondants. Mais personne ne conteste que, souvent, une combinaison artificielle de substances médicales vaut mieux qu'une combinaison naturelle de ces substances, po?^rce/'^ame5a//rc//o/?,'f. La question n'est pas là. La question est de savoir si l'art, tout seul, peut, oui ou non, former des corps mixtes, parfaitement semblables à ceux que forme la nature. Or, quelle que soit la supériorité des bains sulfureux artificiels sur les naturels, pour certaines affections, toujours est-il que ces combinaisons artificielles ne ressemblent pas aux combinaisons naturelles du même genre.

Si donc , ayant à sa disposition les mêmes substances, et les mêmes forces de ces substances de s'attirer mutuellement, qui, selon nos naturalistes, donneraient au corps naturel sa forme extérieure , il est cependant impossible à l'art de recomposer ce qu^il a décomposé, et de reconstituer parfaitement un corps naturel, il est aussi clair que le jour que, en conservant toutes ces anciennes substances avec leurs anciennes forces, tout corps naturel perd à l'analyse quelque chose que la synthèse ne peut lui rendre ; que ce et quelque chose » est distinct des éléments matériels, sensibles, que le corps décomposé a laissés dans vos mains. Or, nous le répétons, c'est ce « quelque chose » que la philosophie chrétienne appelle forme.

D'après cette philosophie , tout composé naturel , comme le grain de café, résulte d'une portion de matière première et d'une forme, qui la détermine dans ce genre de substance, qui lui donne cet être substantif, ces qualités spécifiques, et même cette couleur et cette figure; et c'est par sa vertu que le grain de café est du café, et non du cacao ou de l'amande. Or, par la décomposition, notre grain de café a perdu cette /or?ne/ il n'en est resté que la portion de la matière première, nuancée par des formes particulières , d'un ordre inférieur , qui en font les substances que vous avez sous vos yeux ; il n'en est resté que le sujet, mais le sujet, prive de cette forme qui seule en réunissait les parties dans ce tout particulier qui se dit « café » . Le Créateur a réservé à lui-même et à la nature , et a refusé à l'art la puissance de produire de telles formes, qui donnent aux com-

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posés naturels l'être substantiel qui leur est propre. Et de là l'impossibililé pour la chimie , uiènie ayant à sa disposition tous les éléments matériels et le sujet complet du café , de former un seul grain de café naturel.

Il en serait de même si, offrant à notre chimiste toutes les substances que l'analyse a découvertes dans une pêche, nous lui demandions de nous faire une pêche de Normandie. C'est parce qu'il ne suffit pas d'avoir tout le matériel, pour ainsi dire, de la pêche; il est nécessaire d'en avoir aussi le principe /orwe/, qui coordonne ce matériel , de manière à en former un fruit ayant la saveur, le parfum , la couleur, la forme de la pêche. Et puisque ce principe formel, que la nature produit à chaque instant avec tant de facilité dans tout ce qu'elle engendre et dans tout ce qu'elle fait, est insaisissable pour l'art , tous les chimistes du monde, réunis ensemble, ne feront jamais la pêche naturelle que nous leur demandons.

Il n'est pas plus possible , quoi que l'on fasse , de rendre à un arbre, à un noyer vraiment desséché, sa première fécondité. Cependant il est là tout entier, sur son ancien terrain , rien ne lui manque : il conserve sa racine, son tronc, ses branches, son écorce. Ah ! il lui manque son ancienne /o;;/2(?, qui s'est évanouie et qui était son âme ; c'est pourquoi on le dit un arbre mort, et qu'il n'est pas plus possible de le faire revivre, que de rendre la vie à un bœuf qu'on vient d'abattre. Dans un arbre desséché, tout comme dans un animal .-ibattu, on n'a plus qu'un cadavre. C'est une réunion de parties, ayant leurs formes particulières qui en font des substances oléagineuses, résineuses, ligneuses, corticales ; c'est du bois de noyer , bon à faire des tables ou des chaises, mais ce n'est plus le noyer produisant des noix, et il ne peut plus l'être.

