DEFINITION ET FONCTIONS DE LA FOEME
s'affaiblit par Faction continue des agents physiques, parce que ces mêmes agents sont passibles eux-mêmes. C^est pourquoi la vertu digestive, qui change les aliments en la substance de l'animal qui s'en nourrit, est si forte au commencement, qu'elle puise dans la nutrition ce qui lui est nécessaire, non-seulement pour réparer les pertes du corps, mais aussi pour l'augmenter et le faire grandir. Dans la suite elle perd successivement cetle énergie, de manière qu'elle ne peut plus tirer de la transsubstantiation des aliments que ce dont le corps a besoin pour se refaire de ce'qu'il a perdu; dès cet instant l'accroissement du corps s'arrête. Plus tard elle ne peut même réparer tout ce que le corps perd, et dès lors les forces physiques commencent à diminuer. Enfin , entièrement épuisée , cette vertu cesse ; et alors la mort de l'animal s'ensuit. Ainsi la vertu du vin, de convertir en vin véritable une petite portion d'eau qu'on y a mêlée, s'affaiblit toujours davantage, par l'adjonction successive de nouvelles portions d'eau, et il finit par devenir tellement aqueux qu'il n'en reste plus rien (1). »
Enfin, saint Thomas a dit encore : « Lorsqu'une matière quelconque devient par soi un feu qu'on n'avait pas, on dit qu'on fait du feu , qu'on engendre le feu. Mais lorsqu'on ne fait qu'ajouter une nouvelle matière au ; feu préexistant, cela s'appelle alimenter le feu. Par conséquent, lorsque toute une portion de bois qu'on a fait brûler a perdu entièrement l'espèce (la forme) du feu et qu'on fait brûler une autre portion du bois pour en faire toujours du feu, ce dernier est un feu, numériquement différent du feu précédent. Mais lorsqu'on ne fait que jeter successivement de nouveaux morceaux de bois dans le feu allumé, au fur et à mesure que les premiers morceaux se consu-
(1) « Oninisvirtus in corpore passibili pcr continuam actioneni JoLil (alur, « quia luijusmodi agentia etiam patiuntur. Et idio virtus convcrsiva in principio « quidem tani fortis est ut possit convertere, non solnm quod siifficit ad lestau- « rationem dcper diti , sed etiam ad augraentum ; poslea vci o non polest con- « vertere nisi quantum sufficit ad restant ationem depcrdili, et tiinc cessât aus- « mentum. Démuni nec lioc potest et tune fit diniiuutlo. Deinde, delicientc « liujusmodi virtute totaliter, animal moritur. Sicut virtus vini conver(en1i> « aquam ad mixtam, paulatim per permixtionem aquee debilitalur, ut tandem « toium fiât aquosum. (I p.) »
54 § 65. l'aME. PRÉLIMINAIBES PHYSIQUES.
ment, le feu reste toujours numériquement le même feu, parce que ce qu'on y ajoute se transforme dans le feu préexistant. Voilà précisément ce qui arrive dans les corps vivants, qui recouvrent par la nutrition ce qu'ils ont perdu par la chaleur naturelle : ce qu'ils empruntent aux substances '^alimentaires se change en leur substance préexistante; en sorte que, nonobstant le renouvellement continuel de ces substances , le .corps demeure toujours numériquement le même corps (i). »
Mais, encore une fois, cela n'est vrai, n'est clair qu'autant que l'on admet la doctrine scolaslique « de la transsubstantiation « naturelle en général, opérée par les formes substantielles sur « la matière, toujours prête à changer de forme, parce qu'elle «est indifférente pour toutes les formes; » et la doctrine de la transsubstantiation des substances alimentaires en particulier dans la substance du corps qui s'en nourrit : transsubstantiation accomplie par la forme substantielle de ce même corps. Méconnaître donc cette doctrine, c'est se placer dans l'impossibilité de se rendre compte de l'économie de la vie animale et de rien comprendre à l'identité numérique de l'homme physique, et à la vérité et à l'unité de la race humaine.
