CHAPITRE UNIQUE
ÉCLAIRCISSEMENTS SUR LA METHODE DE LA PHILOSOPHIE CHRÉ- TIENNE, A l'occasion DE RÉGENTES ATTAQUES DIRIGÉES CONTRE ELLE.
§ 144. Qu'est-ce que la Méthode? — On ne fera ici que quelques remarques sur la vraie Méthode philosophique. — Pourquoi, en ressuscitant une maxime d'Abeilard, le semi-rationalisme s'acharne-t-tl tant contre la méthode de saint T/ionias?—M. Jourdain s'est fait l'organe de ces attaques. On ne le réfute qu'à ce point de vue. — Les scolastiques ont eu bien raison de subordonner tout au raisonnement et de ne pas mêler le sentiment aux discussions philosophiques. — Les défauts qu'on leur reproche leur sont communs avec tous les philosophes. — On défend saint Thomas contre l'accusation d'avoir négligé ^'observation. — La CONSCIENCE n'a rien à faire dans les choses spéculatives. Dans la pratique, saint Thomas l'a suivie plus fidèlement que ses censeurs.
JLe mot MÉTHODE est d'origine grecque et signifie : Manière courte et facile d'apprendre soi-même et d'enseigner aux autres quelque chose. Or la manière courte et facile d'apprendre et d'enseigner une chose, étant relative à la nature de la chose même, s'identifie avec elle; et la méthode est ce qu'est la chose même qu'on veut apprendre ou enseigner. C'est pourquoi on a dit avec tant de raison, « que toute une philosophie est dans la méthode, « et que toute méthode philosophique renferme une philosophie « tout entière. »
En effet, en établissant, dans le Discours préliminaire de cet ouvrage, la nature, le point de départ, la marche, le but de la vraie et de la fausse philosophie , nous avons établi en même temps les conditions, les caractères, les résultats de la vraie et de la fausse méthode philosophique en général ; et nous avons, ce nous semble, résolu la question de la méthode de la philosophie chrétienne en particulier.
Il ne nous reste donc que fort peu de chose à dire sur ce sujet. Ainsi nous ne ferons qu'ajouter ici quelques explications nouvelles sur la méthode qui a été constamment suivie par les philosophes chrétiens, et que nous avons voulu réhabiliter dans cet ouvrage par le raisonuement et par l'usage que nous en avons fait nous-même. En même temps nous répondrons aux objections que le rationalisme déguisé ou le semi-rationalisme vient (le formuler ou plutôt de répéter contre elle, avec l'aplomb, l'outrecuidance, la déloyauté qui lui sont propres. Par là nous aurons accompli la tâche que nous nous sommes imposée dans cet écrit, celle de faire connaître dans toutes ses parties et de venger la philosophie du christianisme, qui, qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas , est la seule véritable philosophie.
Nous avons fait observer plusieurs fois que la philosophie chrétienne se résume tout entière et se personnifie, en quelque sorte, dans saint Thomas, comme toute la philosophie païenne, dans Platon. Cela explique pourquoi les philosophes de la Renaissance, qui n'a été autre chose que la restauration du paganisme dans la philosophie, dans le droit public, dans la littérature, dans les arts et dans les mœurs, en attendant qu'elle le fût même dans la religion; cela explique, disons nous, pourquoi ces philosophes, tout à fait païens par l'esprit, lors même qu'ils ne l'étaient pas par le cœur, ont, depuis trois siècles jusqu'à nos jours, pris constamment à partie saint Thomas, et critiqué surtout sa méthode philosophique. Car, nous le répéterons encore, saint Thomas est le philosophe par excellence , comme saint Paul est l'apôtre par excellence, et saint Augustin le théologien par excellence du christianisme. Une fois donc saint Thomas philosophe convaincu d'erreur et mis hors la loi du monde savant, c'en est fait do la philosophie chrétienne.
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et la philosophie païenne se trouve tout naturellement rétablie sur ses ruines.
Nous regrettons de rencontrer en première ligne, parmi les nouveaux combattants de cette croisade antichrétienne, l'honorable M. Jourdain.