La nécessité d'admettre le principe appelé forme par les scolastiques, pour la formation du composé naturel, est confirmée aussi par la stérilité des immenses el obstinés travaux des alchimistes, pour la confection de l'or. A l'aide des principes dissolvant les corps, qu'ils connaissaient aussi bien et peut-être mieux encore que certains chimistes modernes, en analysant lesmétau.x, ils arrivèrent à pouvoir affirmer que tous les métaux ne sont constitués que par la réunion de deux éléments : le Mcrcurius et le

DÉFrNlTIOX ET PnOPRIÉTÉS DE LA MATIÈRE. 4j

Sulphur. Ces deux substances n'étaient pas pour eux identiques au mercure et au soufre ordinaires. Sous le nom de mercurius ils indiquaient le principe par lequel les métaux ont plus ou moins d'éclat, plus ou moins de ductilité, en un mot, la niétalléité des composés qu'on appelle métaux. Leur sulphur ne représentait que l'élément combustible de ces mêmes composés. La différence des propriétés qu'on remarque entre un métal et un autre, quoique tous composés des mêmes substances, ne tenait, pour eux, qu'à la différence des proportions dans lesquelles ces substances entrent dans la composition d'un métal. Ainsi, dans l'or, le mercurius domine et y est très-pur, tandis que, dans le cuivre, les deux éléments s'y trouvent dans des proportions à peu près égales. Dans l'étain, au contraire, c'est le sulphur qui domine, et le mercurius, auquel il est uni, est très-impur; etc. Il pourrait se trouver du vrai dans toutcela ; rien au moins n'a prouvé jusqu'ici que tout cela soit complètement faux. Pourquoi donc ces naturalistes, dont l'habileté, l'intelligence et la patience constante et obstinée avec lesquelles ils ont, pendant tant de siècles, tourmenté la nature, sont devenues proverbiales; pourquoi ces naturalistes, si heureux à décomposer tous les métaux, n'ont-ils jamais pu réussir, pas plus que les modernes, à en composer un seul? Pourquoi , connaissant si bien la nature des substances métalliques, et après avoir essayé de les combiner dans toutes les proportions possibles, n'ont ils abouti qu'à la formation de métaux artificiels, tels que le laiton et le bronze? .Mais, quant aux métaux naturels , loin d'avoir jamais pu produire l'or ou l'argent, ils n'ont pas, plus que nos plus vaillants chimistes, réussi à faire de l'étain et du plomb. Et cependant ils avaient à leur disposition, en grande abondance, leur mercurius et leur sulphur, dont les métaux se composent, et que l'analyse de ces corps leur avait fournis. Il n'y a qu'une seule réponse possible et raisonnable à faire à de semblables questions : c'est que les parties matérielles ne sont pas les seuls principes des composés naturels; qu'en dehors de ces principes visibles, palpables, ils renferment un principe invisible , intangible, que la philosophie chrétienne aprielle fobme; que ce principe , une fois échappé du corps décomposé par l'analyse , ne peut plus être saisi de nouveau par l'homme, pour en faire la base de la recomposition du même

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corps, à l'aide de la synthèse; que ce principe, si varié à l'infini et répandu avec tant de profusion dans la nature , n'est pas au pouvoir de l'homme; que, par conséquent, très-habile à faire des composés artificiels et à varier les formes accidentelles des corps, l'homme ne peut faire un seul composé substantiel, et que les corps naturels ne sont que l'œuvre exclusive de la nature.

Ainsi, \a forme substantielle est, pour tout corps inorganique, ce que 1 ame est pour tout corps organique, le principe intérieur, invisible, insaisissable, qui en fait ce corps et non pas un autre, et qui, une fois parti par l'analyse , ne peut plus être rattrapé par la synthèse.

Libre donc à la science moderne de se moquer du moljorme; la chose qu'il indique n'en est pas moins une réalité iucontestaijle , qui seule explique le composé naturel , et seule donne la connaissance philosophique des corps.

