‹ La philosophie chrétienneChapitre 247 sur 249 · DE L ENSEIGNEMENT MODERNE SUR LA MÉTHODE · texte numérisé non relu

DE L ENSEIGNEMENT MODERNE SUR LA MÉTHODE

Ainsi , selon Nicole, rien n'est plus inutile ni plus inepte que la partie de la philosophie présentée par les philosophes comme une voie sûre pour conduire l'intelligence à la connaissance du vrai, c'est-à-dire la méthode. Selon Nicole, c'est un fait constaté par l'expérience, que rien n'est moins certain ni moins nécessaire pour arriver à la vérité que les méthodes inventées depuis Descartes pour la direction de la raison dans l'investigation de la vérité. Selon Nicole, en suivant leur propre méthode > les philosophes ont été bien désappointés, parce qu'ils n'ont pas trouvé une seule vérité dans aucune partie de la philosophie. Selon Nicole, il ne faut pas plus compter sur les promesses des philosophes, touchant la vérité, que sur les promesses des charlatans touchant la santé. Selon Nicole, enfin, puisque quatre-vingt-dix-neuf sur cent écoliers de philosophie se trouvent avoir complètement oublié toute méthode philosophique, six mois après l'avoir apprise, il est certain que, si quelqu'un parmi eux fait un pas dans la voie du vrai, c'est en ne faisant pas la moindre attention à la méthode, c'est en dehors de la méthode, sans la méthode, et même contre la méthode; et que le mépris de toute méthode est la condition sine qua non pour atteindre la vérité. C'est, comme on le voit, ce que Pascal avait dit, quelques années auparavant, d'une façon plus tranchante, par ces mots accablants : « Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher. » {Pensées, I, -4. ) Voilà donc toates les méthodes fabriquées par les disciples, de l'illustre chef Descartes, y compris la méthode de Descartes elle-même, condamnées, flétries et tournées en ridicule par une plume cartésienne. C'est à ne pas y croire.

Pourquoi donc, dira-t-on, après avoir parlé d'une manière si étrange de la méthode, Nicole a-t-il fait lui-même de la méthode ? et pourquoi s'est-il donné la peine d'enseigner l'art de penser, dont la nullité absolue était, pour lui, une vérité mathématique ? Nicole a prévenu cette objection, et, avec une franchise dont on ne trouve pas de nombreux exemples dans l'école à laquelle il appartenait, il répond : « Si, cependant, nous composons nous- « mêmes une logique, ce n'est que pour suivre la mode, qui a « fait une nécessité, pour les étudiants de la philosophie, de con-

a naître, au moins grossièrement, ce qu'on enseigne touchant la « logique (1). »

Or ce n'est que par la môme raison , et pour se conformer à une coutume universellement reçue, et qui impose de donner, au moins, une connaissance grossière de la question sur la méthode, que tons les professeurs de philosophie entretiennent, pendant longtemps, leurs élèves sur la vraie méthode à suivre pour atteindre le vrai : sauf à n'en tenir aucun compte dans la pratique. Car, semblables aux professeurs de rhétorique, qui ordinairement ne sont pas des orateurs, et aux professeurs de poésie, qui ordinairement ne sont pas non plus des poètes, les modernes professeurs de philosophie ne sont pas des philosophes; et, copiant et expliquant, tant bien que mal, les philosoplies français, anglais et allemands, comme ils ne découvrent aucune vérité, ils ne suivent aucune méthode, pas même celle qu'ils ont fait semblant d'adopter. C'est un véritable chaos que leur enseignement sur ce sujet.

En troisième lieu , incertaines et inutiles, les discussions sur la méthode n'en sont pas moins dangereuses et funestes. Car ces discussions sur la méthode d"flrr/r(?r à la vérité supposent toutes: Que la philosophie est la recherche de la vérité'; autrement à quoi bon une discussion sur la voie sûre de conduire l'intelligence à la connaissance du vrai, si le vrai était connu? Par le fait même de ne commencer leur cours de philosophie que par le Discours de Descartes sur là méthode, afin de se conformer au programme de l'université, ou par tout autre traité sur le même sujet , pour suivre l'usage ou la mode, nos professeurs ne font qu'établir en principe : Que lliomme ne possède pas la vérité ou qxi'il n'est jamais certain de la vérité qu'il croit posséder, et que le remède, contre ce double inconvénient, ne se trouve que dans la philosophie. Mais c'est présenter la philosophie, ainsi que l'ont fait Cicéron chez les anciens et M. Cousin dans ces derniers temps, comme l'unique moyen qu'a l'homme d'arriver à la possession certaine de la vérité, et lui dire que la philosophie est tout et que la religion n'est rien. C'est persuader à des jeunes

(1,1 «Quia consuetudo necessitatem quamdam invexit , crassa saltem Mi- « nriva, ea sciendi quœde logica traduntur (Ans roniT,, Dissert. /). »

Page 1