On attribue à l'excentrique moine Abailard d'avoir dit : «Pour ne pas se faire des rivaux et des ennemis, et avoir la paix avec tout le monde, dans un couvent, trois choses sont nécessaires : 1" laisser aller le monde à sa guise; 2° faire son devoir^ tant bien que mal; et 3° dire toujours du bien de monsieur le prieur : Sinere mundum ire qiiomodo vult ; facere officium suum talifer qualiter ; et semper bene dicere de domino priore.
Les hommes, tant soit peu honnêtes, qu'on appelle les modérés^ les prudents, les raisonnables du parti semi-rationaliste, paraissent avoir adopté ce plan de conduite. Ils voient, mais sans s'en préoccuper beaucoup, cet affreux torrent toujours croissant de doctrines impies qui menace d'engloutir dans ses flots la religion et la société ; et ils regrettent sincèrement, mais sans s'en désoler, que le monde, puisqu'il lui plaît ainsi, marche vers l'abîme : Sinunt mundum ire quomodo vult. Ils ne perdent jamais de vue les devoirs que leur imposent leur position sociale et leur foi ; mais ils ne mettent pas trop de zèle à les remplir, et se tiennent à une égale distance des excès du mal et des excès du bien : Faciunt officium suum taliter qualiter. Mais, faisant toujours, comme de raison, la grimace à Aristote, ils se gardent bien de se permettre un seul mot de critique du père prieur Descartes, et moins encore du père général Platon, dont l'esprit règne et gouverne toujours dans les écoles modernes : Et semper bene dicunt de domino priore. Que voulez-vous ? c'est le moyen de s'éviter des affaires et de vivre en paix avec tout le monde.
A en juger par ses écrits, on dirait que M. Jourdain se soit fait une loi de se conformer, même par sa conduite, à ces modèles du savoir-vivre, dont il partage les opinions. Dans sa Philosophie DE SAINT Thomas, il déplore les erreurs qui débordent de toute part, mais il a l'air de s'y résigner comme aune nécessité du temps. Il constate les immenses services rendus au monde par la science ancienne; mais il n'a que des ménagements et de l'in-
diligence pour les écarts de la science moderne. Pour lui, saint Thomas est un grand génie, mais Descaries, qui lui ressemble comme le noir an blanc, l'est aussi ; et, en admiration pour l'un, et prosterné aux pieds de l'autre, il a de l'encens toujours prêt pour les deux. Seulement, toujours bienveillant et doucereux pour Descartes, particulièrement au sujet de sa méthode, il intercale des accusations aux éloges qu'il donne à saint Thomas. Il est de notre devoir de faire justice de ces accusations, non qu'elles aient la moindre importance au sujet de la philosophie DK SAINT Thomas, mais parce que ce sont les formules stéréotypées des griefs que la philosophie païenne moderne articule depuis trois siècles contre la méthode de la philosophie chrétienne, et qu'en réfutant à cet égard M. Jourdain , nous aurons réfuté l'école entière à laquelle il appartient, et dont il est le fidèle, le candide et innocent écho.
«Quel est, dit-il d'abord, le vice le plus grand de la mé- « thode scolastique ? C'est de subordonner tout au raisonnement, G et d'étouffer sous des liens artificiels le mouvement spontané « de Pintelligence et de la sensibilité... La science du vrai peut-
« elle être ramenée ainsi à une sorte de géométrie? Les
« grandes pensées sortent du cœur... Le cœur a son rôle en phi- « losophie... Platon est le type accompli de l'alliance d'une rai- « son sévère et d'une brillante imagination. Quel a été le ré- « sultat de cette prépondérance exclusive que le moyen âge « accordait en philosophie au raisonnement? Une sécheresse « extrême d'exposition qui devait elle-même produire en peu « de temps le dégoût et le discrédit des études philosophiques ; « à peine un mot qui s'adresse à l'âme, qui repose l'esprit, qui le «charme et qui l'émeuve (Philosophie de saint Thomas, « vol. II, pag. 312 et SU). »
Vraiment de telles phrases, — car ce ne sont que des phrases , — ont quelque chose de surprenant dans un livre où l'on prétend faire de la science. Qui ne sait que c'est le propre de toute science, purement humaine, de subordonner tout au raisonnement 7 Qui ne sait que même les arguments, tirés de l'expérience, ne sont que des raisonnements? Qui ne sait que, dans les sciences naturelles encore, dont le point de départ est l'observation des faits et l'analyse des corps , tout est déduction plus
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OU moins heureuse, c'est-à-dire raisonnement, et qu'à plus forte raison il doit en être ainsi, par rapport aux sciences intellectuelles, dont le point de départ est l'observation des facultés de l'esprit et l'analyse des idées? Qui ne sait que la science n'est que la connaissance des causes, obtenue par le raisonnement ; que savoir, c'est bien raisonner ; que toute science se réduit au raisonnement et y est subordonnée? Ainsi, en accusant si légèrement la méthode scolastique de subordonner tout au raisonnement, dans un siècle qui , épris d'un fol amour pour la déesse Raison, veut tout soumettre à la raison, M. Jourdain, d'un côté, a risqué de se brouiller, en pure perte, avec le rationalisme et les rationalistes, avec l'idolâtrie et les idolâtres du jour, et, de l'autre côté, il a l'air d'ignorer également ce qu'est le raisonnement et ce qu'est la science.