§ 64. La MATIÈRE PREMIÈRE u'cst, d'oprès saint Thomas, que la puissance SUBSTANTIELLE. Explicution dc cctte belle définition. — Trois propriétés de la matière première.

Après avoir établi l'existence du sujet ou de la matière, et des deux termes qui ont lieu dans tout changement, nous devons maintenant en donner la définition et en indiquer la nature et les propriétés.

Aristote avait défini la matière première : « Le premier sujet de « toute chose ; duquel on fait quelque chose ; qui reste uni « autrement que comme accident à la chose; et dans lequel la a chose se résout, si elle arrive à se corrompre. » C'est trop long, comme on le voit; et, par surcroît, la dernière partie de cette définition renferme une erreur. Car, la matière première, comme on va le voir, n'ayant jamais existé, et ne pouvant jamais exister sans une forme quelconque , la chose corrompue ne fait ,que perdre son ancienne forme d'un ordre supérieur , pour demeurer sous une forme d'un ordre inférieur, ne fait que changer de forme; mais elle ne se résout pas dans la matière première, ou dans un sujet dépourvu de toute forme.

Saint Thomas a été, comme toujours, plus exact, plus précis

DEFINITION £T PBOPRIETES DE LA MATIÈBE. 47

et plus sublime, dans sa définition de la matière première. Pour ce grand docteur, la matière prernière n'est que la puissance SUBSTANTIELLE , substantiulis potentiel. Cette magnifique définition est, à elle seule, tout un traité de la plus haute science.

Si la matière première n'est qu'une puissance substantielle, ou, ce qui est la même chose, la substance en puissance, on conçoit :

1° Que la matière première est le premier sujet ou élément de toute chose matérielle, car la puissance d'être est la première condition de tout ce qui passe du non-être à l'être, ou d'un tel être à un autre.

2" Que la matière première n'a pas d'acte déterminé par ellemême, car rien de ce qui est purement en puissance n'a d'acte qui le détermine, que par une forme qu'il reçoit,

3° Enfin, que si la matière première est la substance en puissance et non eii acte, c'est donc par la forme, qui la fait passer de l'état de substance en puissance à l'état de puissance, que la matière première est devenue substance et cette substance; c'est-à-dire que c'est par la forme qu'elle se trouve substanciée et qu'elle est le sujet de toutes les formes substantielles et de tous les changements de la même espèce. En un mot, si la matière première est la puissance substantielle , elle est le sujet dont une chose est faite ou engendrée dans le genre de substance.

De cette doctrine il résulte encore que la matière première a quatre propriétés.

La première est I'appétit de la fo&he , formx appetitus. h' appétit , au sens philosophique, n'est que « l'inclination ou « l'ordre d'une chose vers une autre chose qui lui convient. » Il est iN.NÉ, innalus, ou exprimé, elicilus.

L'appétit inné est celui qui suit la nature de la chose, sans aucune disposition ni connaissance préalables, mais en vertu d'une tendance toute naturelle. C'est par cet appétit que les graves tendent vers le centre du monde, les légers vers la circonférence, et que chaque chose tend à ce qui est conforme à sa nature.

L'appétit exprimé est celui qui suit la connaissance comme un acte vital, par lequel la chose se meut et s'excite vers les choses qu'elle appréhende comme bonnes. C'est l'appétit par lequel

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l'homme aime le bonheur et la science comme l'ange et cherche les aliments comme la brute.

Cette dernière espèce d'appétit n'est nullement propre à la matière, car elle est privée de toute espèce de sens et de connaissance ; mais l'appétit innélm convient paifaitcment, car tout ôtretend naturellement vers ce qui l'améliore ou le perfectionne. Or la forme, en donnant Vacle à ce qui est en puissance, l'améliore et le perfectionne ; donc la matière ou la substance en puissance tond naturellement à la forme, qui la fait substance en acte, appelle la forme comme son bien, son but et sa perfection.

