INUTILITE I)K LA MÉTHODE CARTÉSIENNE
vrai que c'est ainsi que Malebranche fut amené à écrire la Re- CHEBCHE DE LA VÉRITÉ; Leibuitz , Lockc ei Spinosa (de sainte mémoire ! ) les Règles pour la direction de l'esprit, et Kant la Ckitique DE LA RAISON PURE. Mais n'est-co pas un fait incontestable aussi que c'est précisément du même instant que datent, 1° la diminution de toutes LES vérités parmi LES EN- FANTS DES HOMMES : Quonium diminutœ sunt veritates a Jlliis hominum; 2° la grande guerre que , comme le génie de Bossuet l'avait pressenti, on commença à faire à V Église, sons le nom, c'est-à-dire en suivant la méthode de la philosophie carte'sienne; 3° la perte, pour l'humanité, des voies sîîres qui peuvent conduire l'intelligence à la connaissance du vrai ; et A" ce lamentable symptôme des esprits égarés, qui, en poursuivant toujours la vérité, ont toujours ignoré même le chemin de la vérité : semblables à ces âmes corrompues dont parle l'Écriture , qui, criant toujours : « La paix ! la paix ! » loin d'en atteindre la réalité, n^en ont pas même connu la vraie voie : Pax/ pax! et non erat pax, et viam pacis non cognoverunt ? N'est-ce pas un fait incontestable que les disciples des illustres chefs Bacon et Descartes, par les voies les pins sûres qu'ils ont mis leur soin à distinguer, loin d'avoir conduit l'intelligence des autres, n'ont pas su conduire leur propre intelligence à la connaissance du vrai ? Car, par sa Becherche de la vérité, Malebranche n'a abouti qu'à la folie; paihurs règles pour la direction de l'esprit, Leibnitz n'a atteint que l'idéalisme, Locke le matérialisme, Spinosa le panthéisme; et, par sa Critique de la raison pure, Kant n'a enfanté que le scepticisme. N'est-ce pas un fait incontestable que, dès ce mrme instant, la philosophie véritable, loin d'avoir fait un seul pas en avant, n'a fait que reculer; loin d'avoir fait de nouvelles conquêtes dans la connaissance dît vrai, n'a pas même su conserver les vérités dont le christianisme l'avait mise en possession, et que le cartésianisme, loin d'avoir commencé une époque de progrès, n'a été que le signal de cette décadence, de cette mort de toute philosophie, que tous les bons esprits, toutes les âmes honnêtes , y compris les chefs du semi-rationalisme , dont nous avons rapporté les témoignages dans la Tradition (§ 3!2), y compris l'Université , dont notre lecteur a entendu les gémissements {Discours prélim.), et y compris M. Jourdain lui-même.
ô'JG § 1-lG. l'OLRQL'OI LA IMIILOSOPHIE MODEKNE
dont on vient tle lire ici les mélancoliques aveux, ont unaniraent déplorée? N'est-ce pas un fait incontestable, enfin, cpie, comme nous l'avons si souvent constaté, la philosophie réformée du dix-septième siècle n'a été que la triste préface de la philosophie incrédule du dix-huitième siècle, et de la philosophie sceptique du nôtre? Comment peut-on donc avoir le courage, en présence de pareils faits, reconnus et avérés par tout le monde, de venir nous parler d(! Bacon et Descartes, comme ayant, les premiers, compris ce que personne au monde w'-àS'àM jamais compris avant eux, l'importance de la méthode? El comment peut-on avoir le courage de venir nous parler des (//5c//)/e.s de ces illustres chefs, comme ayani distingué les voies les plus sûres qui peuvent conduire C intelligence à la connaissance du vrai? Mon Dieu! quand donc finira-t-elle, cette époque d'aveuglement, d'effronterie, de mensonge, où l'on ne voit pas ce qui frappe le plus les yeux ; où l'on appelle le noir blanc et blanc le noir ; où , à l'aide de mots ronflants, on s'obstine à tromper les simples, à les forcer de s'incliner devant la sottise, d'encenser l'erreur et d'adorer le néant? Voilà comment, même aujourdhui, on fait de la philosophie et conmient on écrit l'histoire !