En outre, le mouvement spontané de l'intelligence et de la sensibilité n'a rien à faire en philosophie. Ce mouvem.ent n'est que le vague de la pensée. On ne saurait donc prendre assez de précautions pour Féloigner, de peur qu'il ne vienne troubler l'ordre et la clarté des démonstrations; dès lors la méthode, qui étouffe sous des liens ardjiciels ce mouvement, loin de porter préjudice à la science, la rend plus fixe dans ses principes, plus libre dans ses allures, plus sûre dans ses résultats. La philosophie la moins solide, la plus fantastique et la plus voisine du fanatisme n'est que la philosophie qui associe à la stabilité des doctrines le mouvement spontané de l'intelligence et de la sensibilité. Afin donc d'être une science véritable, et non de la poésie et du pathos, la science du vrai non-seulement jieiit, mais doit être ramenée à une sorte de géométrie. C'est ce qu'ont fait plusieurs philosophes, et Descartes lui-même, dont la philosophie n'est qu'une véritable géométrie des idées, complètement étrangère à tout mouvement spontané de l'intelligence et de la sensibilité, et, sans en avoir la réalité, a au moins les apparences et la prétention de la rigueur, de la précision et de l'évidence géométriques.
Il en est de même de la méthode suivie par tous les philosophes, — Malebranche excepté, — de l'école cartésienne, et de Wolff en particulier, à qui la même école a su gré d'avoir ftùt une philosophie, Methodo JMATHEJVIATICA digesta (sic). Il est
pénible de devoir rappeler des notions et des faits élémentaires à un historien de la philosophie !
C'est encore une phrase empruntée à la légèreté et au vide de la langue philosophique moderne, que cette affirmation : « Les grandes pensées sortent du cœur, le cœur a son « rôle en philosophie. » Les grandes pensées ne sortent que de l'esprit, et le cceMr,^qui joue un grand rôle dans l'éloquence, n'a pas place en philosophie ; il ne produit pas, il ne fait qu'accepter simplement la vérité ou l'erreur, et s'y dévouer.