Ce qui fait que le sujet soit, fait aussi qu'il soit ce qu'il est. Ce qui donne l'être, donne aussi cette espèce d'être ; car rien ne peut être constitué dans l'être fini sans être constitué dans une espèce d'être. Or, c'est la forme qui fait, du sujet en puissance, le sujet en acte, ou qui lui donne Tc-^re et ce/ être; c'est donc par la forme que tout composé naturel, non-seulement est, mais est dans cette espèce d'être. C'est par sa forme que la plante , par exemple, non-seulement est, mais est cette plante. En donnant cette substance au sujet, la forme le place dans une espèce déter-
(1) « Quando ali(iua inatcria per se convcrtilur in igncin, tune (iicitur ignis « (le novo geiicrari : qu.nio vcro aliqaa iiiatcria convcrtilur in ij;ncin praîcxi- « ?tentcni,(Vicitnr gnisniitriri.Unde, sitôt ■ materiasimiii aniittat specicm ignis, « rt alia niatoria convcrtatur in igiiem, erit alius ignis numéro. Si vero, paulatim '< combusto uno ligiio, aliud t.ul)stituatur, el sic deinccps, quousquc omnia prima « consumantur, seniper remaiict idem ignis numéro , quia semj cr quod ad- « ditnr transit in praeexislens ; et similiter est intelligendiim in corioribus vi- « vcjtibus, in quibus ex nutrimeuto rcstauralur id quod per calorem natura- « Icmconsumilur. (l p.) »
DÉFIiNITION ET FONCTIONS DE LA FOUME. 5i»
minée parmi les êtres. Ainsi donc non-seulement la forme .nibsiancie, mais elle spécifie aussi le corps. C'est pourquoi la forme se définit encore par les scolastiques : « La raison de la quid- « dite ou de l'essence, ratio quidditatis seu essentiœ. r) Rien n'est plus juste. Car la quiddité n'est que ce par quoi un être est dans ce genre et dans cette espèce d'êtres, et ce par quoi on répond à la question : a Qu'est-ce que cet être? » Or c'est toujours par la forme substantielle qu'un composé naturel est dans un genre et dans une espèce quelconque d'êtres. C'est, nous le répétons, par la forme substantielle qu'une plante est dans le genre des plantes, et aussi dans l'espèce de l'olivier ou de Foranger; et qu'un animal est dans le ^cwre des animaux, et dans l'espèce du cheval ou du bœuf. Et c'est par la connaissance qu'on a de sa forme substantielle , qu'à la question : « Qu'estce ce que cette plante? Qu'est-ce que cette bête? » On peut répondre : « C'est un olivier ou un oranger; c'est un cheval ou un « bœuf. » Donc la forme est bien la raison de la quiddité et de l'essence ou de la nature propre de tout être , ratw quidditatis rei, seu esscntiœ. En un mot, ce par quoi ce qui est en pure puissance à être, oblient l'être en acte, est dit « donner l'être à la chose » . Mais la forme est ce par quoi la matière en puissance à être et à cet être, obtient l'être et cet être ; donc c'est la forme qui donne l'être.
C'est pour la même raison que l'on dit que la forme , non-seulement donne l'ef /-c, mais aussi la différence; Forma dat esse et distingui. Car un être ne se distingue d'un autre être, que parce qui le constitue dans cette espèce d'être. Or c'est par leur forme que les choses sont constituées dans une certaine espèce d'êtres. Donc, c'est par leur forme qu'elles se distinguent entre elles. Car les choses créées, ne pouvant être tout l'être, par cela même qu'elles sont se trouvent déterminées dans une certaine espèce. Or la forme étant la raison de cette détermination , est aussi la raison de leur distinction, forma dat dislingui.
C'est aussi la forme qui donne I'Opération ; Forma dat opeeaui. «Tout ce qui agit» (Ij, dit saint Thomas, « n'agit qu'en tant
(1) On prend ici le mot agir dans un sens Iros-étendu et physique, pour signifier toute cause, môuie matéiielle, qui produit un effet, et non pour signifier
56 § 65, l'AME. PRÉLIMINAIP.rS PHYSIQUES.
qu'il est en acte ; car ce qui n'est qu'en puissance et non en acte est incapable d'une action quelconque. Or c'est par la forme que l'être en puissance devient être en acte; c'est donc par la forme qu'il est en état d'agir. Ainsi , le principe par lequel tout être commence à opérer, c'est la forme: Jllud qico ens primo operatur, est forma ej us (I p., q. 76, art. 1}. »
Encore, tout ce qui agit n'agit que de la manière dont il est en acte. Or, puisque les êtres sont en acte de différentes manières, ils ont aussi différentes manières d'agir. Puisque donc c'est par la forme que tout être agissant agit, la différence de la forme est la cause et le principe de leurs différentes opérations.
