EN A TANT VOULU A LA SCOLASTIQUE
que Malebranche, Locke etKant eurent introduit la mode de philosopher dans la langue de leur pays, est-ce qu'en France, en Angleterre, en Allemagne, la langue philosophique est devenue plus intelligible pour le peuple, et le peuple a-t-il compris quelque chose à la philosophie? Si c'était une faute, pour une science, de parler une langue complètement différente de celle du peuple, et si cette faute devait en amener la condamnation, le discrédit et la ruine, c'en serait fait de toutes les sciences.
Toute science a sa propre langue. La philosophie a la sienne, comme la théologie, les mathématiques, la physique, la médecine et la chimie ont la leur; et, quels que soient les mots dont elle se compose, la langue de chaque science n'est comprise que par ceux qui en ont fait le sujet d'une étude particulière; le vulgaire y demeure toujours et complètement étranger. Dire donc que la philosophie scohistique ne doit sa condamnation , son discrédit et sa ruine qu'au langage particulier qu'elle avait introduit , et au divorce complet qu'elle avait établi entre la langue du peuple et la langue de l'école , c'est ce qu'on appelle « parler sans savoir ce qu'on dit. »
La vraie faute de la philosophie scolastique, faut-il l'apprendre à un auteur sérieux? la vraie faute de la philosophie scolastique, qui l'a fait 5/ profondément tomber que tout le génie de saint Thomas a pu à peine préserver sa gloire, et que ses disciples ne se sont jamais relevés de l'arrêt porté contre eux par les écrivains de la Renaissance ; la vraie faute de la philosophie scolastique n'a pas été dans la singularité et l'incompréhensibilité prétendues de sa langue, mais dans la vérité et l'importance de ses doctrines. C'est que cette philosophie, toute chrétienne, se présentait comme un obstacle redoutable aux restaurateurs fanatiques de la philosophie et de la littérature païennes de la Renaissance. C'est que cette philosophie, essentiellement et éminemment catholique, et, comme l'a reconnu M. Jourdain lui-même, vrai fléau de toutes les hérésies, se dressait comme un horrible cauchemar, sur le chemin des chefs de la réforme protestante. De là leur rage à la maudire, à la conjurer par des blasphèmes, plutôt qu'à la combattre par des raisons. Qui ne connaît les imprécations, les anathèmes, les sarcasmes, les injures, les plaisanteries obscènes de Luther contre saint Thomas, et ce cri, aussi stu-