Passe pour la brillante imagination, que notre auteur attribue à Platon; seulement le brillant de l'imagination, qui a fait la fortune de Platon écrivain, orateur, poëte, n'a pas porté bonheur à Platon philosophe. C'est là, au contraire, la cause de toutes ses erreurs et des ravages qu'elles ont produits dans l'ancien monde. S'il avait consulté son intelligence, au lieu de consulter sa fantaisie, s'il avait plus raisonné qu imaginé, il ne serait point devenu le maître de toutes les erreurs, le patriarche de tous les hérétiques et l'assaisonnement de toutes les hérésies. Quant à la raison sévère, c'est précisément ce qui lui a fait toujours défaut. La raison sévère ne fut le partage que d'Aristote, parmi les philosophes anciens. Souvent expositeur et interprète heureux des vérités traditionnelles et des doctrines puisées dans les livres sacrés des Hébreux, Platon n'a jamais été un raisonneur sévère. Il ne mérite donc rien moins que l'honneur qu'on lui a fait de l'appeler « le type accompli de l'alliance d'une raison sévère et d'une brillante imagination. »
Le moyen âge n'a pas été seul à accorder une prépondérance exclusive au raisonnement en philosophie. Si c'est là un péché, il l'a commun avec l'âge moderne ; et la sécheresse extrême d'exposition qui en est résultée est même le caractère propre de tous les écrits des philosophes de ces derniers temps, excepté de ceux de Malebranche, qui ne sont que de la poésie, et de ceux de M. Cousin, qui ne sont que des sermons élégants bien plus qu'édifiants. Dans saint Thonias on rencontre, au moins de temps en temps, non pas des mots seulement, mais aussi des éclairs qui vous découvrent de nouveaux et immenses horizons du monde scientifique, et de grandes et sublimes pensées, de magnifiques rapprochements entre les vérités de raison et les vérités de foi ; et
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tout cela s'adresse à l'âme eiVé\è\e; repose l'esprit^ et le charme^ et l'émeut. Mais on chercherait en vain quelque chose de semblable dans les écrits de Bacon , de Descartes, de Leibnitz , de Wolff, de Kant, de Hegel. Rien n'est plus sec, ni plus aride, ni plus ennuyeux, ni plus capable de produire le dégoût et le discrédit des études philosophiques, que les œuvres de ces philosophes. En effet, personne ne les lit plus, même parmi leurs dévots, leurs admirateurs et leurs panégyristes. Est-ce donc de la justice d'adresser exclusivement à la méthode chrétienne un reproche que la philosophie païenne ancienne et moderne a mérité au suprême degré? Et d'ailleurs faut-il le répéter encore? le propre de la philosophie, c'est de s'adresser à l'esprit. S'adresser à l'âme, ce n'est que le propre de l'éloquence. La chaire de philosophie n'a rien de commun avec la chaire sacrée, et la tribune judiciaire ou politique. On ne fait pas de la philosophie comme on fait des homélies et des discours. Le rôle du philosophe, c'est de démontrer, de persuader ;Y>ar conséquent, s'adresser à l'âme, et chercher à la toucher et à l'émouvoir, c'est uniquement le rôle de l'orateur.
« La méthode scolastique, poursuit M. Jourdain, a un autre « défaut capital , que saint Thomas na pas non plus entièrement « évité, elle ne fait pas une assez forte part à l'observation. Les « philosophes scolastiques n'observent pas, ils argumentent... « S'agit-il, par exemple, de l'étude des passions? saint Thomas « (ie pauvre homme que ce saint Thomas!) réduit cette étude « expérimentale, s'il en fût jamais, à un certain nombre de ques- « tions, absolument comme s'il s'agissait des problèmes les plus « abstraits de la métaphysique. Et cependant, la révélation mise « à part , avons-nous une autre voie que l'observation pour ac- « quérir des notions certaines sur l'univers et sur son auteur? « N'est-ce pas en s'étudiant soi-même, en méditant les faits du « monde moral et ceux de la nature physique, que la raison peut « s'élever aux conceptions qui dépassent la portée même de « l'expérience? Il semble que cette vérité n'avait point échappé « à saint Thomas (à la bonne heure !), mais il n'y a recours que « rarement et au hasard (l'étourdi !), en la dissimulant (l'hypo- « crite!) sous les formes de l'argumentation syllogistique... Je u ne saurais me défendre du regret que le Docteur angélique n'a
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a pas pratiqué cette maxime : «que la première étude du philoa sophe est la créature, » et qu'il n'a pas appuyé constamment « sa philosophie sur la base de la conscience (Vol. II, pag. 317 « et 3^28). »
Or, pour quiconque connaît tant soit peu les scolastiques et saint Thomas, il n'y a pas un seul mot de vrai dans ce qu'on vient de lire. Décidément celui qui a écrit ces lignes n'a pu avoir lu ou n'a pu avoir compris ni saint Thomas ni les scolastiques. Car, ainsi qu'on vient de s'en convaincre, par l'exposé complet que nous avons donné, dans cet ouvrage, de leurs doctrines, les scolastiques, et saint Thomas en particulier, non-seulement ont fait une très-large part à l' observât ioti , mais ils en ont constamment fait la base de leur philosophie.