Enfin, ce qui est le premier dans le genre est la cause de tout le reste : Prirnum in rjenere est causa cxterorum. Acte premier, dans le genre dej'être, la forme est donc la cause de toutes les propriétés particulières du composé, parce que ces propriétés sont, dans le même genre , quelque chose de secondaire et de moins principal.
Or la différence spécifique des êtres ne résulte que de leur différente manière d'être, de se distinguer et d'opérer; des différents effets qu'ils produisent, de leurs vertus et de leurs propriétés particulières. Puisque donc tout cela ne leur vient que de leur forme, c'est vraimi nt la forme qui non-sculemcnt substancie, mais spécifie le composé naturel.
Enfin c'est la forme qui I'Individualise. U est vrai que les individus de la même espèce ne sont distingués, entre eux, que par leur forme accidentelle. Un homme n'est distingué d'un autre homme, et un cheval d'un autre cheval, que par la dilférence de la taille, des traits, de la grandeur, de la couleur; en un mot, par des nuances des deux prédicaments de la Quantité et de la Qualité , et ces prédicaments n'expriment que les accidents. Mais il est vrai aussi qu'en vertu du principe que nous venons de rappeler : « que le premier dans le genre est la cause du
seulement Yacle second de l'être inlelligenf , ce qui en est le sens moral. D'ailleurs, en physique, il n'est question que de Vaclion de certains gaz sur les métaux, et de Vaction de la chaleur dans la végétation des plantes, de Vaction de la Aa[)eur, de l'électricité, etc., dans la production d'une iufuiilé de phéno m' nés.
QUALITÉS DE LA FORME. LA MATIERE TEllJlIiVAiNT l'eSPEIT. 57
reste, » la forme, tenant la première place, et les accidents n'étant qu'en seconde ligne dans le genre de l'être [e.ssendi), elle est aussi la cause de tous les accidents. Car, même les accidents {propres) ne passent de la puissance à l'acte dans un sujet et n'inhèrent au sujet que par ia forme. La forme substantielle est donc toujours la racine même des accidents ou de la forme accidentelle, par laquelle Pierre n'est pas Paul et ce cheval-ci n'est pas celui-là. De là cette belle distinction de saint Thomas : « Dans tous les êtres composés, la forme constitue la nature ô.ù « la chose; tandis que dans les êtres simples (les anges), la forme « est leur nature même : In simplicibus forma est ipsa natuia « rei; incompositls, constituit naturam rei (III p., q. 13, art. 1). » C'est ainsi que la forme a, pour sa dernière fonction, celle d'individualiser le composé.
C'est donc par sa forme substantielle qu'un morceau d'or est une substance minérale^ est de l'espèce de l'or et ce morceau d'or et non pas un autre. C'est par sa forme substantielle qu'un chêne est une substance végétale, est de l'espèce des chênes, et est ce chêne et non pas un autre. C'est par sa forme substantielle qu'un cheval est une substance sensitive , est de l'espèce des chevaux, et ce cheval et non pas un autre. C'est enfin par ma forme substantielle (mon âme), que je suis une substance intellective, que je suis de l'espèce humaine, et que je suis moi qui écris et non celui qui me lit. C'est donc le propre des formes substantielles de tous les genres, et de toutes les catégories des êtres composés, d'exercer les trois fonctions de snbstancier, de spécifier et d'individualiser la matière du composé. Ce sont les fonctions de la forme : voici ses qualités spéciales et ses autres rapports avec la matière.
§ G6. Multiple, comme la matière, la foiîme en diffère, en ce qu'elle est en- CEiNDRABi.E e< îJieHje couKUi Tini,E, Vdme iiilellcclive exceptée. — Comment la matière et la forme se 7i;u.minent mutuellement . — Manière négative dont, d'après saint Thonias, la matière termine les Anges et même Dieu. — Explication de cette doctrine. — Elle exclut formellement l'erreur de la CoHi'OKÉiTÉ des Anges.
