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LA FORME SUPREME ET LE POUVOIR

Mais, même dans cette transformation, en perdant leur ancienne forme, les éléments du corps mixte, qui la subissent, ne perdent pas tout à fait leurs anciennes propriétés ; et si elles ne s'y trouvent plus en acte, ou comme résultat de leur forme , quoique plus faiblement, elles y demeurent toujours selon leur ancienne vertu , parce que les qualités propres des éléments survivent à la destruction des formes élémentaires qui en étaient la cause, et qui ont été absorbées ou anéanties par la forme substantielle du Tout. Et ce sont ces qualités, restées virtuellement dans les éléments, qui constituent la disposition du corps mixte naturel à recevoir sa forme substantielle, soit une forme morte, comme ce;ie des minéraux, soit une forme vivante, comme celle des êtres animés (1).

On pourrait encore opposer, contre la même doctrine : qu'elle implique ce qui, d'après les principes mêmes de la scolastique, est impossible, savoir, la coexistence de plusieurs formes dans un seul et même sujet. Mais saint Thomas a prévenu et résolu d'avance cette objection aussi, en faisant remarquer que « ce qui est impossible, est seulement l'existence simultanée, dans le même sujet de plusieurs formes du même

GENUE ET DE LA. MÊME ESPECE : Plures forz/IX , EJUSDEM GENERIS

ET sPECiEi, non possunt esse simul in eodem subjecto. » Mais, quont aux formes (Tua genre et d'une espèce différents, il peut bien s'^en trouver, et il s'en trouve un grand nombre dans le même sujet, sans qu'il cesse d'être un. Ainsi donc, outre l'âme sensitive qui lui donne l'être, cet être spécifique et cette individualité numérique, il y a, dans la brute, la forme de la chair, la forme du sang, la forme des os, la forme propre de toutes les substances qui composent son corps; car, rien n'étant en acte que par sa

(t) « In mixto (juxta Avenoem ) clementa suiit distincta sccnndum situm, et « ideo non erit vera mixlio, quœ est secundum Totum, sed mixtio ad Sensujn « quae est secundum rainiuia juxta posita... Formœ elementorum marient n in mixto, non actii, sed virtute; m ment enim qualilates propriœ elemcnlo- « rum, licet remisse, in quibus est virtu^ formarum elementarium. Et hujus- « modi qualitas mixtionis est propria dispositio ai formam substantialem « corporis mixti, formam Iapi<iis vel animalis cujuscumque ([ p., q. 76, « art. 4). »

7G § 68. l'ame. préliminaires physiques.

forme, nulle de ces substiînccs ne saurait s'y trouver dans son acte déterminé, sans sa propre forme. Mais, ces formes n'étant, ni du genre de l'âme, parce qu'elles ne sont pas des formes animantes, ni de V espèce ûc: l'âme sensitive, parce qu'elles ne .sen/e«^ pas, ne sont ni du même genre ni de la même espèce que l'âme sensitive. Par conséquent, en renfermant en lui-même une multitude de ces formes, l'animal n'en a pas moins pour cela une seule âme sensitive, qui en fait ln composé substantiel. Ces autres formes, d'un autre genre et d'une autre espèce, ne sont que des formes subalternes, instrumentales, qui nont d'être, d'action, de mouvement , qu'en vertu de l'ârae sensitive, la forme suprême , la forme reine, la forme substantielle de tout le composé.

La preuve en est que, dès l'instant où cette forme substantielle s'éteint, toutes les formes d'un ordre inférieur se trouvent paralysées et presque anéanties, de manière qu'elles ne peuvent plus fonctionner, et que l'action digestive, nutritive, générative, devient impossible dans tout corps animal, dont l'extinction de l'âme sensitive a fait un cadavre.

Ce n'est pas tout : quelque temps après, on voit une quantité de vers s'emparer de ces débris inanimés, les ronger et les détruire jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un tas de poussière, et quelques os dont la carie, à son tour, aura bientôt raison, en les dissolvant dans le même élément. Tout cela est le résultat de la lutte et de l'action des formes. Soit que les germes de ces vers se trouvent déjà dans les entrailles du cadavre, soit qu'ils y aient été importés et déposés par l'air, les formes de ces germes, ne rencontrant pas la moindre résistance dans les formes amorties des substances en dissolution, s'emparent de ces substances, les pénètrent d'elles-mêmes, les transforment en elles-mêmes. Les œufs éclosent, les animalcules se développent, grandissent, et de nouveaux êtres vivants s'engendrent de ces mortes ruines. C'est ainsi que les vers naissent de la corruption, et que toujours est vrai l'axiome que , « dans la nature matérielle , la corruption d'un être est la génération d'un autre, Corruptiounius est gèneratio aller ius. »

Les pbénomènes de la végétation, à la suite d'engrais animaux ou végétaux, se produisent par la même cause et de la même manière. L'âme végétative, qui est la forme de la plante vivante,

LA FORME SUPEEJIE ET LE POUVOllî. 77

Irioîijphe facilement, par son énergie, des formes affaiblies des substances dont on l'entoure , les domine , devient leur forme et les change en sa propre substance, et, par là, elle se nourrit, grandit, et se reproduit dans ses fruits et par ses fruits.