Certainement les scolastiques argumentent, et n'affirment pas légèrement, et ne radotent pas, comme le font la plupart de leurs injustes censeurs ; mais, comme ils n'observent qu'en argumentant, ils n'argumentent qu'en observant, et même en commençant par Vobservcdion, et en fondant sur l'observation toutes leurs argumentations.
C'est, comme on vient de le voir dans le cours de cet ouvrage, en observant comment se composent et se décomposent les corps, que saint Thomas est parvenu à établir ses profondes et importantes théories sur la forme et la matière, sur la géiiération et la corruption , sur l'être en puissance et l'être en acte et sur Yessence et la nature des corps, et qu'il a fondé la vraie science physique. C'est en observant Pimmobilité , l'inertie de la matière, qu'il a découvert le grand principe que le mouvement est la vie, et que les êtres vivants et non vivants, animés et non animés, ne diffèrent entre eux que par la possession ou la privation du mouvement. C'est en observant les phénomènes de la végétation, de la sensibilité et de l'intelligence, qu'il est arrivé à connaître et à fixer la nature, les actes, les fonctions de l'âme végétative, de l'âme sensitive, de l'âme intellective, et les différences spécifiques qui les caractérisent.
C'est en observant que l'intellect humain opère sans faire usage d'aucun organe corporel, qu'il a conclu, à l'aide de sa puissante dialectique, que l'âme de l'homme est la seule âme subsistante, indépendamuicnt du corps; est la seule âme créée
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immédiatement de Dieu ; est la seule âme libre, immortelle. 11 a fait ainsi l'histoire véritable de l'âme, — tandis que les modernes n'en ont fait que le roman ; — il a donné au monde savant la vraie Psychologie.
Il est vrai que, dans la Somme contbe les gentils, qui est sa philosophie, aussi bien que dans sa Somme théologtque, qui est sa théologie, en traitant des êtres qui forment l'univers, saint Thomas a commencé toujours par le premier Être, le seul être par lui-même, et seul être, principe et cause de tous les êtres, par Dieu ', ce n'est qu'après avoir établi, exposé et vengé l'existence, les attributs et les perfections de l'Être incréé, qu'il descend à philosopher sur les êtres créés. Mais ce n'est là que Tordre dans lequel il a rangé les êtres et disposé les questions à traiter. Quant au procédé qu'il emploie pour les résoudre, c'est toujours par l'étude de la matière qu'il s'élève à la connaissance de l'esprit; c'est toujours de la créature qu'il monte jusqu'au Créateur.
Tout le monde sait que la seconde partie de la seconde partie de la Somme, oii saint Thomas a traité des passions, en exposant sa doctrine morale sur les vertus et sur les vices, est la partie la plus étonnante de cet immortel ouvrage, le chef-d'œuvre de l'esprit humain , que tous les philosophes, tous les moralistes et tous les légistes sérieux ne cessent de consulter et d'admirer depuis six siècles. Or, ce qui fait le mérite particulier de ce traité, c'est précisément qu'il est une étude expérimentale s'il en fut jamais, prenant son point de départ de l'observation des phénomènes de la partie sensitive de l'âme, de I'Irascible et du Concupiscible; et que, si le raisonnement le plus sévère en fait les frais, l'analyse la plus minutieuse, je dirais presque l'anatomie la plus subtile du cœur humain en est le fondement. Venir, après cela, accuser saint Thomas d'avoir réduit l'étude des passions, étude expérimentale s'il en fiit jamais, à un certain nombre de questions, absolument comme s'il s'agissait des problèmes les plus abstraits de la métaphysique, ce n'est pas comprendre ce que l'on dit; c'est pousser trop loin la légèreté dans l'affirmation du faux historique et de l'absurde.
S'il est une philosophie au monde qui parte toujours, non des rêves de l'imagination , mais de l'observation approfondie des
faits de la nature; s'il est une philosophie au monde qui procède, non à l'aide de conceptions arbitraires de l'esprit privé , mais sous la sauvegarde des croyances universelles de l'humanité; s'il y a une philosophie au monde qui établisse les lois générales des êtres , non sur des données gratuites , mais sur l'ensemble des phénomènes naturels bien constatés , c'est assurément la philosophie de saint Thomas ; c'est pourquoi elle seule est la philosophie, elle seule est la vraie philosophie.