On a vu que, intentionnellement uke, la matière est physiquement MULTIPLE, parce qu'elle a différentes formes , et, par cou-
5â § GG. L'aME. PBKr.TMINATr.ES PHYSIQUES.
séquent, différentes manières d'être; et là où il y a pluralité d'être, il y a pluralité de nombre. Il en est de même de la forme; et, par la même raison, intentionnellement une , elle est physiquement multiph) et il y a autant de formes différentes qu'il y a de composés divers, non-seulement par l'espèce, mais aussi par le nombre; car toute individualité composée a sa forme propre, comme sa propre matière.
Mais il n'en est pas ainsi des deux autres spécialités de la forme : sous ce rapport , la forme est l'opposé de la matière; car, à une seule exception près, elle est eyigendrable et corruptible, tandis que, comme on vient de le voir, la matière est au contraire inengcndrahle et incorruptible.
Tâchons de bien expliquer cette doctrine , qui, de premier a])ord, pourrait paraître un paradoxe, et qui n'est qu'une profonde vérité, qui seule peut donner la connaissance exacte du plus important mystère de la nature, le composé substantiel.
Nous avons plusieurs fois établi , d'après la philosophie chrétienne, qu'il y a trois espèces différentes de formes : la forme subsistant en elle-même, SANS la matière (l'ange) ; la forme subsistant, elle aussi, en elle-même, mais DiNNS la matière (l'âme humaine); et la forme ne subsistant pas en elle-même, mais dans la matière et AVEC la matière (1 "âme des brutes et des plantes et toutes les formes naturelles). Cet ordre nous révèle la grande sagesse du Créateur, dans la formation de l'univers. Si Dieu avait fait de Ihomme une forme, subsistant en elle-même mns \à matière, il n'en aurait fait qu'un ange; s'il l'avait créé forme, n'ayant de subsistance que dans la matière et avec la matière, il ne l'aurait créé que brute. Ne voulant pas doubler l'ange ni la brute, et voulant faire de l'homme un anneau dans la chaîne de tous les êtres, capable de rapprocher ensemble et de rattacher en lui-même le monde intellectuel au monde animal, il a fait de Ihomme un être moyen entre l'ange et la brute, en réunis sant en lui, d'une manière ineffable, l'essentiel de l'ange et l'essentiel de la brute. En effet, en tant qu'il a une forme intdlective, subsistant par elle-même, l'honnne p;irtage la nature de l'ange; et, en tant que cette forme angclique est unie substantiellement à la matière, il partage la nature de la brute. L'être intermédiaire entre l'ange et la brute ne pouvait être que
QUALITÉS DE LA FOUME. LA MATIÈRE TEKMINANr L ESPRIT 59
ange- brute, comme l'être intermédiaire, le grand médiateur entre Phomme et Dieu, n'a pu être cju'homme-Dieu.
Or si l'âme humaine , quoique unie à la matière , a , comme saint Thomas va nous le démontrer tout à l'heure , une subsistance indépendante de la matière, elle est une forme incorruptible, et dès lors imnrjendrable ; et elle ne peut être que par création. Lors donc que la philosophie chrétienne nous dit que Vengendrahilité et la corrvptlbilité sont deux propriétés de toutes formes, elle n'entend pas attribuer ces propriétés aux formes subsistantes en elles-mêmes , aux âmes humaines, et moins encore aux Anges, qui sont eux aussi des formes parfaites; mais seulement à toutes les formes n'ayant pas de subsistance propre, c'est à-dire aux formes de tous les composés naturels, l'homme seul excepté. Car, à la différence ((|ue nous expliquerons plus loin) de l'âme inteliective, qui est la forme du composé humain, et qui, subsistant en elle-même, n'a pas besoin de la matière pour subsister, toutes les formes des composés naturels-, dit saint Thomas, Dieu les ayant ainsi faites pour nuancer la création, sont si défectueuses par rapport à leur acte, ilasunt in actu déficientes, qu'elles ne peuvent soutenir en elles-mêmes l'acte de l'existence, mais ont besoin de la matière et d'être unies à la matière.
