INUTILITÉ DE LA MÉTHODE CARTÉSIENNE
(( définis , qui écarte sans pitié ce qui est superjlîi, obscur et va~ « gue , et qui , rapprochant les idées dans un ordre invariable , a sans intermédiaire inutile, nous accoutume, que dis-je? nous « oblige à saisir leurs caractères vrais et leurs rapports légi- « times (page 209) ? »
Or, si nous savons lire, tout ceci peut se résumer dans ce peu de mots : « La méthode scolastique, très-utile au moyen âge, est aujourd'hui d'une nécessité urgente, pour sauver les débris et reconstituer l'édifice de la vérité. C'a été un grand malheur que de l'avoir mise de côté, pour suivre celle de Descartes , qui a tout perdu. Le lecteur intelligent doit s'être aperçu que ce n'est pas sérieusement que nous avons critiqué celle-là, et exalté celle-ci. Qui lit bien, corrige bien. »
M. Jourdain a encore ajouté cette belle page : « Indépendam- « ment de cet avantage, l'argumentation scolastique est éminem- « ment propice au développement de certaines qualités de l'es- « prit que nos pères estimaient être du plus haut prix, et qu'une « éducation bien réglée ne saurait négliger. Il est impossible de « s'être habitué à dégager la vérité des artifices du langage, à la « voir face à face, à coordonner ses idées et à en suivre l'enchaî- « nement , sans que l'esprit y gagne en exactitude , en pénétra- « tion, en agilité. Quel autre exercice pourrait remplacer cette « puissante gymnastique intellectuelle, et donner les mêmes ré- «sultats? Sous ce rapport, l'argumentation syllogistique est « d'une merveilleuse utilité pour l'enseignement.
« Je sais que, malgré les recommandations réitérées, aujour- « d'hui tombées en désuétude , cet exercice est abandonné dans c( la plupart des établissements de l'État; mais je sais aussi qu'il « continue d'être pratiqué dans les séminaires. Le pouvoir ecclé- « siastique n'a pas voulu renoncer à ce moyen traditionnel d'a- « guerrir les jeunes lévites à la lutte contre l'erreur, et de favo- « riser en eux l'éveil des facultés qui, à défaut d'une imagination « riche , leur seront des plus précieuses , même en dehors de «l'exercice du saint ministère... Le fond ni la forme delà « théologie n'ayant varié depuis saint Thomas , l'éloge doit « remonter au Docteur angélique et à la scolastique tout entière « (pag. 3H).»
Voilà donc une apologie très-brillante et très-complète de la
592 § 1-ij. EXCELLENCE DE LA METHODE SCOLASTIQUE.
méthode scolaslique. Nous devons d'autant plus savoir gré à M. Jourdain d'avoir fait cette amende honorable de ses critiques contre l'ancienne méthode, que de pareilles conversions ne sept pas fréquentes dans l'école à laquelle il appartient , et que, par des aveux si formels, si explicites et si éclatants, il aurait pu compromettre le couronnement de son livre, et il a bravé le danger de passer pour un rétrograde, pour un scolastique, pour un traditionnaliste, voire même pour un jésuite.
Mais ne craignons rien pour notre courageux antagoniste. Il n'a pas brûlé, pour cela, ses vaisseaux, et n'a pas rompu tout à fait avec le cartésianisme, qui pouvait lui faire un mauvais parti; car, s'étant repenti d'avance de son repentir, il avait tracé ces étranges lignes :
« Lorsque Bacon et Descartes eurent signalé la mauvaise dict rection des études scientifiques comme la principale cause des 8 mécomptes éprouvés par les savants; lorsqu'ils eurent placé la « puissance de l'art au-dessus même de la puissance du génie, « tous leurs disciples, sur les pas de ces illustres chefs, mirent « leur soin à distinguer les voies les plus sûres qui pouvaient « conduire l'intelligence à la connaissance du vrai. . . C'est ainsi que c( Malebranche fut amené à écrire la Recherche de la vérité; Locke, « Spinosa , Leibnilz , des règles pour la direction de l'esprit ; et Kant, la Critique de la raison pure... L'importance de la mé- « thode n'a jamais été comprise avant Bacon et Descartes, et un « de leurs principaux titres de gloire est précisément de l'avoir a mieux définie (Philosophie de saint Thomas, II* vol. , « p. 303).»
Mais n'est-ce pas affirmer, poliment, si l'on veut, mais nettement : Qu'avant que Bacon et Descartes se fussent donné la peine de naître, l'Europe en était à peu près à l'état sauvage, en fait de science et de philosophie? Heureusement il n'y a pas un mot de vrai dans ces allégations si tranchantes.
Commençons par mettre hors de cause Bacon, qui, féroce ministre d'un souverain plus féroce encore, la nouvelle Jézabel, Elisabeth d'Angleterre , n'était rien moins que philosophe , et dont le Novum organum scientiarum , où il a développé sa prétendue méthode philosophique, livre aussi barbare par la forme que plat par le fond, est ce qui, dans les temps modernes, a été