GÉ>ER\TTOM ET DESTRUCTION DES FORMES
Mais il ne faut pas oublier que la matière n'existe ni ne peut exister sans une forme quelconque. En effet, le bois, qui se corrompt par l'humidité ou par le feu, pour n'avoir plus sa forme substantielle par laquelle il était du bois, n'est pas moins sous une autre forme; car il a la forme des différentes substances dans lesquelles la corruption l'a résolu. Il en est de même du fer corrompu par l'oxydation, des résines corrompues par la distillation, etc. En disant donc que « rien ne se corrompt que par la « séparation de la forme de la matière, » saint Thomas a voulu dire que rien ne se corrompt que par la perte de son ancienne forme, par laquelle il était cette substance et non pas une autre; mais pour rester sous une autre forme qui en fait une autre substance. Car le même saint Docteur a dit encore : « Le corps mort « de l'homme n'est plus numériquement le même qu'il était lors- « qu'il vivait, et cela à cause de la diversité de la îovaic première, « qui est l'âme; il est cependant le même par l'identité de la « matière, qui un jour doit s'unir de nouveau à sa forme (1). » Or si le corps mort de l'homme n'est plus numériquement le même corps qu'auparavant, mais un autre corps , c'est qu'il a pris une autre forme; car rien n'est corps ou une chose matérielle quelconque, que par sa forme. En perdant donc s,^ première forme substantielle, l'àmc, par laquelle il était un corps vivant, il est tombé sous une forme diverse, celle qui en fait un cadavre , et sous les diverses formes des substances dans lesquelles tout cadavre se décompose. S'il reste le même, seulement selon la matière, il est évident, pour saint Thomas, « que la corruption n'est « qu'un changement de formes substantielles, s'opérant dans la « matière, qui reste toujours la même. » Ainsi, si une chose matérielle se corrompt, non-seulement elle ne tombe pas dans le néant de l'être, mais elle ne tombe pas même dans l'état de simple puissance de l'être (état mitoyen entre l'être en acte et le 7wnêtre)', et elle ne quitte une forme que pour rester sous une autre. Mais quanta la matière, elle est, comme on vient de le
(1) « Corpus morluum non est idem numéro quod primo fuit dum vivercl, « propter diversitateiii forinx, quse est anima; est tamen idem identitate « materiae, quae est iterum suae formse unienda (III p., q. 25, art, 6). » II. 5
G6 § 67. l'aME. PBÉLIMINAIBES PHYS.QLES.
voir, incorruptible; ce ne sont que les formes substanlielles qui s'y diversifient) ces formes ne s'éloignent d'elle on ne périssent que pour être remplacées par d'autres formes substantielles qui en changent substantiellement la nature, les propriétés et la condition; et, rame humaine exceptée, toute forme substantielle du composé naturel est corruptible , tandis que la matière ne l'est pas.
En second lieu, le mot génération, au sens propre et rigoureux, n'est pour les scolastiques que « l'origine d'un être a vivant d'un autre être vivant dans la même espèce, conservant a son principe; Origo vivent is a vivente, in eadem specie, cum <x principio conjuTicto.» Ainsi, les vers qui se produisent dans un cadavre humain en putréfaction ne sont pas engendrés^ parce qu'ils ne naissent pas d'un vivant et n'appartiennent pas à l'espèce humaine. Les cheveux et les poils qui germent dans un corps vivant ne sont pas engendrés non plus, parce qu'ils ne sont pas des êtres vivants dans la même espèce. Enfin, ce qui naît d'une femme n'est engendré, qu'en tant qu'il porte les traces de son principe, de Pètre humain. Ce qui ne conserve pas le principe de son origine n'est pas engendré , et n'est pas son fils.
Dans un sens plus étendu, la génération n'est que « l'action de produire son semblable ; » c'est pourquoi on dit que le feu engendre le feu.
Enfin, dans un sens plus large encore , général et figuré, le mot génération signifie production. Ainsi on dit : la génération des métaux, des minéraux, du son et même des idées.
Mais, puisque, poiu" le composé naturel, il n'y a de corruption qu'autant que la matière perd sa forme supérieure pour demeurer dans une forme inférieure, et qu'il n'y a de génération qu'autant que la matière, de sa forme inférieure, est élevée à une forme supérieure ; il est évident que, comme toute corruption, à la suite de la perte de la forme supérieure, en laissant la matière en proie à une forme inférieure, implique, en quelque sorte, une génération de cette forme ; la génération, au contraire, par cela même qu'elle élève la matière à une fonne supérieure , et étouffe et éteint la forme inférieure, implique t(nijours la corruption. De là cet axiome de la philosophie scolastique que la science moderne a, dans sa grossièreté, tourné en ridicule,