G08 § 147. LK DÉFORME I>H1L0S0PHIQUE DE DESCARTES
Ces résultats des nouvelles méthodes que Luther et Descartes ont établies sur les débris des méthodes anciennes, tout lamentables et horribles qu'ils sont , n'ont rien de surprenant pour les esprits sérieux et conséquents. Formé à l'école de Socrate, de cette âme impure, de cet esprit méprisant avec le plus révoltant cynisme Dieu et les hommes, et que l'antiquité a nommé le Bouffon de l'Attique, Scurram adicum, formé à cette école, Platon avait établi pour point de départ de la philosophie ces maximes : Les religions sont un amas de fables absurdes; les traditions de l'humanité sont erronées. Il ne faut pas croire ce que croient les autres; mais chacun ne doit « ad- « mettre comme vérité naturelle que ce qui lui paraît vrai en con- « templant la nature: Id vcrumquod unicuique verum videatur.a Avec le platonisme , que les Grecs , chassés de Constantinople à la moitié du quinzième siècle, avaient apporté et restauré en Italie, et particulièrement en Allemagne , ils y avaient popularisé ces mêmes maximes de Platon. Les ayant donc rencontrées sur son chemin comme une trouvaille précieuse, Luther s'en empara avec bonheur, et, les transportant de l'ordre scientifique dans l'ordre religieux, il les établit pourpoint de départ de la théologie, en enseignant que le christianisme avait dégénéré en superstitions, que les traditions chrétiennes étaient entachées d'erreurs, qu'il ne fallait se soumettre à l'autorité de personne en fait de croyance, mais que chaque chrétien ne doit admettre comme vérité révélée que ce qui lui paraît vrai en lisant l'Écriture. La France, comme nous l'avons fait remarquer ailleurs, repoussa énergiquement cette doctrine; mais, tout en combattant le protestantisme religieux, elle donna dans le protestantisme philosophique, et, partageant aveuglément les haines et les fureurs avec lesquelles la Réforme avait attaqué la philosophie chrétienne, sous le nom de philosophie scolastique de saint Thomas, elle fournit à Descartes l'occasion et lui inspira la triste pensée de revendiquer, pour la philosophie, les maximes de Platon, que Luther avait appliquées à la théologie; et de là cette doctrine, qu'il a établie comme point de départ de sa philosophie nouvelle : «Les croyances de la multitude sont sujettes à erreur; le principe d'autorité, bon à suivre en matière de religion, ne vaut rien en matière de science; et en philosophie
EX LA MEFOHME THKOLOGIQUK DE LUTHER. (J09
chacun doit s'en tenir aux perceptions claires et distinctes qu'il aura obtenues en s'étudiant lui-même. «C'est, comme on le voit, en toutes lettres, cette doctrine de Platon: « 11 n'y a de vrai que « ce qui paraît vrai à chacun : Id verum quod unicuique verum « videatur. »
11 n'y a pas d'homme au monde, sans en exclure les tous, à qui ses conceptions, ses rêves, ses extravagances, ses désirs, ne paraissent vrais. Poser donc en principe qu'on ne doit admettre comme vrai que ce qui paraît vrai à chacun, c'est non-seulement ouvrir la porte à toutes les errem's, les plus contradictoires, les plus grossières, les plus énormes et les plus funestes, mais c'est aussi les légitimer toutes d'avance et les, consacrer; car une fois ce principe universellement admis , nul homme , quel qu'il soit, n'a le droit de dire : «Vous vous trompez », à un autre homme admettant la plus grande absurdité, par la simple raison qa'elle lui paraît vraie ; et dès lors chacun est maître de croire comme il veut, et de vivre comme il croit.
Les mêmes principes doivent, de toute nécessité, produire les mêmes conséquences; c'est pourquoi, comme dès l'instant où Luther traduisit théologiquement le principe philosophique de Platon, le scandale des divisions en un nombre infini de sectes, des guerres et des folies de la philosophie grecque, se renouvela au seizième siècle parmi les partisans de la théologie protestante; de même, dès l'instant où Descartes traduisit, à son tour, philosophiquement le principe théologique de Luther, le scandale des divisions en un nombre infini de sectes et des guerres et des folies de la théologie protestante se renouvela au dix-huitième siècle parmi les partisans du cartésianisme. Et de même que Luther n'a été, ni plus ni moins, que le Platon de la théologie, de même Descartes n"a été que le Luther de la philosophie. C'est donc l'histoire de la science moderne que les rédacteurs d'un journal saint-simonien, le Globe, oni résumée dans ces deux mots pleins de sens et de vérité : « Comme, grâce à «Luther, nous sommes tous philosophes en religion; ainsi, « grâce à Descartes, nous sommes tous protestants en philoso- « phie. »
Quelque impie, quelque sacrilège et satanique que fût la rage de Luther contre le chrisiianisme romain, il faut lui rendre cette