‹ La philosophie chrétienneChapitre 246 sur 249 · CONTRADICTIONS, VANITE ET EFFETS FUNESIES · texte numérisé non relu

CONTRADICTIONS, VANITE ET EFFETS FUNESIES

justice, qu'il ne voulut pas la destruction du christianisme ; et cependant cette destruction dans les contrées protestantes n'en est pas moins sortie de sa méthode théologique. Et de même, quelque grande et injuste que fût la haine de Descartes contre la philosophie scolastique, il na certainement pas voulu la ruine de la philosophie. Et cependant cette ruine, dans toutes les écoles cartésiennes, n'en a pas moins été le résultat de sa méthode philosophique. On peut donc dire avec toute vérité et justice de Descartes, aussi bien que de Luther, ce que Condorcet a dit de Voltaire : « Il n'a pas vu tout ce que nous faisons , mais c'est « vraiment lui qui a fait tout ce que nous voyons. »

C'est la raison par laquelle tous les philosophes idéalistes , matérialistes, panthéistes, sceptiques et athées, s'inclinent devant Descartes et le saluent, d'un commun accord, comme leur patriarche, leur maître et leur chef; comme tous les soi-disant théologiens, unitaires, ariens, phantasiaques, naturalistes, déistes et même athées, regardent Luther comme leur Messie et leur Prophète.

Oui, qu'on veuille ou qu'on ne veuille pas en convenir, la vérité vraie, et que tout ce qui se dit et se fait sous nos yeux confirme toujours davantage, est que, comme celui qu'on appelle TÉmancipateur de la CONSCIENCE ii'a fait, par sa méthode théologique, que tuer la conscience, ainsi celui qu'on nomme I'ÉmanciPATEUR DE LA RAISON ii'a fait, par sa méthode philosophique, que tuer la raison ; que Descartes a été le Luther de l'école , comme Luther a été le Descartes de l'Église. Le réformateur de la science n'a été que le destructeur de toute philosophie, comme le réformateur de la foi n'a été que le destructeur de toute religion. C'est donc se révolter contre le fait de l'é\idence et contre l'évidence du fait, c'est pousser à ses dernières limites le courage du mensonge historique, c'est s'étourdir jusqu'à l'extinction complète du sens moral et du respect que tout auteur se doit à lui-même et à ses lecteurs, que d'oser affirmer que Descartes a été V instrument d'une réforme nécessaire en philosophie.

La raison et la logique n'ont pas moins de reproches à faire aux travaux de Bacon, de Descartes et des disciples de ces illustres chefs, touchant la méthode. Mien dangereux , bien funestes comuie on vient de le voir, au point de vue de la foi, ces tra-

DK L KNSEIGNliMENX MODEBNE bUU LA MKIHODJÎ. <)1 1

vaux sont vains, inutiles, absurdes au point de vue de la science: on va le voir.

§ 148. Autres considérations sur les travaxix des modernes concernant la méthode. — C'est la question de la méthode qui divise le plus nos philosophes. —Vinutilité de leurs travaux, reconmie par Vécole cartésienne elle-même. Incroyable aveu de Nicole sur ce sujet. — Ce qtCon enseigne aujourd'hui sur la méthode n'est propre qu'à fausser l'esprit de la jeunesse, et à le jeter dans la voie de l'incrédulité.

La méthode, ainsi que ce mot le dit assez,, est, avec la vérité, dans les mêmes rapports que la route l'est avec le lieu où l'on veut aller. Or on ne pense à faire des chemins sûrs et faciles que pour des lieux dont on connaît l'existence et la position géographique ; on ne fait pas des voies , on ne détermine pas des sentiers pour des endroits dont l'existence est ignorée. Ce n'est que depuis que l'existence et la position du Nouveau Monde ont été découvertes , que l'art nautique s'est mis à chercher et est parvenu à fixer les routes les plus courtes et les moiiis périlleuses pour s'y rendre. De môme on ne peut établir de méthode, pour atteindre une vérité, qu'après qu'on a acquis la connaissance certaine de son existence et de la catégorie des êtres où elle se trouve. Toute méthode de la vérité suppose donc la vérité bien connue, bien déterminée, et toute méthode ayant pour but la recherche ou la découverte de la vérité au sens absolu, est une contradiction dans les termes.

