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GÉNÉRATION ET DESTRUCTION DES FORMES

marbre la forme d'un tas de cailloux et de poussière. C'est donc encore de la corruption de la forme statuaire, qu'a été engendrée la forme informe du tas de cailloux et de poussière dans laquelle le marbre est tombé. De la même manière, ce n'est qu'en perdant sa belle forme, qui en faisait un corps vivant, que le corps d'un animal prend la forme désagréable d'un cadavre, et, comme tout ce qui se corrompt, donne lieu à une génération: tout ce qui est engendré peut tomber dans la corruption.

Mais remarquez que, en passant de l'état de bloc à l'état de statue, aussi bien qu'en passant de l'état de statue à l'état de cailloux et de poussière, le marbre est resté le même, et qu'il n'a fait que changer de forme artificielle. Seulement, dans le premier cas, il avait changé une forme imparfaite contre une forme parfaite ; tandis que, dans le second cas, il change sa forme parfaite contre une forme imparfaite. C'est ainsi que, dans toute génération, aussi bien que dans toute corruption du composé naturel, la matière première demeure toujours la même ; elle ne fait que changer de formes substantielles. Seulement, elle atteint le parfait par la génération , tandis qu'elle tombe dans l'imparfait par la corruption. Mais toujours esl-il que la forme substantielle est engendrable et corruptible, tandis que la matière ne l'est pas.

Il est incontestable que les composés naturels diffèrent entre eux, non-seulement par les accidents, mais aussi par la substance. Or, comme on vient de voir, la substance du composé, c'est sa forme, parce que c'est la forme qui le siibsfancie, en lui donnant telles qualités, telles propriétés, telles forces, telle substance. La différence des formes est donc dans la nature, en raison directe de la différence des substances.

Mais différer d'un autre être n'est, pour tout être, que participer d'une manière diverse et à divers degrés aux propriétés communes de l'être ; c'est être plus ou moins complet, plus ou moins parfait, plus ou moins noble que lui: c'est la condition des formes. Depuis Fàme humaine, la plus parfaite de toutes les formes unies à la matière, jusqu'à la forme substantielle du plus petit insecte, et à la forme d'un grain de sable, les formes sont aussi différentes par la variété qu'infinies par le nombre. Nonseulement par rapport à l'espèce, mais aussi par rapport à son

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individualité numérique, chaque forme est donc plus ou moins complète, plus ou moins parfaite, plus ou moins noble que l'autre. Et comme l'énergie et la puissance des formes sont en rapport avec leur élévation, autant une forme est plus élevée, autant elle est plus en état de faire, à elle seule, ce que font les formes plus faibles dans le même sujet. Elle n'a donc qu'à s'y produire, à s'y présenter, pour y annuler, pour y éteindre, comme n'ayant plus de raison d être, toute autre forme d'un ordre inférieur : comme la lumière du soleil, dit saint Thomas, efface celle des astres mineurs. C'est ainsi que , comme il sera bientôt expliqué, la forme intellective, l'âme humaine, la plus puissante des formes associées à la matière, à peine descendue dans le corps, y détruit la forme sensitive, comme celle-ci y avait détruit à son tour la forme végétative. Elle y domine seule, puisque, sans cesser d'être intellective, elle peut, toute seule, exercer en même temps les fonctions de la forme sensitive et de la forme végétative, et même les trois fonctions générales et communes à toutes les formes , de s^ubslancier, de spécifier ci à' individualiser la matière.

C'est par le même procédé que tout se fait et s'engendre dans la nature corporelle. Toute portion de matière, en contact avec une autre portion de matière, dont la forme est plus imparfaite et plus faible, y détruit cette forme et étend sur elle la sienne; et, par là, elle la rend ce qu'elle est elle-même, et la transsubstantiation naturelle s'accomplit. Approché d'un morceau de bois, le feu, dont la forme est plus énergique que celle du bois, y anéantit cette forme, lui communique la sienne et convertit le bois en feu. Dans l'animal vivant, la forme de la chair est plus puissante que la forme des substances alimentaires chylifiées par la digestion; en les attirant à elle par l'absorption, elle triomphe facilement de la faiblesse de leur forme, leur impose la sienne et les change en chair : et de cette même façon dont la chair fait la chair , la bile fait la bile et le sang fait le sang (1).

(1) Dans un passage qu'on lira plus loin , saint Thomas a fait la remarque qu'une petite quantité d'eau, par exemple, môlée dans le vin, se transforme en vin, devient du vin. Virtus vint convertit aquam admtxtam. Rien n'est plus ^rai. Lorsqu'on soumet à l'épreuve cliimique d'usage le vin jDjn- du Midi, pour

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