§ 146. Continuation du même sujet. La vraie méthode en philosophie et en théologie se trouvant dans le droit chemin de latérite, les scolasliques ne devaient pas s'occuper de trouver de nouvelles méthodes. — Cette étude n'est devenue nécessaire que depuis qiCà l'exemple de la fausse méthode, introduite par Luther en tliéologie, Descartes créa une fausse méthode en philosophie. — La langue des sciences est et doit être toujours inaccessible au jicuple. — La scolasUque n'est pas tombée à cause des vices de sa méthode, mais à cause de la vérité de ses doctrines, qui incommodait toutes les erreurs.
Quant aux travaux des scolastiques sur le même sujet, voici encore les remarques que nous croyons nécessaire de faire.
De même qu'on ne peut tirer qu'une seule ligne droite entre deux points, et qu'on ne peut faire qu'un seul chemin direct entre deux lieux; de même il ne peut exister qu'une seule vraie et légitime méthode entre l'esprit humain et la vérité scientifique; et, comme nous l'avons établi dans le Discours phklimi- KAiRE de cet ouvage, cette méthode ne consiste qu'à prendre les vérités traditionnelles, les croyances universelles pour point
EN A TANT VOULU A LA SCOL\SïIQUE. 597
de départ de la science, ou qu'à commencer par croire afin d'arriver à comprendre, et qu'à faire de la foi la base du savoir. Car, ainsi qu'il est dit dans le Livre qui ne trompe jamais : «L'intelligence de la vérité n'est que le prix de la croyance à la vérité; on ne peut comprendre que ce qu'on croit; savoir, c'est croire (1), et celui qui ne croit rien ne sait rien et ne saura jamais rien : Nisi credideri/is, non intelligetis. »
En effet, comme le théologien qui ne commence pas par croire ce qui a été cru toujours et partout par toute l'Église, n'arrive jamais à la connaissance scientifique des vérités chrétiennes, et ne fera que de la théologie de mauvais aloi , de la théologie protestante, de la théologie du doute : ainsi le philosophe qui ne conmience pas par croire, d'une foi nalw^elle et humaine, ce qui a été cru toujours et partout par toute l'humanité, n'arrivera jamais à la connaissance scientifique des vérités naturelles, ne fera que de la fausse philosophie, de la philosophie incrédule , de la philosophie de négation.
C'est pourquoi les philosophes chrétiens, saint Denis, saint Augustin, saint Thomas à leur tète, ont toujours commencé par admettre, sur la foi de l'enseignementextérieur, traditionnel, social, qui se trouve dans toute société humaine, comme des choses certaines, l'existence du Dieu créateur et providence de l'univers; la spiritualité, la liberté, l'immortalité de l'âme; la distinction des substances créées de la substance incréée; la réalité de la matière et la vérité des corps ; et, enfin, la compétence de la raison pour juger les choses spirituelles, et des sens pour juger les choses corporelles, puisque la raison et les sens ne sont que les moyens naturels que Dieu, auteur de l'homme, et qui ne peut avoir voulu tromper l'homme, a donné à l'homme pour discerner et saisir la vérité, dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre sensible.
Ce sont là des vérités essentielles, primordiales, qui, indépendamment de toute révélation surnaturelle, précèdent la rai-
(1) Nous n'avons pas besoin d'avertir qu'il ne s'agit pas ici de la foi Ihéoiogique aux vérités révélées, mais de toute foi, même humaine, aux vérités naturelles, à laquelle a fait allusion M. de Lamartine, lorsqu'il a répété, lui aussi, cette même parole, que saroir, c'est croire.