Si, à de rares exceptions près, les minéraux ne peuvent servir à engraisser les plantes, c'est que les formes métalliques sont trop puissantes pour que les formes des substances végétatives puissent les démolir et les remplacer.

Parmi les trois espèces d'âmes ou de formes vivantes que l'on connaît, seule, 1 "âme intellective, ainsi qu'il sera démontré plus loin, ne s'éteint pas, ne peut s'éteindre, mais survit à la dissolution du corps, est immortelle. Mais si, entant qu'être intelligent, l'homme participe à l'immortalité des Anges et de Dieu lui-même, en tant qu'être végétatif et sensitif en même temps, c'est-à-dire par rapport à son corps, il partage la nature et les conditions du corps de la plante et de la brute. Séparé de l'âme , qui est sa forme substantielle, le corps de l'homme aussi se corrompt , se dissout; et ses restes, après avoir été exploités par les formes plus actives d'autres substances, et avoir engendré des vers, finit, lui aussi, dans la poussière, le premier élément dont il est formé : Pulvis es, et in pulverem revcrteris (Gen., m).

On a entendu les Princes des Apôtres, saint Pierre et saint Paul, appeler les évêques « la Fobme du clergé et des fidèles. » C'est une grande et belle pensée. C'est nous dire que le pouvoir est dans le corps moral, la société (soit domestique, soit politique, soit religieuse), ce que la forme substantielle est dans le corps physique, le composé naturel ; c'est nous dire que, comme tout pouvoir est forme , toute forme substantielle est pouvoir. Rien n'est plus vrai. Ces deux créations de la Sagesse infinie s'éclairent, s'expliquent mutuellement, et l'on peut comprendre toujours mieux l'une par l'autre.

Nulle réunion d'individus, de familles, de peuples, n'existe, ne saurait exister, à l'état de société, sans un pouvoir. Cependant, tout en ayant actuellement un pouvoir, et ne pouvant se soustraire à la nécessité d'en avoir un , toute réunion semblable demeure toujours en puissance, est toujours capable de recevoir toute espèce de pouvoir. En effet, particulièrement de nos jours, elle en change bien souvent. Mais c'est le pouvoir qui détermine

78 § 68. l'aME. PBÉLIMINAIBES PHYSIQUES.

la société, qui la spécifie, l'individualise et lui donne un nom. C'est d'après la nature du pouvoir qui la régit, qu'une société est ce qu'elle est, une monarcliie ou une république, une société domestique, ou politique, ou religieuse, ou commerciale, etc. De même, nulle portion de matière première n'existe , ne saurait exister, à l'étal de composé, sans une forme. Cependant, tout en ayant actuellement une forme, et ne pouvant se dispenser d'en avoir une, toute portion de matière demeure toujours en puissance, est toujours capable de recevoir toute espèce de forme. Mais c'est la forme qui détermine la matière, la spécifie, rindividualise, et en fait ce corps et non pas un autre.

Dès l'instant où le pouvoir n'est plus, à moins qu'un autre pouvoir quelconque ne le remplace tout de suite, le corps social se dissout ; les familles ou les individus qui le composaient cherchent à former des associations plus petites, mais n'ayant plus de but commun et ne se préoccupant que de leurs intérêts privés, et qui n'ont ni consistance ni durée. Il n'y a plus que des individus détachés, et point de société. C'est une voûte ou un arceau auquel on a ùté la clef, et dont il ne reste que des pierres dispersées et une ruine. De même, dès l'instant où la forme substantielle disparaît, le composé naturel parfait, ou le corps de l'homme, de la brute, de la plante, se décompose ; les différentes substances qui le formaient, et dont les formes subalternes ont été privées de la force qu'elles puisaient à la forme suprême, s'unissent en des composés plus petits, n'ayant plus un but commun d'action et ne fonctionnant que pour leur propre compte , se démolissant les uns les autres : il n'y a plus que des substances rivales, tendant à se rapetisser toujours davantage, et partant plus de composé. C'est la corruption, véritable anarchie du composé naturel, comme l'anarchie est la dissolution, la corruption véritable de la société.

M. de Maistre a fait observer que, lorsqu'on discute la question: Sic est le pouvoir qui est pour le peuple, 07t si c'est le peupie qui est pour le pouvoir, on ne sait ce qu'on dit ; car, ajoutet-il, ni le pouvoir n'est pour le peuple, ni le peuple n'est pour le pouvoir; mais l'un et l'autre sont, afin que la société existe, d'après les desseins de l'Auteur suprême de l'ordre social. De même, on peut dire que, ni la matière n'est pour la forme , ni la forme

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