La seconde propriété de la matière première est d'être inengendrablc; car, à la différence de ce qui est créé (qui ne sort pas d'une autre chose), ce qui est engendré suppose toujours quelque chose existant déjà en^îcle , de laquelle il reçoit son être. Or, la matière première est le premier sujet de toutes les choses engendrées: elle ne suppose donc pas, elle exclut même tout sujet matériel, existant avant elle. S'il y avait d'autre sujet avant elle, c'est celui-ci qui serait la matière première. Elle ne peut donc sortir d'autre chose, elle est inengenirable ;]ei, par cela même, elle n'a pas été engendrée , mais créée, et dès lors elle n'est pas éternelle. Et d'ailleurs, n'étant que la substance en puissance, passée ou changée en substance en acte, et nul être, changeant sa manière d'être, n'étant et ne pouvant être éternel, la matière première ne l'est pas et ne peut l'être; elle n'est que l'être fait dans le temps, par création.

Par cela même qu'elle est inemjendrable , la matière première est aussi incorruptible : c'est sa troisième propriété; car rien ne se corrompt que par la perte de sa forme actuelle, pour tomber sous une autre forme d'un ordre inférieur. La corruption n'est donc que ce composé, ce corps, qui, en changeant de forme substantielle, change d'être; mais, sous des formes différentes , la matière première, demeurant toujours ce qu'elle était dès son origine, la substance en puissance à toutes les formes, ne souffre pas la moindre altération en elle-même , ne se corromi)t j)oint, est incorruptible, aussi bien qu'inengendrable, et, comme elle n'a pu commencer que par création , elle ne peut finir que par l'anéantissement.

DÉFINITION ET F0NCTIO?»S DE LA. FOliME. -i'J

Enfin,, là où il y a pluralité d'être, il y a pluralité de nombre. Or, la matière première, comme ou vient de le voir, n'ayant jamais existé et n'existant pas , et ne pouvant exister que sous différentes formes , elle a différentes manières d "être : il y a pluralité d'être dans la matière première, et par conséquent aussi pluralité de nombre. Elle n'est donc une qu'abstractivement, d'une manière intentionnelle, en tant qu'elle peut être réunie et renfermée, par une même conception générale de l'esprit, sous une même idée ; elle n'est une , dit saint Thomas , que comme rhumanité est une; mais au concret et en fait ^ elle est substantiellement multiple et variée. C'est sa quatrième propriété: et !a philosophie païenne, ancienne et moderne, qui en fait une sub.<tance unique, de la même nature, existant sous m\Q forme commiuie et dans le même acte, est radicalement dans le faux : et ce faux, comme on va le voir, est la source des plus funestes erreurs. Ce sont les propriétés essentielles de la matière ; voici maintenant celles de la forme, le deuxième principe qui concourt à la composition de toutes les choses naturelles.

§ G5. Définition de la forme, et ses trois fonctions de suBSTA^TlEP., de sp: ci - FIER et ^'individualiser la matière. Belles remarques de saint Thomas sur la transubstanliation des aliments, dans la substuncc du cci-j,s animé — Comment toute forme est /'acte, donnant au composé naturel

la DIFFÉRENCE et rOl'ÉR.ATIOxV.

On vient de voir que, d'après la théorie chrétienne sur les Composés, la Matière et la Forme sont, dans l'ordre nalurei, ce que la Puissance et l'Acte sont dans l'ordre métaphysique. Comme donc la watière est l'être en puissance, est la puissance de tout composé naturel, la forme en est l'être en acte, en est Vacte. On a vu aussi que, dans les choses physiques, la première chose que l'être en puissance rencontre, en sortant de son état premier, c'est la substance, et que la substance est son acte premier. La substance est dont l'acte premier , et par conséquent l'acte premier est la substance de tout composé naturel.

De là cette belle définition de la Forme, d'après les scolastiques : « La forme est l'acte premier du corps physique , actus « priidus corporis physici.i) Développons encore davantage cette définition.

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