De là ce dernier rapport entre la matière et la forme : a Qu'elles se finissent réciproquement l'une par l'autre. » Car, avant de recevoir la forme , la matière étant en puissance à plusieurs fermes, ce n'est qu'en recevant une forme qu'elle se trouve déterminée par elle; et ainsi la matière est finie parla forme. Et la forme, considérée en elle-même , étant, elle aussi, commune à plusieurs portions de matière , ce n'est que par sa réception dans une telle portion de matière qu'elle est déterminée à former ce composé et non pas un autre; et, par là, la forme est, elle aussi, finie par la matière (l). » Ainsi, c'est par mon
(1) «Maleria liniiur per formain, et forma jier materiam. Materia, per for- «main, in quantum materia, antcqunm ieci[)iat loimam, est in polentia ad « mulfas fotmas; setl, cum recipit unam, terminatur per illam. Forma vero « finilur per materiam, in quantum forma, in se considerata, commuais est a;î « muUas; sed per lioc quoi recipitur in matctia, fit forma dctcrminata lin'n^ « rei. (I p., q. 7, ait. l.) »
60 § 6J. l'ame. piiÉLiMiNAinr.s rnvsiQUEs.
âme que mon corps est mon corps, comme c'est par mon corps que mon âme est mon âme. Il n'y a qu'une différence, ajoute saint Thomas : « C'est que la matière est perfectionnée par la « forme, tandis que la forme , au lieu d'être perfectionnée par « la matière, en est resserrée dans son amplitude (1). »
Saint Thomas applique cette propriété de la matière à toutes les formes, même aux formes parfaites, aux formes, subsistant sans la matière et en dehors de toute matière, comme les Anges et Dieu lui-même. Car, comme on l'a vu, les Anges et même Dieu sont des formes. Voici là-dessus la belle et profonde pensée du Docteur angélique. « La matière,» dit-il, « étant le premier sujet qui sert de base aux choses naturelles, ne peut être reçue dans un autre sujet, autrement elle ne serait pas le sujet premier de ces choses. Mais, tout en ne pouvant être reçue dans un autre sujet, elle peut recevoir en elle toute forme, parce qu'elle est en puissance à toutes les formes; et toutes les formes (même les Anges) seraient recevables dans la matière, si la perfection de leur intelligence ne s'y opposait pas; parce que tout être fini peut, d'une possibilité absolue, être reçu dans un autre être fini. Il en est autrement de la forme des formes, de la Forme par excellence, de la forme absolument complète et parfaite, de la forme qui a fait, qui a formé, et sur l'exemple de laquelle toute forme et tout ce qui a une forme ont été formés. Il est impossible, d'une impossibilité absolue, que cette forme, la seule subsistant absolument en soi et par soi, la seule éternelle et infinie, soit reçutdans la matière qui existe par un autre, et qui est temporelle et finie. On ne peut donc penser à la matière sans penser qu'il y a une forme qui la surpasse, l'excède par son immensité. C'est ainsi que, par son incapacité absolue de recevoir en elle-même
(1) « Materia rcrficilur pcr formam , pcr quam finitur... Forma autem non « perficitur per matcriam, sed magis pT earo cjus ampliludo coiitralùtur. « (I p., q. 7, art. 1.) »
Mais, par rapport à l'âme humaine, cette doctrine n'est vraie qu'en tant qu'on li considère en elle-même, comme une forme subsistant par soi, et qui est conlractt'e dans cette ami)iitude par la matière. Mais , considérée dans ses rapports avec le monde extérieur, notre âme est plutôt aidée que contrecaircc dans son opération ; ce qui a fait dire à saint Thomas : Propter melius animx est lit sil corpori unila.
QUALITÉS DE LA FORME. LÀ MATIÈRE TERMINANT l'eSPRIT. 61
une semblable forme, la matière l'individualise , en l'indiquant, en la confessant une forme unique, une forme seule de sa nature, je dirais presque de son genre, de son espèce, de son individualité. Et cette forme, c'est Dieu (i). »
Mais développons encore davantage celte grande pensée de saint Thomas^ sur le mode dont même les formes angéliques sont terminées par la matière^ afin de prévenir toute conséquence fâcheuse qu'on pourrait en tirer en faveur de la grossière erreur de la corporéité des Anges. Saint Thomas a dit encore : « Les choses qui se ressemblent par l'espèce et diffèrent entre elles par le nombre, ne se ressemblent que par leur forme (substantielle), et ne diffèrent entre elles que par leur matière. Ainsi, Pierre et Paul, qui sont de la même espèce, de l'espèce humaine, et ne sont pas un même individu, parce qu'ils ne sont pas des êtres numériquement les mêmes, qu'ils n'ont de ressemblance entre eux que parce qu'ils ont tous les deux une forme de la même nature, l'âme intellectuelle, et ne se distinguent l'un de l'autre que par la matière , savoir, par les différentes qualités de leurs corps. » La ressemblance selon l'espèce ne peut donc avoir lieu qu'entre les composés de forme et de matière. Mais les anges ne sont pas composés de forme et de matière: donc il e&t impossible que les anges se ressemblent par l'espèce, et qu'il y ait deux anges de la même espèce (2).