En outre, on a vu, dans le Discours préliminaire de cet ouvrage, que, d'après les idées universellement reçues dans le monde savant, la science n'est que la connaissance des choses PAR LEURS CAUSES , cogmtio rerum per causas, ou la connaissance de droit, la connaissance docte, rationnelle, intime, étendue des choses dont le vulgaire n'a que la connaissance de fait ou la connaissance historique, superficielle, restreinte, et qu'en tant que science, la philosophie n'a pour but que l'étude approfondie des vérités connues, et non la recherche et la découverte de vérités à connaître. La méthode de chercher et de trouver la vérité est donc un vrai non-sens en philosophie.

On comprend un philosophe, cherchant à connaître les sources, les raisons, les fondements, les rapports, les harmonies des vérités connues, pour s'en rendre compte à lui-même, pour les ensei-

G12 ^ 148. COiM«ADlCTlO«S, VAiMTE tX EFtKTS FUiNESltS

gnei* aux autres, pour les bien établir, les défendre et les appliquer à l'amélioration morale et au vrai bonheur de l'homme et de la société; mais on ne comprend pas un philosophe se cassant la tête pour chercher à connaître ce que tout le monde connaît, et que lui aussi connaît comme tout le monde. Dès lors toute méthode ayant pour but la simple connaissance de la vérité est aussi vaine et inutile que ce but lui-même. Sous un certain rapport on a donc eu bien raison de dire que l'importance de la méthode n'avait JAMAIS été comprise avant Bacon et Descartes. Seulement ce mot, adressé à saint Thomas et aux scolastiques comme un reproche, n'en est pas un ; car, nous le répétons encore, pourquoi auraient-ils eu tort de ne pas comprendre l'importance de ce qui n'est rien moins qu'important? Et pourquoi auraient-ils cherché à fabriquer des méthodes pour trouver des vérités qu'ils avaient sous leur main, et dont Ihumanité entière se trouve en possession depuis l'origine du monde ?

Mais, sous un autre rapport, et pris dans la rigueur de la lettre, ce compliment adressé à Bacon et à Descartes est un acte de criante injustice à l'égard du divin Platon. Non-seulement l'importance de la méthode avait été, depuis une vingtaine de siècles, bien comprise par ce philosophe, et précisément dans le même sens, vain et funeste, dans lequel l'ont comprise Bacon et Descartes; mais c'est même à Platon que Descartes en particulier a, comme on vient de le voir, emprunté sa méthode des perceptions claires et distinctes ou des évidences individuelles, comme unique moyen d'atteindre la vérité. Rien n'est donc plus surprenant ni plus ridicule que de faire à Descartes un titre de gloire d'avoir mieux défini ce qu'il n'a fait qu'embrouiller; d'avoir, lui le premier, inventé ce qu'il n'a fait que voler; d'avoir inspiré à ses disciplesla. pensée de mettre leur soin à distinguer les voies les plus sûres qui peuvent conduire l'intelligence à la connaissance du vrai, que l'intelligence connaissait déjà d'une manière sûre, certaine et complète; et enfin d'avoir rendu à la science un service qui ne lui servira jamais à rien dans l'avenir, comme il ne lui a servi à rien jusqu'ici, si ce n'est à l'arrêter dans la voie du véritable progrès, à la faire reculer jusqu'au doute, et à la faire périr dans le désespoir de toute vérité.

En effet, rien n'a divisé et ne divise plus, même aujourd'hui.

DE L'eNSEIGNKMENT HIODÏÏRNE sur, LA. M^.THODE. 613

le« philosophes, que la question de la méthode. Dans certaines écoles on ne veut que de la méthode analytique; dans d'autres, cest à la méthode sy?^</ie^^5'Me qu'on donne la préférence. Les partisans de la méthode psijchologique en sont toujours aux prises avec les partisans de la méthode ontologique. Pour ceux-ci, il ne faut procéder que par la méthode objective à la conquête de la vérité ; pour ceux-là, cette conquête n'est que le prix de la méthode subjective.

