POURQUOI LA PHILOSOPHIE MODERNE
son, puisqu'elles sont la base de la raison, constituent le titre de la légitimité de la raison et forment la raison; ce sont des vérités dont il n'est permis à personne de douter un seul instant, même méthodiquemeni, sous peine d'être obligé à s'arrêter dès le premier pas dans la voie de la science, et à ne croire, à ne comprendre jamais rien. Les pbilosopbes chrétiens se gardaient donc bien de les révoquer en doute; ils commençaient par les admettre d'une foi complète et inébranlable; puis ils tâchaient de s'en rendre compte, de les développer, de les affermir, de les défendre, de les appliquer. C'était leur méthode ; et ils n'en ont jamais voulu connaître d'autre.
« Il se peut, dit M. Jourdain, que le savant ne se rende pas (( compte des procédés qu'il emploie, et cette situation, avant le « dix-septième siècle, était certainement générale; mais, pour ne « pas s'être expliqué par avance à lui-même le but qu'il poursuit a et les moyens de l'atteindre, il n'en marche pas moins vers ce but « régulièrement : comme les orateurs pratiquent les règles de « l'éloquence sans les connaître et sans y réfléchir. » Rien n'est plus vrai.
Ainsi donc, avant le dix-septième siècle, ces bêtes de scolastiques , servum pecus, comme on les appelle , employaient des procédés, avaient un but arrêté vers lequel ils marchaient très- BÉGULiÈREMENT, et cctto situation leur était commune, parce qu'elle était certainement générale. Ainsi donc, avant Bacon et Descartes et les écoliers de ces illustres chefs, les scolastiques possédaient la définition de la méthode, puisqu'ils la connaissaient très-bien ; car avoir la notion exacte de la chose, c'est en posséder la définition: et ils savaient distinguer les voies sûres de conduire l'intelligence à la connaissance du vrai, puisqu'ils avaient atteint le vrai dans toute sa plénitude. Ainsi donc Bacon et Descartes, et tous les écoliers de ces illustres chefs, seraient tous morts au berceau, ou ne se seraient jamais occupés de méthode ni de distinctions des voies sûres du vrai, qu'une méthode bien définie, une voie sûre pour conduire l'intelligence à la connaissance du vrai, n'en auraient pas moins existé, et que la science n'y aurait rien perdu.
Il est vrai que les philosophes chrétiens qui ont précédé Bacon et Descartes ne se rendaient pas compte des procédés qu'ils em-