‹ La philosophie chrétienneChapitre 240 sur 249 · EN A TANT VOULU A LA SCOLASTTQUE · texte numérisé non relu

EN A TANT VOULU A LA SCOLASTTQUE

ployaient, et qu'ils marchaient vers le but sans se Vêtre expliqué d'avance à eux-mêmes: comme les orateurs pratiquent les règles de l'éloquence sans les connaître et sans y réfléchir. Mais c'était bien naturel. Lorsqu'un chemin, droit, facile et sîîr, existe déjà entre deux lieux, et que tout le monde le connaît et peut en profiter; tout le monde en profite sans y réfléchir, et personne ne se préoccupe de la pensée d'en tracer un nouveau. C'était la situation générale des esprits avant le dix-septième siècle. On connaissait la voie droite, facile, sûre de la science, et l'on y marchait naturellement, sans y faire la moindre attention. Voilà pourquoi, avant le dix- septième siècle, on ne s'est pas creusé le cerveau pour trouver une nouvelle méthode scientifique et pour la bien définir, et pourquoi on n'attachait pas la moindre importance à de pareilles recherches.

La pensée de trouver ou de construire un chemin nouveau d'un lieu à un autre ne vient à l'esprit que lorsqu'il n'existe pas de chemin entre ces deux lieux , ou que , par une raison quelconque. Ton ne veut plus de l'ancien ou qu'on ne peut plus s'en servir. C'est ce qui est arrivé au dix-septième siècle. Sous l'influence du principe établi par Luther en théologie : Qu'il faut

SE DÉFIER DES CROYANCES COMMUNES DE L'ÉgLISE, ET NE TENIR COMME VÉRITÉ RÉVÉLÉE QUE CE QUI A CHACUN PARAIT VRAIMENT RÉ- VÉLÉ, EN LISANT LA Bible; Ics savants de la Renaissance avaient fini par admettre, en philosophie, le principe : Qu'il faut se

DÉFIER DES CROYANCES COMMUNES DE l'hUMANITÉ, ET NE TENIH COMME VÉRITÉ NATURELLE QUE CE QUI A CHACUN PARAÎT UNE VÉ- RITÉ NATURELLE, EN CONSULTANT SES PROPRES ÉVIDENCES. Dès CG

moment, l'ancienne voie de la foi aux croyances universelles, pour arriver à la science particulière, ayant été méconnue, abandonnée, comme trompeuse et impraticable; on a dû nécessairement penser à trouver de nouvelles voies pour conduire l'intelligence à la connaissance du vrai. De là la démangeaison qui s'empara de tous les esprits légers de l'époque, de créer des méthodes nouvelles, de bien définir la méthode, et d'y attacher une importance toute particulière. Ainsi donc cet empressement, qu'on a la simplicité de présenter comme le signal d'un progrès, n'a été au fond que le signal d'un mouvement rétrograde dans la science , n'a été que le résultat de l'aveuglement volontaire dans

600 § 146. POUBQUOl LA PHILOSOPHIE MODERNE

lequel on s'était placé, par rapport à la vérité scientifique et à la vraie méthode, ou la vraie voie d'y arriver; et on n'a attaché de l'importance à l'étude de ces méthodes, qui, toujours faites, demeurent toujours à faire, que par la même raison par laquelle, dans une contrée où tout le monde est presbyte ou myope, on attache une grande importance à la fabrication des lunettes: tandis que, dans un pays où l'on a la vue saine et parfaite, on ne s'en préoccupe pas le moins du monde. Voilà la vérité vraie, touchant Ihistoire de la méthode chez les anciens et chez les modernes.

Dans son résumé des causes qui ont amené la chute de la méthode scolastique, M. Jourdain a été plus surprenant encore ; car voici en quels termes il s'est exprimé sur ce point, toujours au nom et pour la satisfaction de l'école dont il s'est fait l'organe :

« Le jour, facile à prévoir, des siècles d'Albert le Grand et de a saint Thomas, où le divorce eut été consommé entre la langue « du peuple et la langue de l'école , l'école fut jugée et son dis- « crédit commença. L'abus du syllogisme entraîna d'abord un « langage particulier, à l'usage de la philosophie scolastique, et « plus tard la ruine de cette philosophie. La chute fut si pro- « fonde, que tout le génie de saint Thomas put à peine préser- « ver sa gloire, et que ses disciples ne se sont jamais relevés « de l'arrêt porté contre eux par les écrivains de la Renais- « sance. »

Ainsi donc, pour M. Jourdain, la méthode de la philosophie chrétienne aurait bien mérité l'ostracisme des écoles auquel la Renaissance l'a condamnée. Mais ce jugement est en contradiction flagrante avec les faits les plus certains, et qu'il n'est pas permis d'ignorer à quiconque sait lire.

La langue des sciences n'a rien à faire avec la langue du peuple, et un divorce complet entre ces deux langues a toujours existé et existera toujours, tant que la science sera la science et que le peuple sera le peuple; car le peuple ne fera jamais de la science, et la science véritable, la science comme on l'a toujours conçue et définie {Discours préliminaire), sera toujours inaccessible au peuple, ne parlera jamais la langue du peuple, et le peuple n'entendra jamais la langue de la science. En effet, après

Page 1