Mais, tant qu'un procès est pendant au tribunal, on ne peut savoir laquelle des parties a raison , et laquelle a tort : ainsi, tant qu'on dispute sur ces différentes méthodes, on ne peut savoir laquelle entre elles est la vraie , ni môme s'il y en a une vraie entre elles. Or voilà deux siècles révolus depuis que la question de la méthode, soulevée par Descartes , et continuée par les disciples de cet illustre chef, se discute toujours, sans jamais être décidée, et que chaque école, et même chaque individu soutient , 7;;-o aris et focis, que seule la sienne est la vraie. C'est un procès sans fin, toujours plaidé et jamais jugé. Après les travaux si vantés de Descartes et des disciples de cet illustre chef sur la définition et Vimportance de la méthode, les philosophes en sont toujours à ne pas s'entendre sur la méthode. Nous voilà donc réduits à ne pas savoir encore ce que c'est que. la méthode, et si elle a ou n'a pas iV importance ; voilà la méthode ellemême attendant toujours qu'on la (/ç//»/.'?.';^, qu'on la trouve, qu'on la forme; et, encore une fois, voilà l'intelligence toujours dans l'ignorance du vrai, puisqu'elle en est toujours à ignorer la voie sûre qui puisse l'y conduire : Et viain veritatis non cognoverunt.

En second lieu, ces discussions sur la méthode , auxquelles l'on consacre une si grande partie d'un temps précieux, dans les cours de philosophie, sont d'abord souverainement vaines et ridicules. On ne devient pas plus philosophe par l'étude des traités de la méthode, qu'on ne devient orateur par l'étude des traités de rhétorique, ni poëte par l'étude des traités de poésie. De pareils traités ne sont que de la pure pédanterie, dont le propre est de rétrécir l'esprit ou de le fausser, de ne lui rien apprendre de solide, de sérieux et d'utile dans la pratique. Au contraire, comme, pour faire de beaux poèmes, il faut écarter la poétique, et pour faire de beaux discours, il faut mettre de côté

fil4 § 1-48. CO>TRADICTIOINS, VANTTÉ ET EFFETS FUNESTES

la rhétorique : ainsi , pour faire de la vraie philosophie, il faut oublier toute méthode philosophique ; c'est au moins l'opinion de l'auteur de VArf de penser, Nicole, l'un des plus fervents et des plus zélés disciples de Descartes; car, dans la préface de cet ouvrage, il s'est ainsi exprimé : « Il est certainement très-utile « d'avoir à sa disposition quelques règles à l'aide desquelles on « puisse soutenir ses jyas dans l'investigation du vbai , et y « progresser avec plus de facilité et de sûreté. C'est là précisé- « ment à quoi les philosophes s'engagent et sur quoi ils font de « magnifiques promesses. A les entendre, dans cette partie de « la philosophie qu'ils destinent à la direction de la raison, qu'ils « appellent la logique, on est sûr de rencontrer la lumière né- « cessaire pour chasser toutes les ténèbres de l'intelligence ; le « remède sûr pour se mettre à l'abri de toute appréhension d'erreur; « des règles si certaines qu'avec leur secours il est impossible « de manquer la vérité, et si nécessaires, que sans elles il est « impossible de l'atteindre. C'est par de tels éloges que ces phi- « losophes recommandent leur logique. Mais, si l'on demande à « l'expérience de nous dire quels progrès nos philosophes ont « faits, à l'aide de cette science, dans la logique elle-même, ou « da7is les autres parties de la philosophie, il est fort à craindre « que ces grands prometteurs n'aient pas tenu leurs promesses, a Car c'est un fait incontestable que, parmi ceux à qui on a ence seigné la logique, à peine dix sur mille, six mois après avoir « achevé leurs études, se souviennent de la logique (1). »

(1) « utile sine dubio est in promptu quasdam régulas habere qiia* gressus « nostros, in veritati^ indagatione, regant, quo facilius progediamur et tutius. « Et hoc ipsum est quod ]thilosophi se facturos spondent, ac de quo adco inagnio fice pollicentur. Silul)eat lis credere, in illa parte, quam regenda> ratioui de- « stinant, quam(iue Logiiam vocant, oam nobis offundunl luccm quœ onines a « mente (enebras dispellat ; qu?e omnes errorestollat ; quœ régulas conimonstrel « adeo certas, ut, illarum ductu, inAdlibiliter veritatem simus assecuturi; adeo « neressarias, ut, sine illis. nobis illuc pervenire sit impossibile. En quibus bi « philosoitbi logicam suam exomant encomiis At si, consulta expcrientia, scire « veliuius quos bi philosopbi, hujus benejicio scient i/e, vel in ipsa logica, vel « inaliisphilosopbiœ partibus, progressusfecerintjure metuendunieril, utnia- ■' gnifici proniissores fideni liberaverint... Experiontia constat, e inilionis qui « logicam dncenlur, post sextuni a finitis studiis menseni, vix denos esse qui « logica; (piidquam uieminerint (Ans Cogitandi, Dissertât. I). »

Page 1