Enfin rien n'est plus injuste ni plus manifestement contraire à la vérité que les reproches qu'on ose faire à saint Thomas de ne recourir que rarement et au hasard à l'observation , et en la dissimulant sous les formes de l'argumentation syllogistique; car parmi les deux ou trois mille articles de la Somme, par exemple, il n'y en a pas im seul dont la solution, en ce qu'on appelle h corps de l'article, ne soit fondée sur l'expérience constante des faits les plus certains, des croyances communes et des phénomènes naturels, et dont cette base ne soit indiquée et affirmée en toutes lettres. Voilà ce qui est évident pour ceux qui ont lu et compris saint Thomas.
Quant à la conscience, qu'on a la bonhomie de regretter que saint Thomas n'ait pas pris constamment pour base de sa philosophie, elle n'a rien à faire dans la question de la Méthode philosophique. La conscience, ainsi que le même Docteur angélique nous Ta fait remarquer plus haut (page 275) , n'est pas une substance, ni un être qu'il ïd\\\e étudier; mais c'est l'âme éclairée déjà par la science [cum scientid), qu'il faut écouter, lorsqu'elle nous rappelle à l'accomplissement de la loi, ou nous en reproche la violation et nous en punit par le remords. C'est donc une règle à suivre dans la pratique (m practicis], et non un sujet à consulter dans la spéculation {in speculativis). C'est un maître à qui il faut obéir pour ne pas pécher, et non une source à laquelle on doive puiser, pour philosopher. Demander la vérité philosophique à la conscience, c'est demander la lumière aux ténèbres. Car la consience est le sentiment, s'éclairant à la lumière de la vérité, et qui suppose la connaissance de la vérité , mais qui ne la donne pas, et qui, sans cette connaissance, n'est qu'une émotion aveugle, poussant l'âme à l'erreur du fanatisme et au fanatisme
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de l'erreur. Saint Thomas a donc eu de bonnes raisons pour ne pas appuyer sa philosophie sur la base de la conscience. Par contre, il l'a toujours fidèlement suivie comme règle de conduite : car il n'a jamais menti, il n'a jamais cité ses adversaires a faux, il ne leur ajamais fait dire ce qu'ils n'ont pas dit, et il leur a rendu justice, s'ils ont fait du bien et s'ils ont dit du vrai. C'est ce que les consciences robustes des adversaires de saint Thomas ne font pas toujours ; mais, se laissant entraîner par la phraséologie et le jargon de l'esprit moderne, qui met en avant la conscience dans la philosophie spéculative et la méconnaît dans la philosophie pratique, ils ne sont pas aussi consciencieux où il faut l'être, qu'ils affectent de l'être là où rien ne leur demande qu'ils le soient.
§ 145. La méthode solast'iquc, solennellement vengée par M. Jourdain, par rapport à son importance et à sa nécessité. — Contradictions palpables dans lesquelles est tombé cet auteur sur le même sujet. — Preuves qu'il n'y a pas un mot de vrai et d'exact dans les éloges qu'il a adressés à Bacon, à Descartes et à d'autres philosophes modernes, touchant la méthode. — Par les travaux de ces- philosophes, sur la même matière, on n^ a découvert aucune vérité , et la porte a été ouverte à toutes les erreurs.
Mais voici M. Jourdain vengeant lui-même la méthode scolastiquede l'injustice de ses propres attaques : « L'argumentation « scolastique, dit-il , a été cette méthode. Ses formes nettes et « rigoureuses, son aridité même;, ont servi à calmer le désordre « involontaire des intelligences. Elle a aidé la théologie catho- « lique à frayer sa route entre les hérésies manichéenne et gnoscc tique, le panthéisme oriental, le mahométisme et les mons- « trueuses rêveries des Catares et des Albigeois. Supposez, au o contraire , une méthode moins austère , plus élégante , plus « relâchée, la confusion des doctrines aurait continué; à la faa veur de l'obscurité dans les idées et de l'indécision dans le « langage, les erreurs se seraient perpétuées; tout serait resté « plus incertain dans les convictions et dans les caractères ; la « société chrétienne ne se serait jamais solidement assise, et les « merveilleuses créations que la foi à des dogmes rigoureuse-