« Les animaux sont tous du même genre , parce qu'ils sont tous des âmes sensitives, unie^ à des corps organiques, mais ils ne sont pas tous de la même espèce. Qu'est-ce donc qui constitue la différence des espèces parmi les animaux , si ce n'est
(1) rt Formse, quae sunt receplibiles in materia, individuantur pcr materiam, « quœ non potest esse in alio, cum sit primum subjcclum substans. Forma vcro, « quantum est de se, nisi aliquid aliud impediat, potest rccipi a pliiribus. Sed n illa forma qiiaî non est reccplibilis in materia, sed est per se suOsislens ,(i\ « hoc ipso individuatur, quod non potest recipi in alio; et luijusmodi forma est « Decs. (I p., q. 44, art. 44.) «
(î) « Quae conven'unl specie et differunt numéro, conveniunt in forma , sed " distiiiguuntur maferialittr. Si ergo Angeli iion sunt composifi ex materia et « forma, scquitur quod impossibile sit esse duos angelos unius specici (I p., « q. 50.) »
W § 66. l'ame. phéliminaibes piiysiquis.
qu'ayant lous une âme sensitive , cette âme n'est pas en tous scnsitive au même degré détermine ?» Il en est de même des plantes: elles sont identiques dans le genre, parci.' qu'elles sont toutes des âmes végétatives dans des corps organiques; elles ne sont pas identiques dans l'espèce, elles forment dos espèces infiniment différentes, parce qu'elles participent à différents degrés à la vertu végétative. «Or, comme les espèces des animaux ne diffèrent entre elles que par la détermination différente des degrés de la vertu sensitive (1), » et comme les espèces des plantes ne se distinguent que par la détermination différente des degrés de la vertu végétative, de même les anges ne diffèrent entre eux que par la détermination différente des degrés de la nature intellective ; ou parce que l'un d'eux a un degré déterminé de la vertu intellective différent de l'autre. En sorte que chaque ange forme à lui seul une espèce, et que, classés en neuf chœurs, les anges forment autant d'espèces qu'il y a d'individus de la nature angélique.
Saint Thomas nous a aussi répété souvent que la détermination différente des degrés de la vertu intellective tient à la manière différente dont l'intelligence voit l'universel, savoir, à la muiiière plus ou moins complète et plus ou moins directe de voir l'universel sans le secours du particulier : en un mot, à la plus ou moins grande distance où l'intelligence se trouve naturellement placée par rapport à la matière; car, renfermée dans l'ici et dans le mahsteisant {hic et tninc), la matière est le vrai particulier. C'est pourquoi l'intelligence humaine, qui, comme le dit toujours saint Thomas, en citant saint Denis l'Aréopagite, est obligée de demander au sens la matière de son travail pour se former les idées, et a le plus besoin du particulier pour s'élever à l'universel , est la plus faible, la plus imparfaite parmi les substances intelligentes, et occupe le dernier rang dans leurs espèces.
Ces principes posés, on comprend aisément ce qu'a voulu dire
(1) '< Differiint specie animalia irrationabilia sccundum diversos grains deo teiminatos animœ sensitiva;. Et similiter omnes aiigeli diffcrunt s[)ecies'> « cuudum diversos gradiis u:.(urœ intcUcclivœ. ( l p , q. jO, art. 1.) »
QUALITÉS DE LA F0S5JÏ:. LA MATIÈEE TEHaiIiVAM l'ESPEIT. G3
saint Thomas, en attribuant à la matière la propriété d'individualiser même toutes les formes, séparées par leur nature de toute matière. Placé, par sa nature spécifique, à un degré déterminé de distance du particulier, ou de la matière, chaque ange n'est cet ange et non un autre, que parce qu'il est à ce degré de distance de la matière. C'est donc ce degré de distance de la n>atière qui Y individualise ^ ou, ce qui revient au même, c'esl parce que la matière est à ce degré éloignée de lui, incompatible avec lui : c'est ainsi que la matière individualise même l'ange.
