GENERATION ET DESTRUCTION DES FORMES
La génération, comme saint Thomas va nous l'expliquer tout h l'heure, n'est, elle aussi, que la victoire qu'une forme plus parfaite remporte sur une forme moins parfaite; et c'est par ce moyen que tout ce qui engendre, dans la nature matérielle, produit son semblable.
C'est de la même manière que le phénomène d'une certaine espèce de génération s'est opéré au conmiencement dans les entrailles de la terre, et que les métaux y engendrèrent des métaux, et les fluides des fluides de leur espèce.
La génération , comme la corruption , n'est donc que la matière passant successivement d'une forme à une autre. Ce qui les distingue, nous le répétons, c'est que, dans la génération, la matière ne perd son ancienne forme que pour être élevée à une forme supérieure et noble : tandis que, dans la corruption, au contraire, la matière ne quitte sa forme ancienne que pour tomber sous une forme inférieure et abjecte. A cette exception près, tout ce qui se fait dans la nature matérielle , soit par la corruption, soit par la génération, n'est qu'un changement perpétuel de formes , une transformation incessante de la matière première, qui demeure toujours la même (1).
voir s'il contient de l'eau, on n'y en trouve pas une goutte ; et cependant toul le inonde sait que ce vin pur se fait dn moi>t, mêlé à une certaine quantiié d'eau. Il est donc évident que, par la fermentation, la forme prépondérante du morit a détruit la forme plus faible de l'eau, et l'a .■■i complètement changée en sa propre substance, qu'on ne peut plus l'y reconnaître. Le contraire arrive si, dans la fabrication du vin, la quantité de l'eau a été plus grande que celle du moût, ou si l'on mêle de l'eau au vin déjà/ai^. Dans ces deux cas, l'eau y reste de l'eau, au point qu'elle ne peut s'y cacher aux yeux, de la science. C'est que, dans ces cas-là, la transsubstantiation n'a pas eu lieu. Virtus vini, ajoute saint Thomas, pauladm, per permixlionem aqux debilitutur, iiL tandem totum fiât aquosum. Ces faits sont des pi cuves péremptoires en faveur de la théorie dont il s'agit.
(1) Quant à la manière dont tout agent générat'ur donne la forme à ce qu'il engendre, il en sera longuement question au neuvième chapitre de cette section, où nous développerons la magnifique doctrine de saint Thomas sur les lois de la génération en général et de la génération humaine en particulier, et où le lecteur trouvera résolu, avec le secours de la même doctrine, tout ce qui pourrait rester encore d'objections possibles contre la théorie de la forme substuntielle.
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Enfin, c'est toujours la forme qui produit la forme, et toute substance change les substances inférieures en sa propre substance. Voilà de la vraie philosophie, et la seule qui explique, autant qu'ils sont expUcal)ies, les mystères de la nature.
§ 68. Encore d'artfres erplicnfiont touchant l'action des fi>rm''s sur la matière. — Comment les éléments du compote consentent leurs propriétés, même après qu'ils ont perdu leurs formes iiifcrieur( s, par l'absorplion de la forme supérieure. — Plusieurs formes peuvent se trouver dans le même sujet, pourvu qu'elles ne soient pas de la même espèce. — La décomposition drs corps animés après leur mort. — Comparaison entre l'action du pouvoir suprême dans le corps social et l'action de la forme suprême dans le corps naturel. — L'ordre naturel n'est que le reflet de l'ordre moral.
On pourrait opposer que , puisque, d'après les principes scolastiqnes , nul être n'a de propriétés qu'en tant qu'il est en acte, et que rien n'est en acte que par sa forme; subjugués et transformés par la puissance d'une nouvelle forme substantielle, en perdant leur propre forme, les éléments de la matière ou du corps mixte de tout composé naturel devraient perdre toutes leurs propriétés ; et cependant on voit que les éléments des corps mixtes, comme la matière de certains minéraux ou du corps de la planto, delà brute et de l'homme, conservent leurs anciennes propriétés, même après avoir subi leur transformation. Saint Thomas a prévenu cette objection. Il distingue deux sortes de mixtion : la mixtion nntvrelle, qu'il appelle la mixtion selon le Tout , et la mixtion artifieieUe, qu'il nonnne la mixtion selon le Sens. C'est que la mixtion de cette dernière espèce, œuvre de l'art, n'est qu'apparente; en réalité, les éléments du corps mixte artificiel conservent leur même forme et n'occupent que des sites différents; demeurent de vrais corps distincts, unis ensemble par le seul rapport de juxtaposition de leurs particules : par conséquent, ce n'est pas là une mixtion véritable. Ce n'est que dans la mixtion de la première espèce, que fait la nature, que les éléments perdent leur ancienne forme, sous l'empire de la nouvelle forme substantielle, qui en fait un composé naturel. C'est donc là la seule mixtion véiilable , parce qu'elle seule est une transformation formelle ou selon le Tout.