Mais toute substance finie, quelle que soit sa perfection, et par conséquent tout ange pouvant d'une possibiUté absolue être substantiellement reçu dans la matière, il n'en est séparé que d'une manière conlingcnte. Dieu seul en est séparé d'une manière absolue, dans ce sens qu'il ne peut y être reçu, à cause de son immensité ; car être reçu dans une chose, au sens philosophique, c'est éire contenu d ius la chose. Or l'immense ne peut être contenu dans ce qui est mesuré (!). Par conséquent, par son incapacité absolue, psr rapport à Dieu seul, de le recevoir tout en elle-même, la matière, nous le répétons, singularise hautement Dieu, prêche l'infini des perfections de Dieu, et individualise même Dieu. Seulement , tandis i\Wunie par sa nature au corps, l'âme humaine est terminée , finie, individualisée parla matière, d'une manière directe, positive et par composition; les substances séparées, par leur nature, de tout corps, les anges, et à plus forte raison Dieu, ne sont terminés, finis, indivi-
(1) La personne du Verbe s'est bien substantiellement unie à l'iuimanité* mais puisque, par l'Incarnation, ce n'est pas la personne de l'iiomme qui est devenue la personne du Verbe, mais la personne du Verbe qui est devenue la personne de l'homme, et que, par conséquent, en Jésus-Christ, ce n'est pas le Verbe qui subsiste dans l'homme, mais l'homme qui subsiste dans le Verbe et par le Verbe, à la rigueur, ce n'est pas la nature divin? qui a été reçue dans la nature humaine, mais la nature humaine qui a été assumée et reçue {ar la nature divine. Saint Thomas nous a dit plus haut que, dans l'homme, ce n'est pas le corps humain qui contient l'âme, mais c'est plutôt l'ànie qui contient le corps : à plus forte raison, en Jésus-christ, ce n'est pas l'humanité qui a contenu la divinité, mais plutôt la divinité qui a contenu riiumanité.
64 § 67. l'ame. préliminaires puysiques.
duaîisés par la matière que d'une manière négative^ indirecte et par exclusion.
Ainsi donc, d'abord, de ce que l'union substantielle de l'ange avec la matière n'est pas absolument impossible, il ne s'ensuit pas qu'elle ait réellement lieu. Ensuite, pour saint Thomas, la matière n'individualise la nature angélique, et mOme la nature divine, que d'une manière tout à fait négative. Loin donc de l'avoir admise par une pareille doctrine, le grand docteur a formellement exclu la corporéite' des anges. Nous reviendrons ailleurs sur ce sujet, et nous démontrerons le tort que de vrais et excellents catholiques se donnent en soutenant cette erreur. Pour l'instant, nous allons expliquer encore davantage les deux qualités spéciales de la Forme, d'être, l'âme humaine toujours exceptée , engendrable et corruptible. L'importance du sujet l'exige, car c'est là le fond de toute la théorie de la philosophie chrétienne sur le composé naturel.
§ 67. Nouveaux éclaircissements sur les deux qualités de la Forme, d'être r.NGF.>DiuiiLE et coRRiPTicLE — Différents sens du mot Génékation. — La loi de la transmission mutuelle de la vie et de la mort. — Comment, dans la Nature, la corruption d'une chose est la génération d'une autre. — La généralion et la corruption par l'art expliquent bien ces mystères L'âme humaine forme. — Destruction des formes inférieures par
la puissance des formes supérieures. — C'est la forme qui produit la fjrme.
Les modernes définissent la corruption : « L'altération dans « les qualités principales, dans la substance d'une chose ; et la « putréfaction, la pourriture qui on résulte. » Ce n'est pas exact. Ce sont là les effets de la corruption , plutôt que la corruption elle-même. Le Dictionnaire de l'Académie dit : « Corrompre « signifie encore altérer la forme, la figure , l'état de certaines a choses... Ce sens a vieilli. » lit cependant ce sens s'approchait plus du vrai sens que la science chrétienne attribuait en philosophie au mot corruption , saint Thomas ayant dit : « Rien ne se corrompt que parce que sa forme se sépare de la matière : Nihil corrumpiliir nisi pcr hoc (jiiod forma ejus a niateria separatur. »